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Haïti-Editorial

Nécessité absolue d’une presse démocratique, progressiste et non-partisane !

Publié le lundi 7 juillet 2014

Il arrive fréquemment ces temps-ci, notamment sur Internet et dans la diaspora, d’entendre déclarer que certains médias haïtiens ne véhiculent que des informations négatives. Quelqu’un en est même arrivé, au cours d’une récente émission interactive de radio Kiskeya, à faire la comparaison de certains médias haïtiens avec « Fox TV » aux Etats Unis pour qui rien, venant d’Obama, ne saurait être positif. Dans cet ordre d’idées, les détracteurs de la presse comparent les initiatives de l’équipe Martelly/Lamothe avec celles des précédents dirigeants Lavalas pour montrer qu’elles sont de loin plus efficaces en termes d’impact par rapport aux attentes de la population.

De telles considérations émanent généralement des milieux sensibilisés par la propagande officielle sur les « grandes réalisations du gouvernement Martelly/Lamothe ». A n’en point douter, parmi les gens qui soutiennent de tels points de vue, il y en a qui ne se donnent pas la peine de bien analyser les données disponibles et qui, par fanatisme ou aveuglément, osent délibérément opiner sur la situation. C’est donc le "voye monte" caractéristique du comportement de la plupart de nos concitoyens. C’est devenu, malheureusement, une manière d’être. Et cela fait énorément de tort quand il s’agit d’appréhender une situation de manière objective. S’ils prenaient pourtant le temps de bien appréhender les choses, ils se rendraient compte que bon nombre d’indicateurs contredisent leur vision enchanteresse de la situation qui prévaut au pays. Ils se transformeraient alors en éclaireurs avisés de leurs "leaders" et leur éviteraient les déconvenues qui ont emporté dans la tourmente plusieurs de leurs prédécesseurs.

I- Les problèmes existent bel et bien !

Les problèmes ne sont pas l’oeuvre des médias. Même s’il faut reconnaitre qu’il y en a qui versent dans la surenchère en critiquant l’action gouvernementale à tort et à travers, dans la plupart des cas.

Pour peu qu’on observe, on peut tenter de dresser une liste non exhaustive de problèmes dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont loin d’être mineurs :

- On n’est pas loin d’avoir besoin de 50 gourdes pour un dollar américain ;

- Le président Martelly a lui-même récemment reconnu que les caisses de l’Etat étaient vides. Il est vrai que, par la suite, d’impressionnantes gymnastiques ont été accomplies pour tenter de convaincre du contraire ;

- Le chef du gouvernement avait promis un plan d’austérité passant par la mise hors service des véhicules de luxe servant au "fè wè" des fonctionnaires ; parallèlement, il avait lancé une vaste offensive contre la contrebande pour augmenter les recettes publiques ;

- La ministre des finances a maintes fois mis publiquement l’accent sur la nécessité de réduire les dépenses par une gestion plus rationnelle des ressources ;

- Il se dit de plus en plus que l’Etat ne pourra plus continuer encore longtemps à subventionner les produits pétroliers et que les consommateurs devraient se préparer à confronter bientôt la rigueur cruelle de la "vérité des prix" ;

- Le gouvernement et le PNUD ont récemment uni leurs voix pour solliciter une aide urgente de la communauté internationale pour des populations menacées de famine dans le Nord-ouest ;

- Outre les prélèvements sur les transferts et les appels téléphoniques, l’Etat se voit à présent dans l’obligation d’exiger des redevances à l’arrivée des "étrangers" (dont la diaspora naturalisée) ;

- Sur le plan politique et institutionnel, jusqu’à la dernière semaine de juin, le Conseil Electoral Provisoire n’était pas complètement constitué. Le "spectre" de la non tenue des élections cette année et de l’expiration du mandat de la 49ème Législature en janvier 2015 pointe à l’horizon avec son cortège imprévisible de troubles que ne manquera pas de provoquer la gouvernance "par décret".

- L’opération "Cité Administrative" passant par la démolition de blocs entiers de quartiers résidentiels et commerciaux au Centre de la capitale vient aggraver les problèmes économiques et sociaux de certaines couches sociales.

Au-delà du "clinquant" des lampadaires solaires et des "soulagements momentanés" apportés par les programmes sociaux "anba ti vant" (Restaurants communautaires, Ti manman cheri, Ede pèp alyas Ede chèf, etc...) la situation est donc loin d’être radieuse.

