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Haïti : Le père Dessalines et les sans repères, Par Leslie Péan*

Publié le lundi 27 octobre 2014

Haïti : Le père Dessalines et les sans repères (1)

Lundi 27 octobre 2014

La société haïtienne née en 1804 ne peut encore se colleter à la question du meurtre du Père de la nation Jean-Jacques Dessalines. Peu d’analyses sérieuses sont faites à la lumière de l’application de ce genre de tragédie à l’histoire des peuples. Le mythe d’Œdipe que Sophocle a immortalisé dans son théâtre Oedipe-Roi a été repris par de nombreux écrivains et artistes sous toutes les latitudes. Sans doute parce que les tragédies grecques demeurent encore un puissant moyen pour approcher les « fautes originelles ». Morisseau Leroy l’avait bien compris en produisant la version créole d’Antigone, la fille rebelle d’Œdipe, dont Défilée-la-folle est un équivalent vivant dans notre histoire.

Le parricide considéré par Freud comme préalable à la constitution d’une société civilisée n’a pas réussi à humaniser la société en Haïti. Pire, le fonctionnement psychique de l’Haïtien a été perturbé par ce « crime commis en commun ». Ce parricide aux effets symboliques dévastateurs rappelle étrangement le meurtre de César attribué à Brutus mais qui fut en réalité un meurtre collectif des patriciens. Face au vide créé par l’absence du père, les populismes de droite et de gauche réagissent avec le duvaliérisme criant à tue-tête « l’idéal dessalinien » ou contournent l’obstacle du meurtre par le flou du refus de la pensée quand ce n’est pas carrément par la désacralisation de Dessalines.

Sur la scène politique haïtienne, le crime est devenu la norme. Les bandits en costume, en uniforme militaire ou en gros bleu de chauffe tonton macoute tiennent le haut du pavé depuis toujours. Le peuple haïtien agit comme s’il est en hibernation devant ce dispositif criminel. Pour combien de temps ? Des siècles ? Quand se réveillera-t-il ? Peut-être jamais car les meilleurs cerveaux s’en vont sous d’autres cieux pour rester des êtres humains dans leur verticalité et ne pas devoir se vautrer dans le système infernal en vigueur. Le petit peuple suit la même route du départ, se voyant sans avenir. Les Blancs de la communauté internationale sont déterminés à supporter la médiocrité à bout de bras pour l’éternité. C’est dans cette atmosphère générale de triomphe du faux sur le vrai que la question Dessalines fait débat à l’occasion de l’anniversaire de sa mort le 17 octobre.

Dessalines est sans doute le David contre les Goliath esclavagistes qui ont voulu maintenir l’esclavage le plus longtemps possible sur la terre d’Haïti. Pour arriver au but fixé, Dessalines est passé par des chemins tortueux et a engagé des actions pas toujours licites. On peut donc trouver des scandales et des pratiques peu recommandables à côté des excellentes initiatives qu’il a entreprises avant la défaite de Rochambeau à Vertières le 18 novembre 1803. C’est un devoir pour chaque Haïtien de le mettre à l’honneur, sans être ambigu et équivoque en taisant les inquiétudes soulevées par certaines de ses actions. C’est la seule manière d’éviter que l’avalanche qui s’est abattue sur lui le 17 octobre 1806 ne continue d’ensevelir le pays.

Dans une lettre du 16 septembre 1802 à Bonaparte, le général Leclerc avait décrit Dessalines comme « le boucher des Noirs ». En effet, c’est sous les ordres de Dessalines, général dans l’armée de Leclerc, que seront tués les cultivateurs bossales et créoles qui refusaient de se rendre aux troupes françaises après la défaite de ce dernier à la Crête à Pierrot en 1802. On se rappelle que Dessalines et les autres généraux indigènes avaient alors intégré l’armée française. Les collabos de nos élites ont dénigré systématiquement les cultivateurs radicaux en les désignant du terme péjoratif de « chefs de bande » pour mieux les écarter des affaires nationales. L’histoire officielle a fait le reste et cet anathème jeté sur eux est enseigné systématiquement dans les écoles.

