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Haïti-Histoire-Débat

LE VRAI "GOUDOUGOUDOU" EST ENCORE A VENIR ! Par Louis B. ANTOINE, MD

Publié le jeudi 15 janvier 2015

C’est une donnée bien connue des experts qu’Haïti se situe sur des failles géologiques assez grandes qui menacent de produire des événements sismiques bien plus catastrophiques que ceux du 12 Janvier 2010. Pourtant, il existe d’autres dangers qui menacent l’existence même de cette nation que nous chérissons tous. Ces dangers sont d’ordre sociopolitique. Un « Goudougoudou » bien plus apocalyptique est encore à venir. Des signes avant-coureurs de cette catastrophe jalonnent notre histoire de peuple. On les retrouve à chaque changement de gouvernement, à chaque coup d’état.

Pour saisir la profondeur de la crise que nous traversons actuellement, n’en déplaise à ceux qui voudraient vite cataloguer ou diaboliser les joueurs dans un camp ou dans l’autre comme “l’opposition radicale, “l’opposition molle”, le camp « Tèt Kale », je pense qu’il est de mise de revisiter les événements historiques qui nous ont amenés là où nous sommes.

La lutte pour l’indépendance et notre devise : “L’union fait la force”

Le génie de nos ancêtres de la fin du dix-huitième siècle est d’avoir compris que dans l’union les anciens esclaves, les va-nu-pieds, puiseraient la force pour venir à bout du colonialisme.

Malheureusement, ce mariage de raison entre ceux qui se croyaient les héritiers légitimes du système d’exploitation des richesses et les masses populaires, travailleurs des champs, les vrais piliers économiques de la jeune nation, n’a jamais été consommé. L’acte de l’indépendance contenait certes des velléités de fonder une nation libre et souveraine. Mais, y avait-il un plan dont l’implémentation aurait pu placer la nouvelle nation sur des bases solides de développement ? Bien au contraire ! Ayant évincé leurs maitres-colons, ils se mirent à leur place pour exploiter les terres. Déjà, a cette époque, ceux qui étaient au-devant de la scène politique se comportaient comme des lions dans la jungle. “Primam partem tollo quoniam nominem leo”. “ Je prends la première part parce que je me nomme lion. A cette époque déjà, Haïti était un gâteau à partager. En fait, les généraux d’hier, maintenant au timon des affaires haïtiennes, n’abandonnèrent point leurs intérêts de classe. Les politiques agricoles en témoignent. Les guerriers d’hier devinrent des grands dons. Ils étaient riches et ils voulaient faire croitre leur richesse. Il y avait deux moyens certains de s’assurer la meilleure portion de ce gâteau : contrôler le pouvoir politique et l’économie. D’année en année, cette vérité a guidé le comportement de nos dirigeants. Ils se proclamèrent empereurs, rois et présidents à vie. Quand ils accédaient au pouvoir, leur toute première préoccupation était de se pérenniser au pouvoir. Tous les moyens étaient bons. Quant aux masses populaires, qu’elles restent à la campagne à continuer à travailler dans les champs et à n’oser réclamer quoi que ce soit. Pas d’éducation ! Pas de soins de santé. Pas de contrat. Pas de plan pour vivre ensemble. Donnez au peuple du tafia et des “bouyon prezidan” au moment des élections. Organisez des carnavals à n’en plus finir et tout ira bien. Le clivage entre les paysans “moun an deyò” et les citadins “moun lavil” était ancré pour de bon dans notre sociologie de peuple.