II- Faut-il que les médias se taisent pour que les problèmes cessent d’exister ?

C’est dans ce contexte que des médias haitiens sont de plus en plus visés, notamment dans la diaspora et sur Internet, pour la diffusion d’informations dérangeantes. Chez nous, certains en viennent à affirmer, sans ambages, qu’ils préfèrent ne point « consommer » de médias haïtiens ou, dans le meilleur des cas, ils s’en remettent (pour les bercer d’illusions peut-être !) à certaines catégories de médias locaux qui ne diffusent que de la musique, étrangère pour l’essentiel, et dont l’utilité ne touche même pas à la diffusion de bulletins météos. D’autres, apparemment moins farfelus, ou se voulant tels, déclarent qu’ils écoutent plutôt RFI et suivent les chaines de télévision américaine à travers les plateformes numériques locales. Bravo ! Dans ces conditions, les problèmes n’existent plus ! Les gangs de Martissant et de Cité Soleil cessent de faire usage de leurs armes ! Plus de lamentations, de rancoeur et de désespoir dans les familles des couches défavorisées des bidonvilles poussiéreux et infects !

Les problèmes sanitaires, dont les épidémies de choléra, de chikungunya et de dingue, n’existent plus une fois qu’ils ne font plus la une des médias !

Il en est de même de l’insécurité et du kidnapping ! Il ne faut plus en parler pour qu’ils cessent de répandre deuil et désespoir !

L’insécurité dans le cabotage et le système de transport terrestre ? N’existe Pas !

La dégradation de l’environnement cesse d’être un problème majeur dès que les médias n’en parlent plus !

Les graves problèmes du système éducatif et la baisse de niveau de l’enseignement supérieur ? Il ne faut plus en parler !

Les difficiles conditions de travail dans les usines, dans le secteur agricole, dans les écoles, dans l’administration publique et notamment au sein de la police, ne doivent plus être soulevées !

Il faut cesser d’évoquer l’existence d’éventuelles ressources minières dans le Nord et le Nord-Est et les mesures à adopter en vue de s’assurer que leur exploitation bénéficie au pays.

Il ne faut plus préconiser, en plus des programmes "anba ti vant" somme toute nécessaires, l’élaboration d’un programme économique devant conduire à la relance de la production nationale et donc, à la baisse significative des importations et à la réduction de la dépendance !

Plus nécessaire de parler de la séparation des pouvoirs et du renforcement des institutions, de la gestion rationnelle des ressources par la lutte contre le gaspillage et la corruption !

Cessez d’évoquer les éléments constitutifs de l’identité nationale, en mettant en valeur notre histoire glorieuse et notre culture !

Il faut donc devenir de gentils médias "parfaitement creux", pas du tout dérangeants...

III- Est-ce vrai que les médias internationaux sont moins dérangeants ?

On oppose les médias internationaux aux locaux sous prétexte que les premiers seraient moins générateurs de stress que les seconds. Faux ! Ceux qui avancent pareil argument ne révèlent-ils pas plutôt, de facon éhontée, leur mépris, leur insensibilité, leur inhumanité par rapport aux problèmes du monde ? Car, les médias internationaux diffusent à longueur de journée des informations sur les crises meurtrières dans des pays comme la Syrie, l’Ukraine, le Nigéria, le Soudan, la Somalie, l’Irak, l’Afghanistan. Des reportages sont diffusés sur les raids meurtriers d’Israel sur la Bande de Gaza contre le Hamas. Les attentats suicides font l’objet de reportages poignants. Les fréquentes fusillades dans les universités et les écoles américaines ou canadiennes, tout aussi bien. Comme ils se produisent loin des détracteurs de la presse haitienne, ces faits ne les concernent pas et ne sauraient provoquer chez eux ni crise d’hypertension artérielle ni problèmes cardiaques, encore moins de poussée de diabète...

Cette triste vision de certains médias locaux est préoccupante dans un pays où, compte tenu de la faiblesse des institutions, la presse est et demeure le lieu par excellence des débats susceptibles d’orienter les décideurs vers des options salutaires en matière de gouvernance.

La question qui se pose face à ces interrogations apparemment innocentes est la suivante : quels sont les médias qui, supposément, font le contraire, en accordant une large place aux informations positives ? S’agirait-il de ceux où l’information n’est pas équilibrée ? Ceux où l’opposition n’a pas droit de cité ? Ces médias où l’on n’entend que le son de cloche du gouvernement ?