Au fait, les cultivateurs radicaux sont de vrais soldats d’une armée de guérillas qui refusent de battre en retraite devant l’armée de Leclerc. Dans le Sud, ils ont pour noms Jean Panier, Goman, Janvier Thomas, Gilles Bénech [1]. Dans le Nord, ce sont Sans-Souci, Jasmin, Macaya, Sylla, Petit-Noël Prieur, Mathieu, Jacques Tellier, Vamalheureux, Cacapoule, Mavougou, etc. Dans l’Ouest, la répression sévit contre Lamour Dérance, Courjolles, Mamzèl, Halaou, les disciples de Romaine Rivière, alias Romaine la prophétesse, et Gingembre Trop Fort. Dans le Nord-Est, ses chefs ont pour noms : Appolon Beaujour, du Haut-du-Trou ; Lafleur, de Fort-Liberté ; Trou-Canne, de Sainte Suzanne ; Jean Charles Daux et Chateaubriand [2], etc. Tous seront fusillés sous les ordres de Dessalines et de Christophe en 1802.

On peut aisément comprendre que les cultivateurs guérilleros n’aient pas accepté de gaieté de cœur le commandement aujourd’hui de Dessalines qui, hier encore, leur tirait dessus, au nom de l’expédition Leclerc. Même si celui-ci leur disait qu’il avait fait « le serment de trahir cent fois, s’il se rendait cent fois » [3]. Là réside l’énigme Dessalines. Telle est la vérité que continuent de refuser deux siècles plus tard des historiens qui se veulent progressistes ! Heureusement que certains comme Etienne Charlier [4], Michel Rolf Trouillot [5] et Carolyn Fick [6] ne sont pas tombés dans le piège de « faire silence sur le passé » et ont rétabli la contribution de ces valeureux guérilleros qui devraient servir de repères à la jeunesse d’aujourd’hui. Comme l’écrit Etienne Charlier, « ce sont les masses qui prennent l’initiative avec Goman et Sylla, qui ne se sont jamais ralliés à l’expédition, avec Lamour Dérance et Lafortune qui relèvent l’étendard de la révolte à la déportation de Rigaud […], avec Charles Belair et Sanite sa femme, Sans Souci, Macaya, Mavouyou, Va-Malheureux, Petit-Noël Prieur, Cagnet, Jacques Tellier, etc. [7] »

Le dévoilement d’un refoulé

L’assassinat de Dessalines n’est pas suffisamment étudié et pensé, hormis le texte « Mourir est beau - La pulsion de mort dans l’inconscient collectif haïtien » consacré à ce thème par Joël Des Rosiers dans son essai Théories caraïbes [8]. Comment et pourquoi les créateurs du nouvel État ont abouti à la décision d’assassiner le commandant en chef ? Pourquoi Geffrard mais aussi Capois-la-Mort ont été assassinés avant lui ? Pourquoi près de 40 ans après cet assassinat, le nom de Dessalines n’a-t-il jamais été prononcé ? Pourquoi l’histoire officielle a-t-elle passé sous silence le discours dans lequel le mulâtre Rivière Hérard en janvier 1844, alors président, sort pour la première fois le nom de Dessalines de l’oubli ? On ne sait toujours pas s’il voulait alors simplement se dédouaner face aux revendications du mouvement des Piquets d’Acaau. Pourquoi la désinhibition n’a eu lieu qu’avec les pouvoirs noiristes de Pierrot, Soulouque, Salomon, Estimé et Duvalier ?

La sublimation du crime du Pont-Rouge est faite à travers la culpabilisation des mulâtres Gérin, Pétion, Bonnet, Boyer considérés comme les responsables du parricide. En réalité, le mal-être haïtien ne part pas de l’assassinat de Dessalines, mais du massacre des Français qui l’a précédé deux ans auparavant. Ce massacre ordonné par Dessalines est fondateur à plus d’un titre. C’est le meurtre du père blanc, ce fantôme enkysté dans l’inconscient collectif haïtien, violeur de nos mères, corps vide de représentations et de symboles, qui attise la répétition interminable du parricide. Le Blanc abuseur de nos êtres est un ancêtre immobilisé dans les structures mentales de l’Haïtien. Tous les Blancs cependant ne furent pas des êtres de violence, de honte et de cupidité. Certains furent des révolutionnaires et ont participé aux luttes de libération des esclaves.

