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Haïti-Editorial

PAS D’ÉLECTIONS CRÉDIBLES SANS LA POPULATION

Publié le dimanche 20 juillet 2014

La question de la tenue de bonnes élections en Haïti risque de demeurer insoluble encore longtemps si celles-ci continuent à ne point faire partie du cahier de charges de la majorité de la population haïtienne.

Pour l’instant, en dépit du fait qu’elles soient inscrites dans la Constitution [que le peuple ignore d’ailleurs], les élections demeurent la préoccupation « apparente » de l’international, des dirigeants et des partis politiques. Cela se passe « en haut ». Le peuple en entend parler. Il ne s’estime toutefois pas concerné. En dépit de l’occupation du paysage administratif par les « de facto » des collectivités territoriales, le peuple perçoit le « chire pit » autour du CEP et des élections comme une guerre entre coquins, locaux et étrangers, tous des vautours, des prédateurs déterminés à le mettre en pièces.

Personne ne l’invite au débat. Qui veut vraiment d’une participation consciente et efficace du gros de la population dans la « chose » politique ? Le gouvernement sensibilise-t-il la population à l’exercice de la citoyenneté ? Les partis et les organisations politiques le font-ils ? La société civile dite « organisée » le fait-il ? L’occupant aurait-il intérêt (quelle ineptie de le dire !) à rendre le peuple souverain au moyen de son bulletin de vote ? Non. Au sein des partis politiques la pratique des élections est archi-rare pour ne pas dire inexistante. L’international et les « politiques » se comportent globalement en « chèf boukman » en ce sens qu’ils cooptent, corrompent, achètent les électeurs. . Ils font de même concernant l’appareil électoral. Ce n’est pas par hasard que la Constitution amendée a exclu tous les secteurs clés de la population dans la formation du CEP. Ce n’est pas le suffrage universel qui prévaut. Bien souvent, l’élection ne se réalise pas dans les bureaux de vote. Mais au Centre de tabulation. Ou dans les ambassades.

Les rares fois où, chez nous, le peuple investit le champ électoral, ce fut pour déjouer les scénarios conçus dans des officines occultes. En novembre 1987, quand la population s’était véritablement mise de la partie, il a fallu que les forces anti-démocratiques recourent à la violence pour la circonvenir. En décembre 1990, le risque était grand de rééditer le massacre de 1987, surtout en présence des observateurs de l’ONU. Cela n’a pas empêché que des pressions diplomatiques soient exercées sur l’élu Jean-Bertrand Aristide pour qu’il le cède à son rival Bazin ou, tout au moins, pour qu’il partage le pouvoir avec ce dernier.

Aux Législatives de mars 2000, la participation populaire était importante. Mais, les résultats allaient être savamment manipulés. La présidentielle de novembre 2000 a connu une très faible participation, au point que, pour faire admettre la victoire de Jean-Bertrand Aristide face à Arnold Dumas, un propagandiste Lavalas aujourd’hui appointé par Martelly, eut à déclarer que le « peuple est allé voter par petites vagues ».

Le problème du système d’alternance que nous voulons mettre en place, est que nous nous obstinons à vouloir l’installer sans la population. C’est elle qui devrait pourtant s’en approprier, chaque citoyen étant détenteur de sa carte électorale. Quand on dit que les élections sont faites pour les partis politiques, l’expression est choquante. Les élections sont plutôt faites pour les électeurs qui, souverainement, devraient pouvoir décider du choix des dirigeants qu’ils estiment utiles au pays, ou susceptibles de l’être. C’est pour cela que, en lieu et place des étrangers, des membres de l’Exécutif, des parlementaires, des dirigeants politiques, c’est la population qui devrait se trouver en première ligne pour interroger qui de droit sur les questions relatives à la composition du CEP et à l’organisation des élections.

L’implication de la population devrait donc être l’objectif des politiciens s’ils veulent, véritablement, faire échec aux élections frauduleuses. Ils doivent en ce sens contribuer à l’éducation politique et civique de celle-ci. Cela devrait pouvoir se faire à l’école, à l’université, à l’église, sur les lieux de travail, au sein des groupes organisés de toutes sortes.

Il en résulterait non seulement une nouvelle approche de la citoyenneté mais aussi et surtout une culture démocratique qui serait la meilleure garantie de l’établissement d’un Etat de Droit durable et définitif contre lequel les coups d’Etat et toute autre dérive anti-démocratique n’auraient aucun effet.

Si, en lieu et place des « politiques », c’est la population qui était intéressée aux élections, les « manigances » du « Blan » comme celles de l’Exécutif et de ses alliés visant à mettre en place un appareil électoral croupion, seraient inopérantes. L’absence du gros de la population dans le « débat et l’action politiques » offre donc un boulevard aux manœuvriers et aux experts en « eleksyon malatyong . »

Nous venons peut-être trop tard dans un monde trop vieux pour rappeler à ceux qui seraient vraiment intéressés à la tenue d’élections honnêtes et crédibles, l’impérieuse nécessité pour eux de sensibiliser la population à la question. Ce doit être son combat. Mais, elle s’y impliquera si et seulement si elle voit que les problèmes auxquels elle fait face sont adressés par les politiciens et les « candidats ». Il n’y aura donc pas de mobilisation populaire véritable en faveur de la tenue d’élections honnêtes et crédibles si le peuple n’y voit pas son intérêt. Les slogans n’y feront rien. Encore moins les politiciens véreux et les candidats sans discours ni programmes..

Marvel Dandin