Comment faire le procès des médias où, prétendument, l’on ne fait que critiquer, sans faire celui de ceux où la critique est absolument bannie ? Comment qualifier de positives les informations issues des médias où les informations ne sont pas balancées et analysées par des intervenants qualifiés ? Fort heureusement, telle n’est pas la situation dans les médias critiqués avec arrogance, notamment sur internet.

IV- Une presse vraiment démocratique, progressiste et non-partisane

Il est pratiquement impossible aux détracteurs de la presse démocratique, progressiste et non-partisane de nier les réalités suivantes :

- Les membres de l’exécutif, les parlementaires qu’ils soudoient ainsi que les activistes politiques qui les supportent, interviennent à longueur de journée dans les médias démocratiques.

- Le pouvoir et ses supporters investissent quotidiennement la presse démocratique avec toutes sortes d’activités : ateliers, séminaires, conférences, signature d’accords, inaugurations, lancement de programmes, notes de presse, communiqués.

Certes, l’opposition est également très présente dans la presse démocratique. Si elle était accueillie au même titre dans les médias d’Etat et dans ceux contrôlés par le pouvoir, sa présence dans la presse démocratique n’aurait rien de bizarre.

Nonobstant les lacunes et certaines dérives relevées au niveau de la presse démocratique, l’on doit admettre l’évidence d’un progrès significatif dans le fonctionnement de celle-ci à travers le temps. Certes, ce qu’on veut présenter pour un certain parti pris de cette presse n’est autre qu’un engagement ferme envers le respect et l’application des normes démocratiques. Ceux qui n’aspirent pas à la démocratie perçoivent toujours cette orientation comme une forme d’opposition aux pouvoirs établis. C’est tout simplement parce que les différents pouvoirs établis s’opposent toujours à ces normes. Selon les époques, ils s’attaquent physiquement aux médias et aux journalistes concernés ou, toujours en fonction des circonstances, ils les assassinent moralement ou politiquement, quand ils ne parviennent pas à les corrompre tout bonnement.

Qu’à cela ne tienne, l’effort déployé en vue de garantir la liberté d’expression au niveau des médias démocratiques est patent ! Si, malgré l’espace ouvert aux discussions et aux interventions de tous, un secteur quelconque, et particulièrement le pouvoir, dans le cas qui nous intéresse, ne parvient pas à faire valoir ses points de vue, à qui la faute ?

Nos micros, nos pages, nos caméras sont disponibles à qui veut bien les utiliser pour apporter des explications, mais surtout à répondre à des questions pertinentes.

V- Bien savoir ou se taire !

Nous n’avons que faire de la satisfaction arrogante de certains compatriotes de la diaspora qui, malgré tout ce qu’ils bénéficient des progrès technologiques et de la gouvernance démocratique et moderne en occident, se croient en droit de nous donner des leçons sur la base de ce qu’ils assimilent à des progrès en Haïti. Ils ont d’abord l’obligation de tenir compte de l’expérience et de la connaissance du terrain des journalistes haïtiens. Ils se doivent ensuite de bien analyser les données qui leur parviennent, comme nous essayons quotidiennement de le faire, pour bien évaluer l’impact des projets et des programmes gouvernementaux par rapport aux besoins de la population et au développement durable. Surtout, ils ne devraient pas se fier aux aspects visibles et cosmétiques des programmes, mais se lancer dans leur analyse en profondeur. Il faut aussi qu’ils se méfient des "satisfecit" intéressés décernés par les bailleurs de fonds internationaux qui, bien souvent, font référence à des indicateurs dont la positivité ne réfère pas forcément à l’amélioration des conditions de vie des populations.

Nous ne prétendons convaincre personne de la nécessité que les projets et les programmes, tout en comportant des volets conjoncturels, doivent surtout toucher au structurel, afin que le pays puisse finalement sortir du cycle infernal de la pauvreté et du sous-développement. Tout en étant nécessaires, les programmes sociaux d’allègement de la souffrance des masses ne résoudront pas leur problème. Quand, de ce fait, on réclame une politique économique et sociale qui touche au fond et qui entraine tous les secteurs d’activités dans une synergie orientée vers le développement durable, certains d’ici et de la diaspora n’ont aucun droit de crier à l’opposition systématique, aveugle et malhonnête. A défaut de prouver que le gouvernement, après 3 ans, a effectivement entrepris des changements structurels dans les secteurs de la production et des services, de même que dans les domaines administratif et institutionnel, le mieux qu’ils puissent faire est de se taire.