Les frères de combat d’hier ne prirent pas longtemps pour commencer à s’entredéchirer. Deux ans seulement après 1804, l’empereur Jacques 1er (Jean-Jacques Dessalines) était assassiné. Les gouvernements se succédèrent, les uns plus rétrogrades que les autres. Et les puissances étrangères veillaient toujours. Nostalgiques des temps où Haïti était leur plus riche colonie, elles ne renoncèrent jamais à l’espoir de se remettre en selle. Ils commencèrent par ignorer le fait qu’Haïti, ce petit pays nègre, soit maintenant indépendant. A chaque opportunité, ils frappèrent le petit pays de lourdes amendes. Dans le monde raciste de l’époque, ceux qui avaient la peau un peu plus claire s’imaginèrent que cela leur conférait un avantage et conclurent des alliances avec les étrangers, oubliant qu’aux yeux du “blanc”, un nègre est un nègre, quel que soit son teint. Et, quand le président Jean Villebrun Guillaume Sam fut tiré de la Légation de France et lynché par la populace, le prétexte qu’ils cherchaient était enfin trouvé.

Le 28 juillet 1915, les « marines » américains souillèrent notre sol pour nous apporter la “civilisation” et nous exorciser peut-être du diable qui nous hantait et nous divisait. Peu importait que dans l’Amérique d’alors la discrimination et les lynchages étaient monnaie courante. Une investigation menée par le NAACP jugea cette idée d’apporter la civilisation aux Haïtiens plutôt comique, car ces civilisateurs américains n’étaient autres que des gens venant du Mississipi, l’un des Etats les plus rétrogrades et les plus illettrés de l’époque. La domination se voulait totale et durable. Déjà, à cette époque, il y avait assez d’opportunistes qui voyaient dans l’occupation l’occasion de gravir rapidement les échelons de l’ordre socioéconomique d’Haïti. Les alliances entre “la bourgeoisie haïtienne et le “blanc” se fortifièrent. Beaucoup d’enfants bâtards prirent naissance. Les “Blues” et le « broken English » étaient à l’honneur… La pérennité de la bourgeoisie à peau claire, les mulâtres, était assurée, ou du moins c’était le calcul de l’époque. L’appartenance aux clubs chics de l’époque était un signe qu’on était « arrivé » (dans le sens d’avoir changé de statut socioéconomique).

L’histoire d’Haïti, une histoire de résistance…

L’occupation américaine, dans sa forme originale, dura 19 ans (1915-1934). Elle aurait pu durer davantage n’était la résistance de ceux qui payèrent de leur vie pour mettre un terme à cet affront à notre fierté nationale. Charlemagne Masséna Péralte ne se contenta pas d’appeler aux armes et à la résistance. Il forma une milice de plus de mille cacos qui s’engagea dans ce qui fut peut-être l’une des premières guérillas de l’histoire moderne. De plus, il se servit aussi de sa plume pour dénoncer l’hypocrisie du président américain Wilson suite à la confiscation de nos réserves d’or et la violation de notre souveraineté.

Voici un passage d’une lettre de Charlemagne Péralte au représentant français en Haïti :

“Malgré les atteintes portées à notre autonomie et à notre dignité de peuple libre et indépendant, nous étions disposés à accepter cette Convention et à exécuter les obligations qu’elle comporte pour nous, mais les promesses fallacieuses faites par les Yankees en débarquant sur notre sol, se réalisent depuis tantôt quatre ans par des vexations perpétuelles, des crimes inouïs, des assassinats, des vols et des actes de barbarie dont seul, dans le monde entier, l’Américain a le secret.”

Malgré les mauvais traitements, les incendies, les taxes exorbitantes, les paysans répondirent à l’appel et rendirent la vie dure aux soldats américains. En 1934, il n’était plus nécessaire pour eux de rester physiquement en Haïti. Désormais, la tâche ignoble de maintenir les masses sous contrôle et de pérenniser la barbarie était confiée à la Gendarmerie d’Haïti nouvellement fondée qui deviendra plus tard d’abord la Garde d’Haïti, puis les Forces Armées d’Haïti équipée de balles, de baïonnettes et de matraques. Les contingents américains se retirèrent, mais leur présence et leur ingérence dans les affaires du pays persistèrent. Il est dit que tous les changements de gouvernement en Haïti sont planifiés à partir des ambassades étrangères. Les puissances étrangères ont toujours utilisé les mêmes prétextes pour s’ingérer dans les affaires internes d’Haïti : l’incapacité des Haïtiens à se gouverner eux-mêmes.