Depuis l’Occupation américaine de 1915, le Blanc fait un retour sur la scène nationale, sous la forme contemporaine du soldat de la Minustah ou sous celle plus caricaturale de la célébrité internationale en quête de salut. L’Haïtien n’a jamais abordé ce fantôme. Ce Blanc mort, ou ce Mort blanc mal enterré, empêche de bien faire le deuil dans la nation. Il est facile d’imaginer que son massacre ne puisse générer un immense malaise dans la civilisation créole. Le mouvement de reconnaissance de ce déni permettrait de libérer l’ancêtre blanc, de lui frayer un chemin dans la lumière. Et de nous en défaire collectivement par la même occasion. Dessalines lui-même disait : « Je veux que le crime soit national, que chacun trempe sa main dans le sang [9]. » Le savant français Descourtilz relate en 1809, qu’il n’a eu la vie sauve que grâce à Claire-Heureuse, l’épouse de Dessalines qui l’a caché sous son lit [10].

Le fléau est assumé autant par les Noirs que par les Mulâtres dont certains tels que Jean Zombi et Jean Zépingle jouent un rôle majeur [11]. Pour avoir massacré le plus de Blancs, le mulâtre Jean Zombi est même devenu un esprit du rite Petro dans le vodou haïtien [12]. En tant que peuple, nous sommes conditionnés par ce massacre premier qui s’inscrit dans notre conscience et colore toutes nos représentations de la réalité. Les luttes des individus haïtiens pour la reconnaissance s’inscrivent dans la subjectivité qui se rattache à ce massacre fondateur. Une subjectivité qui ne connaît aucune transcendance et trouve aussi son immanence dans l’assassinat de Dessalines. Le temps est venu de récuser cette histoire des massacres au nom du droit à la vie. Ce qui ramène à la question de la production des idées dans la réalité. En commençant par comprendre que cette dernière n’est pas du domaine de l’objectivité mais de la subjectivité.

Depuis l’allocution prononcée par Lysius Salomon à l’église paroissiale des Cayes en 1845, la célébration du 17 octobre donne une revalorisation symbolique à Dessalines. Toutefois, les discours traditionnels passent depuis à côté de l’événement, se caractérisant par une absence de réflexion et de pensée. Le retour du refoulé dans la conscience n’enlève pas à l’événement son caractère profondément traumatique. Le refoulement de Dessalines devient aussi un moyen de déloger l’africanité de notre population au profit d’un eurocentrisme qui a engendré le mulâtrisme dans les élites francisées. L’aliénation culturelle décrète la stigmatisation de l’Afrique, des traits négroïdes et de tout ce qui s’y rattache. L’identification au Blanc chez les élites mulâtristes s’accompagne du ressentiment contre Dessalines que les élites noiristes mettent à profit pour conquérir le pouvoir. De Soulouque à Duvalier, les noiristes ne cessent d’affirmer que ce sont les mulâtres Pétion et Boyer qui ont conduit le pays dans le trou. Au fait, les noiristes reprennent le diagnostic de Thomas Madiou qui écrit en 1844 : « les mulâtres ont si mal conduit la charrette qu’ils l’ont jetée dans un trou ; elle y restera [13] ». L’ironie est qu’en prenant le pouvoir, les noiristes n’ont fait rien d’autre que s’enfoncer davantage dans ce trou.

Pris entre la peste mulâtriste et le choléra noiriste, l’inconscient haïtien n’arrive pas à cerner le deuxième acte fondateur de la barbarie qui prévaut et bloque l’instauration du droit dans l’espace haïtien. Le noirisme mystificateur se nourrit de l’image du mulâtre-criminel-assassin-de-Dessalines pour légitimer la résurgence de la chasse aux mulâtres, comme on l’a vu sous Soulouque, Salomon, Estimé et Duvalier. La réalité est beaucoup plus complexe car, si le général de division et ministre de la guerre Gérin était mulâtre, les généraux de brigade Vaval et Yayou étaient noirs tandis que Charlotin Marcadieu, Boisrond Tonnerre sont des mulâtres tombés en tentant de protéger l’Empereur. Le mulâtrisme de son coté encense Pétion comme fondateur et passe sous silence les honteuses négociations de la dette de l’indépendance commencées sous son gouvernement, le refus de l’éducation du peuple orchestré par le gouvernement de Boyer qui déclare que « créer des écoles c’est ensemencer la révolution ».

L’imaginaire africain est travesti dans un discours identitaire qui réclame le pouvoir au nom des authentiques, sous-entendu les Noirs. Cette idéologie malsaine s’est propagée malgré les combats menés par Jean Price Mars dans « Le préjugé de couleur est-il la question sociale » pour mettre en garde la société haïtienne. La société entière s’est mise à l’écoute de ce discours de chasse à l’homme lettré que les tontons macoutes transforment en chasse à tous les hommes lettrés. Le nivellement par le bas devient une nécessité logique aboutissant aux cranes rasés d’aujourd’hui. La promotion de la bêtise devient incontournable.

