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DIX NOUVELLES PETITES QUESTIONS SUR NOS MANIERES DE VOIR ET D’AGIR

Publié le lundi 25 août 2014

La poursuite lancée, aujourd’hui, contre Jean-Bertrand Aristide (JBA) et consorts donne lieu à de nombreuses interrogations, sources de sérieuses réflexions sur la marche des choses dans notre singulier petit pays.

En guise d’éditorial, nous allons nous contenter de soulever certaines de ces interrogations et vous laisser juger souverainement de leur pertinence.

1-D’abord, l’interrogation soulevée par Me Jean Henry Céant : comment peut-on décider d’une mesure d’interdiction de départ sans un arrêt préalable de débet de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) à l’encontre des ex-comptables de deniers publics concernés dans le rapport de la Commission d’Enquête Administrative (CEA) de Paul Denis ?

2-Cette première question en soulève une seconde, en dépit de la bonne foi qu’on puisse vouloir prêter aux autorités de la transition (2004-2006) qui ont créé la CEA, et de la toute aussi bonne volonté des membres de celle-ci : le rapport de la CEA ou le rapport de toute autre entité similaire, dispense-t-il la CSCCA de ses obligations légales et constitutionnelles par rapport aux dossiers de corruption ? Si tel est le cas, pourquoi alors continuer à exiger de l’unique Tribunal administratif du pays des rapports sur la gestion des comptables de deniers publics, notamment au moment de leur accorder décharge ? Pour ce faire, la CSCCA se réfère-t-elle à ses propres rapports ou à ceux des commissions d’enquête créées au gré des conjonctures politiques ?

Ne sommes-nous pas, tout au moins, dans la situation de devoir clairement établir un parallélisme, une hiérarchie ou encore un ordre de priorité entre les missions et les rapports de la CSCCA et des commissions spéciales ?

Le législateur ne serait-il pas, aujourd’hui, face à l’obligation de statuer sur la question, notamment avec l’existence aujourd’hui concomitante de la CSCCA, de l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC), de l’Unité Centrale de Renseignements Financiers (UCREF), du Bureau des Affaires Financières et Economiques (BAFE) de la Direction centrale de police judiciaire (DCPJ), pour ne citer que ceux-là ?
Nombre de ces entités ne devraient-elles pas concourir au renforcement de la CSCCA ? N’y aurait-il pas "trop d’Etats au sein de l’Etat" (pour parodier une expression créole) ? Cette multiplicité d’agences sert-elle véritablement à lutter contre la corruption ? De quelles informations dispose l’une et dont ne dispose pas l’autre ? La lutte contre la corruption ne serait-elle pas plus efficace si, tout au moins, au niveau de l’Etat, une synergie était créée entre ces différentes entités ?

3-L’accusation de trafic de drogue mentionnée dans le mandat de comparution du juge figure-t-elle dans le rapport de la CEA ? Le juge nous apprend-il, par ainsi, qu’une accusation de trafic de drogue contre Aristide existe en Haiti ou aux Etats-Unis, comme on le soupçonne depuis déjà quelque temps ? Auquel cas, devrait-on deviner que les Etats-Unis soient derrière la poursuite et comptent montrer le bout de l’oreille incessamment ? Ou bien, Tèt Kale, via un magistrat pas du tout au-dessus de tout soupçon, chercherait-il à proposer un "prisonnier" de choix aux américains ?

4-Jusqu’où peut aller le Cabinet d’instruction dans un tel dossier ? Quelle explication au fait que le mandat d’amener contre l’ancien président ne soit pas exécuté ? On tenterait de l’expliquer par la requête en récusation du juge par les défenseurs du "Duc de Tabarre". Mais, Guyler C. Delva nous répond que non. Du moins, le juge , par son organe, précise que son mandat reste debout et qu’il n’attend que le travail de la police. Celle-serait-elle en rébellion contre l’autorité judiciaire ? Car, on sait bien que la sécurité de l’ex-chef d’Etat est assurée par l’USGPN et l’USP qui relèvent de la police. Certes, ces deux unités n’ont pas pour mission d’appréhender des dignitaires dont elles ont la garde. Cela relève plutôt de la compétence de la police judiciaire. Mais, elles peuvent toujours contribuer à la réalisation de l’entreprise si, pour une raison ou une autre, elle s’avère difficile.