Il y a eu le massacre de Marchaterre durant l’occupation américaine. Dans notre histoire récente, il ya eu aussi les massacres de Jean-Rabel, de la ruelle Vaillant, et sous la présente occupation, le massacre de Cité Soleil. Malheureusement, les puissances étrangères, qu’elles se coiffent ou pas d’un bonnet portant l’inscription “Pays amis d’Haïti”, trouvent toujours, dans nos propres rangs, des émissaires pour faire leur sale besogne, que ce soit pour négocier notre sous-sol ou garantir leurs intérêts. Quand “ces pays amis” ne trouvent pas sur place des dirigeants haïtiens comme Louis Borno, symbole de l’assujettissement, ils en fabriquent de toutes pièces comme les Gérard Latortue, les Guy Philippe, les Laurent Lamothe et co. Ils détiennent dans leur arsenal des armes autres que l’élimination physique, comme les accusations de criminels contre les opposants, les arrestations arbitraires, les assassinats de caractère. Tous les moyens sont bons. C’aurait été révolutionnaire pour ces pays soi-disant amis d’Haïti d’appuyer les revendications populaires et de contribuer à installer réellement la démocratie en Haïti. Comme si la comédie des manifestations populaires, de renversement de gouvernements et des étrangers intervenant à tout bout de champ, n’avait pas assez duré !

Duvalier fait son entrée en scène

Traités de barbares par les occupants, de nombreux intellectuels haïtiens ne se contentèrent pas de supporter Charlemagne Péralte qui alla jusqu’à établir un gouvernement provisoire dans la partie nord du pays, ils mirent sur pied l’Union Patriotique. Price Mars publia “Ainsi Parla l’Oncle ; Jacques Roumain,“ Gouverneurs de la Rosee” ; René Dépestre, Etincelles . Ces intellectuels savaient qu’il était aussi nécessaire de consolider leur appartenance à la culture africaine. Le noirisme était né. Un mouvement socialiste était aussi en plein essor. Les “5 Glorieuses” (journées du 7 au 11 janvier 1946) vinrent à bout de la dictature d’Elie Lescot. Les poètes et écrivains à tendance socialiste se croyaient tout permis. Ils avaient enfanté une révolution, celle dite de 1946. Tout le monde s’attendait à ce que Daniel Fignolé soit le bénéficiaire de ce mouvement. Après tout, c’était Daniel Fignolé, l’orateur par excellence qui, par son éloquence, attisait les masses en pointant du doigt le clivage entre les noirs et les mulâtres, ce groupe qui possédait et dominait tout. Les « rouleaux compresseurs » (hordes de manifestants) étaient dans les rues. Qui oserait penser que le petit député de St Marc, Dumarsais Estimé, allait devenir Président de la République. Tout comme l’élu du 16 décembre 1990, Jean-Bertrand Aristide, personne n’allait l’accepter. Quand il visita la cité le jour de son intronisation, Dumarsais Estimé essuya des jets de pierres.