Selon le courant noiriste, l’acte fondateur du Pont-Rouge détermine toute l’histoire d’Haïti. D’après la psychologie freudienne, l’imposition de l’histoire est déterminée à l’insu des protagonistes par le désir inconscient de massacre qui nous habite. L’assassinat de Dessalines a donné naissance à une subjectivité coupable dans l’inconscient haïtien. Les raisons de cet assassinat sont multiples. D’abord, ce sont les luttes de pouvoir, les luttes contre le pouvoir absolu de l’Empereur. Ensuite, c’est l’accaparement des terres au profit de l’élite des anciens libres contre celle des nouveaux libres. Conformément aux instructions de Dessalines, les terres appartenant aux anciens colons sont devenus biens domaniaux et propriétés de l’ÉTAT. Elles sont données aux favoris de l’Empereur au lieu d’être distribuées aux soldats, cultivateurs, et autres laboureurs.

Enfin, la goutte d’eau qui fait déverser le vase vient de la tradition de l’histoire orale telle que présentée par Hénock Trouillot, montrant un Dessalines s’adressant par la gestuelle à des Africains dont il ne parlait pas les dialectes [14]. Dans cette tradition orale, il y a l’affaire de la jeune fille Vaval de 15 ans rapportée par l’historien George Michel dans sa lecture filtrée du parricide. De quoi s’agit-il ? Dessalines lors de sa visite aux Cayes en septembre 1806 est hébergé par le général noir Guillaume Vaval, commandant de l’Anse-à-Veau. Je cite ici Georges Michel :

« …. c’est Vaval qui a été l’âme du complot dans le Sud contre Dessalines pour que ça se fasse rapidement ; vous savez, nous autres haïtiens, nous ne faisons rien rapidement, on prend son temps, mais Vaval s’est transporté à gauche et à droite, et est venu jusqu’au pont rouge pour tuer Dessalines, il a assisté à la mort de Dessalines, et c’est ce que dit l’histoire officielle, mais certains membres de la famille Vaval assurent que Dessalines a forcé la jeune fille à avoir des relations sexuelles avec lui sous le toit de son père, donc c’est ce qui a soulevé la colère de Vaval (Général) un peu plus [15]. »

Les traditions orales ont la vie dure avec tous les leurres de vérité qu’elles contiennent. Nos chefs d’ÉTAT se croient tout permis. Vraiment tout.

[1] Carolyn Fick, The Making of Haiti : The Saint-Domingue Revolution from Below, University of Tennessee Press, Knoxville, 1990.

[2] Claude B. Auguste, « Les Congos dans la Révolution Haïtienne », Revue de la Société Haïtienne d’Histoire et de Géographie, numéro 168, P-au-P, Haïti, Décembre 1990.

[3] Michel Etienne Descourtilz, Voyage d’un naturaliste, Tome troisième, Paris, Dufart Père, 1809, p. 380.

[4] Étienne D. Charlier, Aperçu sur la formation historique de la Nation haïtienne, P-au-P, Presses Libres, 1954.

[5] Michel-Rolph Trouillot, Silencing the Past : Power and the Production of History, Beacon Press, Boston, 1995.

[6] Carolyn Fick, The making of Haiti : the Saint Domingue revolution from below, op. cit.

[7] Étienne D. Charlier, Aperçu sur la formation historique, op. cit., p. 285.

[8] Joël Des Rosiers, « Mourir est beau. La pulsion de mort dans l’inconscient collectif haïtien » dans Théories caraïbes, Montréal, Triptyque, 1996, 2009, p. 97-111

[9] Edgar de la Selve, Le pays des nègres : voyage à Haïti, ancienne partie française de Saint-Domingue, Paris, Hachette, 1881, p. 153.

[10] Michel Etienne Descourtilz, Voyage d’un naturaliste, Tome troisième, op. cit., p. 305.

[11] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome III, 1803-1807, P-au-P, Imprimerie Deschamps, 1989, p. 168-169.

[12] Milo Rigaud, La tradition voudoo et le voudoo haïtien. Paris, Éditions Niclaus, 1953, p. 67.

[13] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome VIII, P-au-P, Editions Henri Deschamps, 1991, p.153.

[14] Henock Trouillot, Les limites du Créole dans notre enseignement, P-au-P, Imprimerie des Antilles, 1980, p. 67.

