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Haïti-Editorial

RENDEZ-VOUS A LA PROCHAINE CATASTROPHE ?

Publié le jeudi 19 février 2015

La tragédie du lundi 16 février 2015 au Carnaval haïtien est loin d’être un simple accident. C’est le résultat du « Tout voum se do », du « Lese grennen », du « Mwen fè sa m pito. »

Laisser aller. Désordre. Anarchie. Imprévoyance. Manque de supervision. Non respect des règles de sécurité les plus élémentaires.

Le bilan de 18 morts et 78 blessés aurait pu être plus élevé. Il faut croire que, dans la panique générale, pas mal de gens ont eu tout de même les réflexes les plus salutaires. Particulièrement nombreux de ceux qui se trouvaient sur les stands ont pu éviter le pire. Le stand présidentiel se trouvant à proximité du lieu du drame, plus d’uns auraient pu croire à un acte politique. Il en aurait résulté une plus grande panique. L’instinct de conservation a tout de même primé pour plus d’uns.

Tel que conçu, le circuit du Carnaval a ressemblé à une véritable souricière. Le manque de voies d’évacuation était plus qu’évident. Dans la zone où s’est produit l’accident, notamment. Les accès et/ou les voies de sortie ont été obstrués à l’aide de conteneurs de grande capacité. Ce qui fait que même pour les ambulances, la marge de manœuvre était grandement réduite.

L’accident catastrophique du 16 février atteste que les chars n’ont pas été inspectés. On est maintenant en droit de douter que les normes relatives à leur construction aient été respectées. Certes, le câble électrique heurté par le chanteur de Barikad Crew pouvait être à une hauteur non réglementaire. Cependant, qu’est-ce qui explique qu’il n’ait pas provoqué des accidents comparables au niveau d’autres chars ? On est donc enclin à penser que c’est plutôt la hauteur du char du groupe rap qui n’était pas réglementaire. Cela renvoie donc à la capacité de supervision du Comité d’organisation du Carnaval. Tout aussi bien à la responsabilité du Ministère de l’Intérieur, autorité de tutelle de la Protection civile, et à celle du Ministère de la justice et de la sécurité publique. Ces deux Ministères ont-ils délégué leur compétence au Comité d’organisation du Carnaval ?

L’inspection proprement dite devait concerner le système électrique des chars, leur sortie de secours, leur système anti-incendie, l’état du véhicule-remorqueur, etc...

Au-delà de l’aspect purement technique de l’analyse de l’accident catastrophique du 16 février il importe de relever que l’événement réfère à des problèmes de plusieurs ordres qui attestent de l’effondrement total de l’ordre politico-social haïtien. Citons :

- Le non-respect de la vie caractérisant l’insouciance générale et traditionnelle de l’Etat haïtien ;

- Le manque de professionnalisme, et l’amateurisme qui en découle, en ce qui concerne la plupart des interventions des pouvoirs publics ;

- Le clientélisme politique, le favoritisme et le népotisme qui expliquent que les postes de décision soient généralement confiés à des incompétents ;

- Le manque d’esprit de suivi de la plupart des responsables de l’Etat qui n’arrivent jamais à changer le statu quo ainsi que les habitudes ;

- La corruption qui engendre les dilapidations, les détournements, le gaspillage, autant de phénomènes qui expliquent que les tâches ne sont jamais confiées à des cadres qualifiés ;

- L’insouciance des gens et leur propension à ne pas respecter les règles et les consignes ;

- Le phénomène du « chef » qui explique que les « simples » agents de l’ordre ne peuvent pas faire respecter les ordres et les consignes, de peur de ne se faire virer ;

- L’impunité qui est source de récidive : les responsables des actes répréhensibles, des accidents et catastrophes, ne sont jamais sanctionnés ;

- L’Etat n’est jamais responsable. D’ailleurs il est considéré comme mineur.

Le Carnaval attire une foule de plus en plus immense. On est même en droit de se demander si Port-au-Prince dispose véritablement d’artères aptes à permettre son déroulement normal.

L’accident du char du groupe RAM le 24 février 1998 avait suscité autant de débats que celui du 16 février 2015. Il en est de même du « goudougoudou » du 12 janvier 2010. De nombreuses dispositions avaient été annoncées, comme c’est le cas aujourd’hui. Mais, comme il n’y a jamais de suite dans les idées et dans les actes, tant au niveau de l’Etat qu’à celui de la société en général, peut-on déjà se donner rendez-vous à la prochaine catastrophe, pour de nouveaux débats et de nouvelles dispositions ?

Marvel Dandin