Pourtant, de prime abord, Estimé essaya d’être le réconciliateur. Il forma un gouvernement de coalition, réunissant dans son cabinet ses adversaires d’hier. Il octroya à la Banque son indépendance. Avec l’appui des employés de l’état et la contribution de tous les citoyens, il racheta la dette de $4 M aux Etas unis. Il modernisa Port-au-Prince et l’ouvrit au tourisme. Il construisit des écoles publiques. Avec l’accession de Dumarsais Estimé au pouvoir, le moment des noirs était enfin arrivé. Les masses se voyaient à l’échelon supérieur de la société haïtienne. C’était leur tour de tout posséder. Beaucoup de noirs s’enrichirent. Pour un secteur de la société, c’était le progrès. Pour d’autres, c’était tout simplement un changement de garde, la création d’une nouvelle élite noire pleine d’arrogance qui n’hésitait pas à pavoiser et à étaler sa richesse vite accumulée aux dépens du Trésor public. Les mulâtres et leurs alliés étrangers n’étaient pas contents. En fait, les changements structurels nécessaires à la concrétisation des aspirations du peuple étaient bien au-delà de la capacité de ce gouvernement fracturé par la lutte de couleur. Toujours est-il que l’élite noire avait pris sa revanche. La « fierté nationale » était rétablie. Emile St Lot eut l’insigne honneur de présenter la Déclaration Universelle des Droits de L’homme à l’Assemblée Générale des Nations Unies.

Pour les masses, pas grand-chose n’avait changé. Le gouvernement de 1946 alla de scandale en scandale jusqu’à la crise de 1950 quand Dumarsais Estimé tenta de modifier la Constitution pour s’assurer un second terme. Les masses qui, hier encore, prenaient les rues pour clamer « Vive Estimé » scandaient alors “A bas Estimé”. Un refrain très familier dans notre histoire. L’histoire d’Haïti est un perpétuel recommencement.

C’était seulement une question de temps pour l’armée d’intervenir et d’accomplir sa tâche traditionnelle. La classe bourgeoise trouva son homme en la personne de Paul Eugène Magloire, un officier noir aux beaux traits, d’une élégance incomparable dans sa livrée militaire. Il fut choisi pour la page de couverture de « Time Magazine ». Le Colonel Paul Eugène Magloire devint bientôt le « chouchou » des américains et fut reçu en grandes pompes, avec les honneurs militaires, à la Maison Blanche.

François Duvalier occupa les postes de Directeur Général de la Santé Publique, de sous-secrétaire d’Etat du Travail et de Ministre de la Santé Publique. Il marquait le pas, plein d’indignation et de frustration en constatant les exactions de l’armée. Comme un oiseau de proie qui survole une scène, il attendait le bon moment pour attaquer sa victime. Il se tint à l’écart et ne participa pas au gouvernement de Paul Eugène Magloire. François Duvalier, ce médecin tranquille à la voix nasillarde, attendait son moment pour faire sa grande entrée sur la scène politique haïtienne.

Pour avoir été sinon un artisan mais l’un des acteurs de la révolution de 1946, quelle contribution François Duvalier allait-il apporter à la cause des masses populaires ? Allait-il continuer le mouvement nationaliste et le mouvement noiriste ci-dessus mentionné, ou allait-il élargir ce mouvement en s’engageant dans le courant socialiste qui battait son plein en Amérique latine et dans les Caraïbes ? La révolution cubaine venait tout juste de triompher et les américains avaient grand peur que la marée rouge n’envahisse les pays caribéens. La guerre froide battait son plein. Une crise nucléaire venait de justesse d’être évitée au sujet de la base soviétique installée à Cuba. Duvalier avait un choix à faire, suivre l’exemple cubain et libérer le pays du joug impérialiste ou s’ériger en rempart anticommuniste farouche avec l’avantage de pouvoir se maintenir au pouvoir et obtenir en même temps le support financier des Américains. Duvalier opta pour la seconde voie tout en maintenant un discours noiriste et pseudo-révolutionnaire. Il est vrai que les portes des universités furent ouvertes aux classes démunies. Les paysans étaient armés et étaient affublés du titre de Volontaires de la sécurité nationale et de défenseurs de la révolution. Ces soi-disant volontaires pouvaient se livrer à des exactions en toute impunité. Du moins en apparence, Duvalier et ses acolytes pouvaient prétendre que la révolution duvaliériste avait ouvert les portes de la société haïtienne aux couches populaires.

Pourtant, les aspirations populaires telles que définies par Michel Hector ne furent jamais adressées.