[15] Georges Michel, « Dessalines est le plus grand homme de tous les Haïtiens !, », JCMGRAPH MAGAZINE, 16 octobre 2011.

Haïti : Le père Dessalines et les sans repères (2)

Le père Dessalines ou, pour mieux refléter notre inconscient, Dessalines le père, avait une maîtresse dans chaque ville importante du pays. Les folles dépenses de ces égéries étaient couvertes par le Trésor public. Dans le cas de l’une d’entre elles, une mulâtresse du nom d’Euphémie Daguilh de la ville des Cayes, les vérifications de Balthazar Inginac révèlent qu’elle dépensait mille gourdes par jour. Le scandale était patent et Dessalines fut obligé de diminuer son allocation à huit cent gourdes par mois. Les maîtresses de Dessalines dans les autres villes du pays, dont la danseuse Couloute, n’étaient pas prêtes à accepter un traitement différent. C’est aussi le cas pour les maîtresses des autres généraux entourant l’Empereur qui voulaient jouir d’un train de vie exceptionnel aux frais du Trésor public.

Dessalines voulait être le seul à avoir des maîtresses nageant dans un luxe scandaleux qu’il réfrénait suivant son humeur du jour. En témoigne, lors de son passage aux Cayes en septembre 1806, son rappel à l’ordre contre les extravagances de la maîtresse du général Guillaume Lafleur, commandant d’Aquin, qui allait à une fête escortée d’un groupe de vingt officiers supérieurs. Le mécontentement des maîtresses s’ajoute à celui des francs-maçons dont les temples sont fermés par Dessalines et à celui des vodouisants dont il fait fusiller certains prêtres. Autant de motifs qui alimentent la conspiration contre l’Empereur à un moment où les soldats circulent en guenilles et ne sont pas payés.

Les conspirateurs voulaient arrêter Dessalines pour le juger à cause de ses malversations. Après avoir donné la toile de fond et sans vouloir masquer le véritable problème, la Gazette Politique et Commerciale d’Haïti en date du 6 novembre 1806, écrit :

« Il est certain que la mort du chef de l’empire n’avait pas été méditée ; le témoignage des généraux qui dirigeaient les mesures adoptées contre lui, ne peut laisser le moindre doute à ce sujet ; mais les attentats qui lui étaient imputés, autorisaient, d’après l’article 29 de la Constitution, du 7 Juin 1805, à le faire juger par les conseillers d’état, à le faire déposer, et à substituer un autre à sa place. Les menaces seules du chef suprême, sa disposition à rétrograder pour revenir avec de nouvelles forces, les craintes que la violence de son caractère avaient toujours inspirées, ont décidé de son sort [1]. »

La Gazette Royale d’Haïti du 27 août 1816 publiée sous la signature du roi Christophe développe une pensée profonde sur Dessalines à partir d’un savoir collé à la réalité. On y trouve une recherche des fondements et une poursuite des repères. À l’être Dessalines succède la lettre Christophe qui vient expliquer les choses avec modération et un sens marqué des responsabilités. Christophe affirme qu’il manquait à Dessalines « le génie qui crée le législateur et surtout la sagesse qui est la première vertu des rois ». Pour parler comme Lacan le fait dans son séminaire sur La lettre volée d’Edgar Poe, la recherche du sens continue même quand personne ne semble s’en soucier.

Utilisant le droit le plus absolu de défendre son opinion, le roi Christophe rejette à la fois la tactique du silence et du dénigrement systématique. Une manie, souvent excessive chez les têtes creuses, consistant à déplacer le problème sans le résoudre. Pour Christophe, Dessalines « rendit des services signalés à son pays ; il purgea le sol d’Hayti de ses oppresseurs et il proclama l’acte de notre immortelle indépendance ; c’était déjà un grand pas de fait vers la civilisation ; mais que nous étions encore loin du but que nous devions nous efforcer d’atteindre ! » [2]

Loin de tout refoulement culpabilisant, la Gazette Royale d’Haïti du 27 août 1816 identifie la gabegie du gouvernement de Dessalines comme cause de sa chute. On ne saurait accuser Christophe de mulâtrisme ou de noirisme, ni de tolérance envers la mulâtraille et la négraille. Sa lettre à Madame Dessalines en date du 21 octobre 1806 témoigne de ses réserves sur le sort fait à l’Empereur. Ce qui ne l’empêche pas deux jours plus tard, nécessité oblige, de se rallier au mouvement « écrasant la tête de l’Hydre qui allait nous dévorer [3] » comme il l’écrit le 23 octobre 1806. En clair, Christophe refuse d’être croqué à la sauce Dessalines, qui sera utilisée par tous les pouvoirs sanguinaires, de Soulouque à Duvalier, pour manger des Haïtiens. Mais le refus de la vénération systématique de Dessalines ne conduit pas Christophe à une condamnation sans esprit critique.