On est tenté de poser d’autres questions : y-a-til une interdiction quelque part et formulée par qui ? JBA aurait-il des "bois derrière sa banane" que l’on est très loin de soupçonner ?Serait-il un "pitimi ak gadò" ? Ou son heure n’aurait-elle pas encore sonné ? Y a-t-il du bluff dans les menaces contre sa personne ?

Voudrait-on, par exemple, s’assurer de son retrait effectif de la politique ? Son choix de Maryse Narcisse pour la présidence n’y est-il pas pour quelque chose au moment même où l’apparente campagne "présidentielle" du premier ministre Lamothe semble prendre sa vitesse de croisière ?

5-On est tenté de se demander pourquoi Aristide n’est-il pas autant menacé dans les dossiers de Jean Dominique et de Lafanmi Se lavi ? Ces dossiers seraient-ils ridicules ? Les juges Ivickel Dabrézil et Sonel Jean-Francois qui les détiennent seraient-ils des poltrons par rapport au "zorro" Lamarre Bélizaire ?

6-Comment, en ce qui concerne la lutte contre la corruption qu’il semble avoir déclenché à travers la poursuite contre JBA et consorts, le pouvoir entend-il résoudre le problème de son grave déficit de crédibilité ? Car, a-t-il jamais sérieusement fourni au parlement des explications sur les 5 milliards de gourdes qu’il avait débloquées lors de l’Etat d’urgence décrété après la tempête tropicale Sandy ?

Est-il plus transparent concernant la gestion des fonds générés par le programme Petro Caribe ?

Dans les dossiers de l’ONA et du CONATEL, le gouvernement Tèt Kale a-t-il démontré qu’il est tout à fait sain ? La nomination à un poste diplomatique de l’ex-DG de l’ONA, Bernard Desgraff, est-elle faite pour convaincre qui que ce soit du contraire ? Le maintien à son poste du DG du CONATEL, Jean Marie Guillaume, en dépit d’une résolution du Sénat réclamant sa révocation, ne s’inscrit-il pas dans la même ligne des faits qui ne confèrent pas à l’équipe Tèt Kale l’étiquette de "propreté" dont elle s’affuble ?

7-Si elle n’est pas sérieuse et décisive, la poursuite contre Aristide ne risque-t-elle pas de le "regonfler" ? Car, à regarder tout le mal qu’il se donne pour rassembler 2000 militants sous un "poto elektrik", ne voit-on pas qu’il a perdu du poil de la bête ?

Mais, justement, cette apparente perte de popularité ne peut-elle être la source d’erreurs d’appréciation hautement préjudiciables à la sécurité publique, notamment pour ceux qui estiment qu’il est venu le temps d’écrouer l’homme de Tabarre ? A défaut de pouvoir réunir la grande foule, JBA cessera-t-il de compter sur certains de ces "têtes brûlées", qui, comme à l’occasion de l’Opération Bagdad (2004-2006) peuvent entreprendre de mettre le pays sens dessus-dessous ? Certes, beaucoup d’entre eux ont été éliminés, d’autres neutralisés ou récupérés. Il y en a qui ont fait défection en raison des choix contestés du leader. Mais, qui peut nous assurer qu’il n’en existe plus auprès de lui ? Ou d’autres qui soient prêts à regagner leurs bases s’ils s’estiment concernés par le sort du leader revêtu encore une fois de l’habit du martyr ou du persécuté ?

8-La meilleure façon d’enlever tout prétexte à des gens qui ont commis de graves crimes contre la nation, n’est-elle pas de démontrer que, tous, ils sont poursuivis avec la même rigueur ? La population y souscrira massivement et leurs menées seront sans effets majeurs.

9-Parviendra-t-on à mener une lutte sérieuse contre la corruption pendant qu’on la pratique et qu’on protège ses propres corrompus ?

10-N’est-ce pas le vœu de la population que la justice soit indépendante et forte et puisse sévir sans désemparer contre tous les voleurs qu’ils soient duvaliéristes, lavalassiens, putschistes militaires et civils, de facto de toutes les époques, Tèt Kale ou Tèt Afro ? Tout vòlè se vòlè, n’est-ce pas un dicton très usité chez nous ?

Marvel Dandin