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Haïti-Editorial

Elections : Ayisyen, Ayisyèn jwèt pou ou !

Publié le dimanche 27 avril 2014

On avait craint que les protagonistes des discussions politiques d’El Rancho ne tentent d’imposer les conclusions de celles-ci à la nation entière. C’est finalement arrivé ! On veut faire passer l’Accord d’El Rancho comme le résultat d’une entente nationale, alors que, malgré la signature du sénateur Benoit et celle du président de la Chambre basse, au parlement même, le document constitue une pomme de discorde.

Vous êtes sans doute au courant des deux arguments massues qui militent contre la thèse selon laquelle le parlement a ratifié le document : 1- Le mandat accordé par le président du Sénat Simon Dieuseul Desras à son collègue Steven Benoit pour qu’il signe le document ne résulte pas d’une résolution prise en assemblée ; 2- En absence du président du Sénat, c’est le vice-président du Sénat qui prend charge, selon les règlements internes. Le président n’était donc pas en droit d’accorder de mandat.

On avait craint, tout aussi bien, que certains gouvernements étrangers ne se cachent derrière les principaux acteurs d’El Rancho pour nous contraindre à accepter des options non-démocratiques : la dernière mission de l’envoyé spécial du Département d’Etat, Joel Danies, enlève à présent tout doute à ce sujet !

Si elle est de peu d’intérêt pour des gouvernements étrangers qui prétendent vouloir nous accompagner sur le chemin de la démocratie, la question de la nature et de l’indépendance d’un organisme électoral en Haïti, est loin d’être superflue. Les crises politiques haïtiennes découlent en général d’élections frauduleuses. On connait la longue série des « eleksyon fo mamit », « eleksyon malatyonn », « eleksyon pike kole », « eleksyon-seleksyon », « eleksyon chanpwèl », elatriye… D’où la nécessité de bien faire attention quand il s’agit de confier l’organisation d’élections à un quelconque organisme électoral dans ce pays de magouilleurs, de politiciens véreux, d’anti-nationaux invétérés et maintenant de "bandi legal".

La préoccupation vis-à-vis de la nature et de l’indépendance d’un conseil électoral en Haïti est naturellement celle de ceux qui veulent que les élections soient véritablement l’expression de la souveraineté populaire et, par voie de conséquence, un facteur de stabilité.

Ceux qui, nationaux comme étrangers, veulent toujours nous « embarquer tête baissée » dans des processus électoraux, sans que nous ayons le temps de poser des questions, de fixer des conditions ou même de nous informer sur l’organisme qui en a la charge, ne nous conduisent pas sur les chemins radieux de la démocratie. Ils ne s’intéressent surtout pas de savoir ce qu’il adviendra du pays quand, une fois de plus, des élections sont contestées et donnent lieu à des luttes fratricides. Si, dès maintenant, on entrevoit l’éventualité d’une telle issue, pourquoi devoir s’engouffrer tête baissée dans la voie ouverte ? Compte tenu des intentions prédatrices sur les postes électifs clairement exprimées par des ténors du pouvoir, pourquoi les vrais démocrates, haïtiens et/ou étrangers amis d’Haïti, ne manifesteraient-ils pas la volonté de s’assurer que les élections vont se dérouler dans de bonnes conditions, sous la houlette d’un organisme électoral crédible ?

A ce sujet, les nationaux et les étrangers qui soutiennent que l’Accord d’El Rancho résout la question de la crédibilité du CT-CEP par le seul fait de changer son nom en CEP, se trompent ou cherchent sciemment à nous tromper. La question du conseil électoral est centrale dans tout processus électoral en Haïti. Que l’on ne s’y méprenne !

Si l’on tente de prendre à défaut le Sénat- ou des sénateurs-pour la non-reconnaissance d’un Accord ratifié dit-on par le parlement, on doit tout de même reconnaitre qu’ils réclament à bon droit que le CEP soit constitué conformément à ce qui concerne cette entité dans la Constitution en vigueur. « Sòt ki bay, enbesil ki pa pran ». Vu que, au grand dam des débatteurs d’El Rancho, leur document a remis sur pied le CEP, les mots comme les expressions ayant leur sens, on est contraint d’interroger la Constitution sur qu’elle entend de l’entité dénommée CEP. Cela nous conduit à reconnaitre que l’article 289 qui en parle, entre alors automatiquement en ligne de compte.

Le CEP, tel qu’il est prévu dans la Constitution, est donc de mise. Le fait de vouloir le mettre en place, conformément à la Constitution, ne saurait donc signifier qu’on veuille bloquer le processus électoral. En fait, le blocage des élections remonte maintenant à trois ans. C’est tout de même étonnant que la communauté des amis internationaux ne se réveille que maintenant pour constater que des obstacles sont dressés sur la route des élections.

Ce sont les haïtiens qui doivent aujourd’hui savoir quoi faire, pour leur propre bien. La question est simple : veut-on refaire l’expérience des élections organisées par des CEP croupions dirigés par des Dorsainvil et dont les résultats sont proclamés par des Centres de tabulation contrôlés par des étrangers ou par des ambassades ? Ou veut-on des élections dont les résultats reflètent la volonté populaire ?

Aux haïtiens de savoir. Comme on le sait, de plus en plus, au Brésil, au Chili, en Equateur, en Bolivie, au Nicaragua et même, plus près de nous, en République Dominicaine, pour ne citer que ces pays où les luttes ont finalement pu permettre la mise en place d’organismes électoraux crédibles et puissants : c’est à nous qu’il revient de construire un système électoral crédible, comme les peuples de ces pays y sont aujourd’hui parvenus. Ayisyen, Ayisyèn, jwèt pou nou !

Marvel Dandin