Pour s’en convaincre, on peut se référer à cette déclaration trouvée dans la Gazette Royale d’Haïti du 27 août 1816 : « Dans le court espace du règne de Jean-Jacques Dessalines, il y eut un relâchement général dans les différentes branches du gouvernement ; tout se démoralisa et l’esprit de débauche et d’indiscipline que nous avions pris dans les camps des Français acheva de corrompre totalement nos mœurs ; l’inhumanité, le pillage, le jeu, la débauche, le libertinage, les passions les plus effrénées nous agitaient et se montraient à découvert ». Toutefois Dessalines est devenu le père des sans repères, un loa, un Dieu, dans le vodou. On est passé de la dépossession esclavagiste à la possession vodou et du dénigrement à la déification. Sclérose mentale aidant, les tontons macoutes prétendent aussi qu’il existe un loa Duvalier baptisé loa 22 zo. Et la confusion continue de prendre de gigantesques proportions même quand en 2012 des funérailles symboliques sont organisées pour Dessalines.

Le choc de l’assassinat du Pont-Rouge a provoqué la supplication et créé le Papa. Dans le monde magico-religieux, la représentation du chef d’état comme un Papa prend racine dans l’inconscient collectif avec la dose d’illusions et d’obéissance qu’elle renferme. On va ainsi de Papa Dessalines à Papa Doc en passant par Papa Soulouque, Papa Vincent et Bon Papa pour désigner le président Paul Magloire. En transformant le chef d’État en Papa, la propagande véhiculée par le pouvoir a pour effet d’infantiliser le citoyen qui dorénavant renonce ainsi à ses droits et responsabilités et attend tout du Bienfaiteur. Dans la République voisine, ce procédé pernicieux avait affublé le dictateur Trujillo du titre de « Benefactor de la patria nueva ».

L’assassinat de Dessalines fait oublier le massacre des Français de 1804, premier parricide de notre histoire. Depuis lors, le meurtre de Dessalines est en germe. L’acharnement contre le Blanc français contraste avec le traitement donné par le même Dessalines aux Polonais, aux Allemands et même à certains médecins français comme le docteur Say. Dessalines procède au massacre des Blancs, pour les effrayer, mais cela ne les empêche pas de revenir en force en Haïti. Le père blanc, le colon, est répudié tout en suscitant une profonde culpabilité. Le traumatisme mémoriel est complexe. Le meurtre de Dessalines est une répétition du meurtre du père blanc. Un masque qui exprime cette pulsion de mort.

Le massacre des Français ordonné par Dessalines n’a pas été une rédemption. L’aspiration à la liberté s’est transformée en terreur. Une mutation prédatrice aux relents de vengeance qui instaure la politique des cadavres en faisant du pouvoir politique le haut lieu du crime. En effet, le massacre a créé une ambiance délétère qui a déclenché le sommeil de la raison. Ce sera l’imposition d’une contamination intérieure aux multiples facettes qui stigmatisera les Blancs, tout en leur donnant en sous-main la possibilité d’exercer une grande influence sur la vie nationale. Analysant cette mesure sanguinaire prise par Dessalines pour sauver Haïti, Jean Price Mars écrira : « Ainsi l’ivresse du sang devint la psychose collective dont la communauté toute entière fut affectée [4]. »

Cette relecture décapante d’un meurtre passionnel, d’un événement commandité par les plus hautes sphères du pouvoir, a conduit en Haïti à un vide mental et du coté des puissances occidentales à des réactions qui se manifestent encore aujourd’hui. Or justement, notre tâche, comme le souligne l’analyse de Joël Des Rosiers prolongeant Price Mars, est de travailler pour sortir de cette pulsion de mort. « À partir de cette volonté d’anéantir ce qui est, dit Joël Des Rosiers, il faut qu’elle soit sublimée dans un retournement radical en volonté de création. Autrement elle est dérisoire, funeste, méprisable [5]. »