“L’établissement d’un régime démocratique, la modernisation économique et l’intégration réelle dans la communauté nationale de la grande majorité des populations déshéritées des villes et des campagnes forment trois objectifs majeurs exprimés dans les principaux conflits politiques et sociaux d’hier et d’aujourd’hui » (Mouvements populaires et sortie de crise, page 71-95, Pouvoirs dans la Caraïbe, 2011)

En plus de l’armée, la population avait à faire face aux pratiques répressives des tontons macoutes vêtus de gros-bleu. Des milliers d’haïtiens payèrent de leur vie de s’être opposés au régime ou d’avoir seulement été soupçonnés de s’y être opposé. L’étiquette de communiste collée aux jeunes épris de littérature et de philosophie était une véritable condamnation à mort. Ce régime tortionnaire dura 29 ans sous la férule des Duvalier et bien au-delà de la chute des Duvalier, avec des régimes civilo-militaires.
Haïti avait besoin d’un nouveau mouvement de libération.

Mouvement socialiste et Théologie de libération, un mariage impossible…

Qui allait cette fois articuler les desiderata des masses populaires et les concrétiser ? Selon la théologie de libération, un leader charismatique mobilise la jeunesse et la paysannerie pour dénoncer la pauvreté et l’injustice. Dans une Haïti en proie à la dictature de la dynastie duvaliérienne, personne n’était mieux placé pour le faire que ce prêtre de St-Jean Bosco, aux origines humbles et possédant un don du verbe incomparable. Ce prêtre, Jean Bertrand Aristide, comme Daniel Fignolé en son temps, allait par son langage et son charisme chambarder l’ordre établi. La métamorphose de leader religieux en leader politique s’avéra très difficile. Il se fit des ennemis parmi les autorités religieuses qui, malgré leurs beaux sermons, se sont souvent rangés du côté de la bourgeoisie. Un prêtre qui s’inspire de l’esprit saint n’est pas forcément le meilleur joueur d’équipe. Surtout quand ses fanatiques le croient entoure d’une auréole messianique. Dans les différents camps politiques, les leaders ne voyaient pas d’un bon œil ce nouveau venu qui s’était propulsé au-devant de la scène alors qu’ils avaient milité pendant bien des années contre le pouvoir établi et étaient guidés, pour la plupart, par les idéaux socialistes. Les alliances politiques qui étaient nécessaires pour ouvrir au père Aristide l’accès au pouvoir étaient vite devenues un fardeau dont le nouveau parti Fanmi Lavalas devait vite se débarrasser. Bien que les buts du parti ne fussent pas en contradiction avec ceux des autres regroupements dits populaires, Fanmi Lavalas choisit de faire cavalier seul.
Il est peut-être une vérité que l’expression de l’idéologie semble toujours plus belle que la concrétisation de celle-ci, particulièrement quand le discours va à l’encontre des intérêts du MRE (Most Repugnant Elite). La ferveur triomphaliste du 16 décembre 1990 se transforma vite en cauchemar. Le gouvernement ne dura que 7 mois. L’armée, une fois encore, était au rendez-vous pour étouffer les soubresauts démocratiques d’un peuple qui venait tout juste de se libérer de la dictature duvaliérienne. Ce furent trois ans de protestations et de manœuvres dilatoires au cours desquels les différentes factions démontrèrent leur talent dans l’art de tourner en rond et de négocier ad nauseam pour se retrouver à la case départ. Finalement, le camp Lavalas eut gain de cause. Cependant, l’image du leader Lavalas retournant sur les ailes de l’aigle étoilée ne présageait rien de bon. Quelle promesse, ou quelle concession le leader chéri des masses, le dénonciateur des injustices et de l’impérialisme américain a-t-il dû faire pour être réinstallé au pouvoir ? C’était un compromis que les forces nationalistes du pays digérèrent très mal. Il termina ce qui lui restait de son mandat tronqué, ensuite il attendit dans l’ombre de son protégé devenu président (René Préval) pour revenir à la présidence après l’élection de novembre 2000. Le ton du leader lavalassien n’avait pas grandement changé. Son discours témoignait toujours de son désir de faire avancer les revendications du peuple. Cependant, il n’avait pas les moyens de sa politique. Les semences de la haine envers le leader lavalassien s’étaient multipliées. Diriger ce pays fracturé était désormais impossible. L’armée n’était plus là pour le renverser. Il avait pris soin de se débarrasser en 1995 de cette force néfaste, génératrice de coups d’état. Assailli de toute part, menacé par des intrigues de toutes sortes, il retourna vers les masses pour défendre son gouvernement. Une fois encore, à l’occasion d’une insurrection armée dirigée par des membres du Front Révolutionnaire pour l’Avancement et le Progrès d’Haïti (FRAPH), il fut contraint à quitter le pays. Les fabricants de coup d’état n’hésitèrent pas à amener un “nettoyeur “de l’extérieur pour débarrasser le pays des lavalassiens. Qui avait donné l’ordre de déclencher l’Opération Bagdad ? La répression des lavalassiens était massive. Il est rapporté que des milliers d’entre eux tombèrent sous les balles des nouvelles forces d’occupation dénommées MINUSTAH (Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti). La souveraineté de la première république noire était encore violée. Avec cette occupation vinrent les viols de nos garçons et de nos filles et le gaspillage de nos ressources, l’introduction du choléra. Un an après ce nouveau coup d’état, René Préval n’eut aucun problème à redevenir président de la République.