Si, certains, notamment de la diaspora, refusent de prendre le temps d’approfondir les données en se contentant de très peu ou en se fiant à leurs premières impressions, ils doivent savoir qu’ils ont pris le risque de renoncer à leur sens critique en se remettant entièrement à des dirigeants dont les erreurs coûteront très cher au pays.

Nous avions crû avoir définitivement, depuis 1986, dépassé le stade de l’expectative en politique. Nous pensions que tout le monde avait compris qu’il fallait s’impliquer et ne pas laisser les dirigeants opérer seuls. On se serait trompé. Il y en a encore, et ils seraient apparemment légion, qui croient qu’il faille accorder carte blanche aux dirigeants en les laissant faire et défaire, sans poser de questions.

VI- Obligation de transparence et de débat démocratique

L’on ne peut pas décréter que telles réalisations sont positives et satisfont aux « desideratas » de la population et intimer de ce fait à tout un chacun l’ordre d’acquiescer et de se taire ! On ne peut pas décréter le « progrès » ! Tout ce qui est réalisé doit faire l’objet de discussions, d’analyse, d’évaluation pour que l’on détermine avec exactitude ce qu’il y a lieu de qualifier de progrès, par rapport aux besoins et aux attentes de la population. L’impact de toute politique, de tout projet et de tout programme doit être scrupuleusement mesuré afin d’en déterminer l’efficacité. Nous sommes navrés de devoir rappeler à plus d’uns que cela ne peut pas se faire dans le béni oui-oui. C’est le domaine de l’évaluation critique et constructive.

Si le pouvoir, n’étant pas démocratique, ne se soumet pas au débat démocratique, en refusant que ses programmes fassent l’objet de discussions et d’analyses appropriées, à qui la faute quand les programmes en question ne sont pas compris ?

Si le pouvoir, n’étant pas transparent, n’ouvre pas ses dossiers, ne permet pas à la presse d’enquêter sans complaisance sur ses projets, ses programmes et leur impact véritable, ainsi que sur ses dépenses, à qui la faute quand de partout des interrogations sont soulevées sur ses pratiques et sa gouvernance en général ?

Si, de plus, il est évident que les résultats se font attendre et que, visiblement, le pouvoir d’achat de la population tend vers zéro, qu’il y a de plus en plus de miséreux, que l’agriculture est en faillite, que le chômage reste en hausse, que la famine menace des populations du Nord et du Nord-Est, que la gourde est en constante dépréciation par rapport au dollar, que l’environnement se dégrade sans arrêt, que le pays est un déversoir pour la République dominicaine, que la corruption gagne du terrain, à qui faut-il en attribuer la faute ? A la presse démocratique ?

VII- Respect du Droit à l’Information

Le rôle de la presse démocratique non-partisane, dont nous sommes fiers de faire partie, n’est point de contempler et d’applaudir. Il consiste à investiguer systématiquement et à rendre compte, sans complaisance mais avec probité, des résultats de ses recherches. Dans cette perspective, la source privilégiée de la presse démocratique ne devrait certainement pas être la propagande officielle. Conformément au Droit à l’Information consacré dans la Constitution en vigueur, les pouvoirs publics ont pour obligation de s’ouvrir entièrement à la population et à la presse afin qu’elles puissent elles-mêmes, sans influence ni manipulation, juger et évaluer les faits. Avec les Nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) les gouvernements peuvent maintenant se passer des organes de propagande, des ministères et des ministres de la propagande, des journalistes et des intellectuels aux ordres.

Ceux de la diaspora qui tardent à le comprendre de cette manière là doivent reconnaitre qu’ils n’ambitionnent pas la modernité pour leur pays d’origine. Ils s’attachent au passé et font partie, comme plus d’uns en mère-patrie, de la catégorie de gens qui, dans le discours, se disent en faveur du changement, mais qui, dans la réalité s’y opposent résolument.

Le moment est donc venu de "s’identifier", comme le dit la chanson très prisée du groupe musical « Kreyòl La ». A vos marques, donc ! Choisissez ouvertement votre camp : celui du changement ou celui du statu quo ? Ceux qui sont véritablement en faveur du changement savent qu’une presse démocratique, progressiste et non-partisane, qui n’est aux ordres de qui que ce soit, est plus que nécessaire en Haïti, si ce pays doit être vraiment stable et prospère.

Marvel Dandin