Cette mutation est nécessaire pour que les deux souffrances de l’ancien esclave et de l’ancien maître puissent être partagées. Pour qu’elles ne continuent pas de s’affronter dans une proximité sans intimité. Pour que ces deux fleuves de sang (esclavage et massacre des blancs) se retrouvent en mettant fin à cet éloignement où s’absente la vérité. L’esclavage a été un tel tombeau pour l’être haïtien qu’on n’a aucune difficulté à comprendre la violence rédemptrice exercée contre les anciens maitres. Dessalines avait coutume d’exposer au regard de ses soldats, comme des stigmates glorieux, les cicatrices du fouet de son maître noir inscrites sur sa peau. C’était pour lui une gloire d’avoir subi ces mauvais traitements et de s’en être sorti. Glorification de la chair blessée qui reste à l’orée de toute vraie solution.

Les places sont interchangeables entre bourreaux et victimes dans le désir de meurtre. Comme Claude Ribbe l’explique dans son ouvrage Le crime de Napoléon [6], les châtiments utilisés par Rochambeau pour tuer les Noirs tels que le gazage au dioxyde de soufre dans les cales des bateaux, les noyades et l’usage de chiens dressés, préfigurent les camps de concentration des Nazis en Allemagne. Les Blancs débarquent, écrit Roger Gaillard, avec pour objectif de « perpétuer la nuit qui règne dans le cerveau populaire en Haïti » comme le disait l’illustre Anténor Firmin [7]. Cent ans de gouvernance d’occupation qui nous ont apporté tous les malheurs, dont l’épidémie de choléra et la perpétuation du statu quo par les Blancs. Ces derniers sont perçus comme une menace à l’identité haïtienne avec toutes les humiliations que leurs forces d’occupation font subir aux Haïtiens. Leurs actions néfastes perpétuent « la morale de la baïonnette » [8] attribuée à Dessalines et la pulsion de mort des macoutes qui nous ont terrifié notamment avec la menace d’une « rivière de sang et d’un Himalaya de cadavres » comme le promettait Jacques Fourcand, directeur de l’Institut du Bien-être social et de Recherches et président de la Croix Rouge haïtienne.

La situation tragique d’Haïti est forgée dans la gestion financière et économique qui est la punition acceptée et transmise de génération en génération. Non seulement il n’y a jamais eu de repentir de la part de ceux qui ont tué Dessalines, mais, et c’est le plus important, l’ordre social de la gabegie reprochée à Dessalines et qui lui a valu la mort, se reproduit depuis deux siècles sans la moindre tentative de correction. Les chefs d’État réclament l’autorité absolue. Avec le culte de la personnalité pratiquée au plus haut point, ils exigent d’être adulés comme des demi-dieux. En attendant qu’ils deviennent des loas après leur mort dans la tradition du mode de pensée magico-religieuse. Au fil du temps, la mascarade se renouvelle dans la détresse absolue.

Le repère à l’abri de tout changement de pères

L’assassinat de Dessalines, loin de permettre la résolution des conflits, inaugure leur permanence [9]. La mauvaise gestion des biens domaniaux casse le contrat social. On en veut pour preuves les soldats qui ne sont pas payés et la prise d’armes des paysans cultivateurs au fort des Platons, dirigée par Germain Pico en 1805. La dérive s’installe avec la dette de l’indépendance de 150 millions de francs-or et la politique financière aberrante associée à l’emprunt de 30 millions de francs contracté auprès des banquiers français Laffitte et Rothschild pour payer la première annuité. Voici le repère à l’abri de tout changement de pères . Les finances publiques sont obérées pour de bon et le pays est pris à la gorge avec des dettes qui s’accroissent plus vite que les revenus servant à les honorer.

La double dette place Haïti dans l’enfer de la déroute financière. Une logique inconsciente s’installe. Les nouvelles dettes sont contractées à des conditions peu favorables et servent essentiellement à rembourser d’anciennes. Les gouvernements populistes auront recours à l’émission monétaire et transformeront la gourde en zoreille-bourrique, sous le gouvernement de Sylvain Salnave entre 1867 et 1870. Le relais est pris dans la débâcle avec l’emprunt de 1874 auprès de la banque française Marcuard et Cie., suivi de celui de 1875 auprès de la Société Générale de Crédit Industriel et Commercial de Paris.