Et, alors que son mandat touchait à sa fin, ce fut la catastrophe. 12 Janvier 2010. Le pays se trouva à genou. C’est le deuil. Des centaines de milliers d’Haïtiens périssent sous les décombres. Tout le pays est à reconstruire. Les yeux et le cœur du monde entier sont tournés vers Haïti. Une crise gigantesque s’étale sous nos yeux. Des milliards de dollars sont promis. La question de la succession est toujours à résoudre. La nouvelle équipe devra faire montre de vision et d’expérience. Coup de théâtre. Par un léger coup de main seulement digne d’Houdini, les politiciens chevronnés sont écartés de la scène pour faire place à un chanteur qui ne cache pas sa propension à donner libre cours à ses instincts libidinaux. Peu importe. Michel Joseph Martelly dit Sweet Mickey est le nouveau président. Toute crise s’accompagne d’opportunités. Opportunité de devenir des héros ou des vilains. Opportunité de devenir des planificateurs et des bâtisseurs ou des “handyman” (boss machòkèt). Opportunité d’être de bons gestionnaires des fonds publics ou des gaspilleurs, ou tout simplement des voleurs.
A en croire l’opposition, le gouvernement actuel est un échec total. L’équipe au pouvoir n’est composée ni de héros, ni de planificateurs ou de bâtisseurs, pas même de bons gestionnaires. Ils sont tout simplement des bandits légaux. L’opposition accuse le gouvernement d’avoir pillé les caisses de l’état, d’avoir créé des projets bidons, et d’avoir commencé de multiples constructions à la fois sans en terminer aucune, tout juste pour réaliser des commissions. Ces bons messieurs sont présumés innocents jusqu’à ce qu’ils soient trouvés coupables… Dans la mesure, bien sûr, où les autorités fiscales et judiciaires soient foncièrement honnêtes et indépendantes.

Dans toute société démocratique, il revient aux autorités fiscales et judiciaires, dans ce cas la Cour supérieure des comptes, de conduire des audits et d’établir les faits concernant la matière.

Si nous admettons le fait que nul n’est parfait et que l’équipe au pouvoir s’est attelée à la tâche gigantesque de relever les défis placés devant elle avec diligence et enthousiasme, l’opposition ne semble pas être prête à lui pardonner ses dérives anti-démocratiques. La grogne se fait de plus en plus tumultueuse. A travers toute cette cacophonie de revendications exprimées par les différents regroupements de l’opposition, des points communs se dégagent. Ce gouvernement ne représente pas leurs intérêts qui pourraient se résumer dans les mots de Michel Hector cités plus haut.

Conclusion

En ce qui concerne l’histoire de notre peuple, rien ne semble plus vrai que le vieux cliché « les mêmes causes produisent les mêmes effets ».
Les soulèvements successifs découlant du ras-le-bol des gouvernements oppressifs ou dilapidateurs font toujours face à une puissante coalition de l’oligarchie et de la classe bourgeoise représentées par les forces militaires locales ou étrangères. Celles-ci ne ménagent ni la matraque, ni les gaz lacrymogènes ou les balles pour contraindre les masses populaires à regagner les bidonvilles d’où elles sont parties. Une paix temporaire s’installe alors jusqu’à ce que la faim, le désespoir ou la répression deviennent à nouveau insupportables. La grogne monte, les masses envahissent de nouveau les rues. La police intervient. Puis une solution est imposée de l’extérieur. Le cycle continue. Les problèmes de base restent entiers.

Force est de constater que ces « solutions » mises en place par les pays dits amis d’Haïti sans la prise en compte des causes profondes des crises ou, simplement, parce que cette prise en compte n’était pas dans leur intérêt, se sont toujours soldées par des échecs.

Un nouveau paradigme et une nouvelle praxis s’avèrent indispensables. Un paradigme basé cette fois sur un partenariat entre des égaux. Les revendications des masses et l’idéal dessalinien d’un pays démocratique accessible à tous, resteront à jamais vivants.

A chacun ses devoirs. A chacun ses responsabilités.

Il incombe aux « pays amis d’Haïti » qui ne cessent pas de claironner leur intérêt en faveur d’une région stable et prospère de faire un choix : continuer a s’ériger en défenseurs du « statu quo » et des intérêts de cette oligarchie qui répugne (cette MRE, Most Repugnant Elite), ou se ranger aux côtés du peuple en vue de l’instauration d’une vraie démocratie par le peuple et pour le peuple. Pour ce faire, ils devront abandonner leur tendance à trouver des solutions à la va-vite basées sur des rapports rédigés par des mercenaires tant locaux qu’étrangers qui, trop souvent, font fi de notre histoire et de nos valeurs morales et culturelles. Haïti ne peut pas rester pour toujours sous la tutelle et l’occupation étrangère. Encore moins, ces forces étrangères ne peuvent pas, au nom de la « démocratie », massacrer tous les haïtiens.

Quant à l’homme haïtien , il devra lui aussi assumer ses responsabilités. Il devra se transformer en un homme nouveau, un « homo novus haitianus ». Cet homme devra accepter le fait que tous les haïtiens doivent vivre ensemble malgré les tares et les imperfections de l’un ou de l’autre. Cet homme nouveau devra reconnaitre qu’une certaine force réside dans la diversité d’opinions. Point n’est besoin de diaboliser son adversaire. Et s’il est appelé a diriger le pays, cet homme nouveau devra être foncièrement honnête et respecter les deniers publics. A aucun moment cet homme nouveau devenu dirigeant ne se croira supérieur à ses concitoyens ou doté d’une auréole de demi-dieu.

Ce changement, cette metanoia, est absolument nécessaire. Il y va de notre survie comme peuple. Sinon, ces failles sociopolitiques, ce clivage qui déchire notre société, vraisemblablement, aura des conséquences énormes. Et notre peuple, comme en 1804, et comme les américains dans le passé, ne manquera pas de s’écrier : “Give me liberty or give me death”

Et le « Goudougoudou » qui s’ensuivra prendra des proportions apocalyptiques…. L’événement sismique du 12 janvier 2010 s’apparentera alors à une brise.

Louis B. Antoine, MD
louisbant@hotmail.com