Le gouvernement noiriste de Salomon en 1880 continue la politique du gouvernement mulâtriste de Boyer en livrant les finances haïtiennes à la banque française Société Générale de Crédit Industriel et Commercial de Paris. Cette dernière crée la Banque Nationale d’Haïti (BNH) qui a un mandat de 50 ans pour assurer la Trésorerie de l’Etat, la création monétaire et même le contrôle des douanes. Les emprunts de 1896 et de 1910 donneront lieu à des pratiques d’agiotage et de corruption systématique [10], révélées entre autres lors du Procès de la Consolidation, dans lequel seront condamnés trois futurs chefs d’état Cincinnatus Leconte, Tancrède Auguste et Vilbrun Guillaume Sam.

L’occupation américaine imposera l’emprunt de 1922 dans la même logique inconsciente, bloquant tout développement réel jusqu’au remboursement final de la dette de l’indépendance en 1947. De cette date à 2014, l’économie haïtienne continue de tourner autour du repère essentiel qu’est la charité internationale, avec les inégalités de revenus les plus criantes de l’Amérique latine. Suite au séisme de 2010, la dette haïtienne a été annulée et huit milliards de dollars ont été injectés dans l’économie. Malgré tout, la dette publique haïtienne a doublé, passant de 887 millions de dollars en 2011 à plus de deux milliards de dollars en juin 2014. Et malgré tout, l’argent obtenu de la mendicité est gaspillé. L’errance est glorifiée avec des carnavals devenus essentiels dans la politique des sans repères.

Il faut réapprendre à valoriser le savoir et à cultiver la connaissance. Et cela doit commencer par se faire au niveau du personnel politique. Le refus de la trivialité dans la vie politique doit être strict, sinon c’est éteindre toutes les aspirations que de réduire la politique au plaisir, à de l’amusement et de la musique comme cela s’est donné à voir à l’occasion du 208e anniversaire de la mort de Dessalines. Notre histoire est notre identité et on ne saurait avancer en dévalorisant les pères fondateurs. Il faut reconnaître leurs erreurs, dénoncer la fascination pour le pouvoir qui les a conduit à des pratiques autocratiques. Les dirigeants ne peuvent pas se permette de profaner leur image avec les comportements de dégénérés observés le 17 octobre dernier. Aucune forme de civisme et aucun sens du droit ne peuvent émerger de telles dérives.

Nous ne saurions être étrangers à nous-mêmes. L’ordre politique commence avec celui de la dignité personnelle. Ce n’est pas en flattant les bas instincts de l’individu et en banalisant tous les repères qu’on change la gouvernance de l’État. En réalité, la politique de la débauche ne fait que précipiter les individus les plus vulnérables dans l’exclusion et la marginalisation. Les pratiques malhonnêtes de l’État consistant à priver les individus de tous les repères éthiques et moraux sont des aberrations qui détruisent tous les remparts de la civilisation. Ces outrances poussées à leur paroxysme grignotent les solidarités minimales nécessaires à la vie en société. La conséquence est claire : l’exclusion de la vie pour la jeunesse. Pour éviter que se produisent demain des suicides collectifs, un changement radical de cap s’impose, car aucun capital humain ne peut être formé dans un décor dominé par l’ignorance et l’irresponsabilité.

[1] Gazette Politique et Commerciale d’Haïti, numéro 43, Cap-Haitien, 6 novembre 1806, p. 170.

[2] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome V, 1811-1818, P-au-P, Imprimerie Deschamps, 1988, p. 346-347.

[3] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome III, 1803-1807, P-au-P, Imprimerie Deschamps, 1989, p. 428.

[4] Jean-Price Mars, La République d’Haïti et la République Dominicaine, Tome I, P-au-P, Collection du Tricinquentaire de l’indépendance d’Haïti, 1953, p. 70.

[5] Joël Des Rosiers, « Mourir est beau - La pulsion de mort dans l’inconscient collectif haïtien », op. cit.

[6] Claude Ribbe, Le crime de Napoléon, Editions Privé, 2005.

[7] Anténor Firmin, M. Roosevelt, président des États-Unis et la République d’Haïti, Paris, F. Pichon et Durand-Auzias, 1905, p. 426.

[8] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome III, 1803-1807, op. cit., p. 320.

[9] Leslie Péan, « La permanence des conflits dans l’histoire d’Haïti », dans Jean-Pierre Vettovaglia, Déterminants des conflits et nouvelles formes de prévention, Bruylant, Belgique, 2013.

[10] Leslie Péan, Haïti : économie politique de la corruption - L’Etat marron, 1870-1915, Paris, Maisonneuve et Larose, 2005,

*Economiste