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Pourquoi je ne voterai pas

Par Frantz Vérella

Publié le mardi 11 août 2015

Introduction

Cent ans après 1915, nous vivons dans l’ombre portée de trois catastrophes (le refoulement des dominicains d’origine haïtienne en Haïti, le désastre électoral et les cyclones à venir) qui mises en chaine provoqueront peut être une nouvelle occupation de ce pays. Nous sommes entrés sans retour possible dans une ère dont l’horizon est l’auto destruction de cette nation. A regarder les sommes allouées pour les partis politiques (500 millions de gourdes) et celles prévues pour la prévention cyclonique par département (1 million de gourdes), le simple citoyen s’étonne et se demande comment on peut mélanger dans un punch créole (dans des proportions de 500 vs 1) les dangers associés au multipartisme, qui en général s’accompagne d’instabilité politique, avec ceux associés aux cyclones à venir et dont la probabilité de réalisation particulièrement élevée pourrait compromettre ces élections.

Nous sommes ainsi en face de deux mesures d’évaluation des risques qui nous invitent à réfléchir sur comment penser le mal en Haïti en 2015 : le mal moral électoral et le mal naturel. Aujourd’hui, nous devons être tout aussi interpellés par le séisme spectaculaire du 12 Janvier 2010 que par le « séisme silencieux » que représente le désastre écologique et la misère de six millions d’Haïtiens qui vivent en dessous du seuil minimal de pauvreté absolue, misère qui va augmenter avec le modèle de développement associé à cette démocratie parlementariste.

Ce qui va nous servir de boussole et retenir notre attention dans cet article est la catastrophe annoncée de ces élections qui nous mèneront tout droit à ce que je qualifierais de Désastre Démocratique. Après un détour historique, je pourrai alors dégager trois axiomes qui résument pourquoi nous ne devons pas participer dans des élections organisées par nos adversaires, et, conclure en expliquant pourquoi s’abstenir à ces élections n’est pas assez. Mais avant, qu’on me permette un mea culpa. J’ai lutté des fois farouchement durant ma jeunesse pour accompagner les principaux acteurs (présidents, parlementaires, maires, société civile...) en militant à leurs cotés. Et c’est pour cela, que je dédie ce texte à ceux qui avaient voulu, qui auraient pu, mais que l’histoire a enchaînés ou changés.

Le Désastre Démocratique

Venons en maintenant au vif du sujet : le Désastre Démocratique. Après quelque chose qui ressemble un peu à un vote, nous avons élu « démocratiquement » celui là même que la morale la plus banalement rigoureuse et donc la plus sèche s’interdirait de voir comme président d’un pays qui venait de sortir du tremblement de terre de Janvier 2010. Imaginez en 1945, les alliés proposant, en lieu et place de la reconstruction de l’Allemagne, des élections frauduleuses pour mettre au pouvoir un « bandit légal ».

Au soir du 16 mai 2011, nous devrions comme Robespierre, le 9 Thermidor solennellement déclarer : « La République est perdue ! Les brigands triomphent ». Certes, il est bien vrai que nos élites farouchement en guerre contre l’intelligence n’ont jamais cessé depuis de s’enrichir scandaleusement. Mais jamais, ils ne l’ont fait autant qu’aujourd’hui, avec cette intolérable arrogance que conforte la disparition de toutes les valeurs morales traditionnellement portées par les démocrates, une arrogance qui étonne singulièrement même les journalistes du New York Times qui les appelait en 1994 « the morally most repugnant elite ». Avec Martelly-Lamothe nous avons ainsi atteint le stade suprême de la corruption, mais avec Moise-Kawly, il faut s’attendre au pire.

Aussi, aujourd’hui nous devons être plus que quiconque déterminés à ce que ne se reproduise jamais plus en Haïti, le désastre fracassant de 2011 qui a consisté, avec la bénédiction et la complicité du président facilitateur René G. Préval, à amener au pouvoir le Président Joseph M. Martelly dit « Tet Kale » qui choisira de manière adéquate comme premier ministre de « l’état voyou » la figure par excellence du « gagot » : Monsieur Laurent S. Lamothe. Celui–ci bénéficiera durant son mandat d’un mépris désarçonnant de la population. Pourquoi : grâce à lui, la cohue mêlée de la pègre, des petits boutiquiers de partout, des aventuriers capitalistes étrangers, des blancs « mannan » a fait main basse sur tout ce qui bouge, et mis ce pays en coupe réglée. Aujourd’hui, il faut le dire : cet Etat Voyou que ce PM a renforcé est l’incarnation objective de l’idée de corruption élevée à un niveau sans précédent dans notre histoire.

Mais, avouons le, le bandit légal lui chante bien mais il est grossier, ses conseillers souvent des menteurs, ses proches souvent des malhonnêtes. Cependant, tout ceci est feu de paille par rapport à la puissance de feu de la Base Galil et la force de dépravation de sa « familia ». Les conseillers et proches sus-cités sont encore des hommes et quoi qu’on dise tout aussi « humains » que nos anciens objets doués de paroles « mi-hommes, mi-bêtes appelés « chimères ». Mais les gangs, les truands, les narcotrafiquants, eux sont un concentré, une alchimie de haine, de violence, et de méchanceté planifiée ; bref, des « sanpwel ».

La figure du « sanpwel » est donc essentielle pour visionner l’avenir de ses élections truquées à l’avance. Se lancer dans une aventure électorale sous leur contrôle, c’est renforcer l’idée que « eleksyon pèpè sa yo se yon eleksyon sanpwel ». Il y a donc pour les démocrates de ce pays même les moins versés en mathématiques une question de topologie pure à résoudre, clairement posée par le RNDDH (Réseau National de Défense des Droits Humains) : de quel voisinage les rares parlementaires démocrates vont-ils accepter d’être l’adhérence : celui des voleurs de voiture, celui des repris de justice des USA, celui des kidnappeurs, celui des anciens géoliers du pénitencier, ou celui des assassins gwo jounen. Face à cette situation qui pose problème à la communauté internationale, car, elle pourrait déboucher sur un parlement dont la majorité des membres sont des bandits de grand chemin, s’abstenir n’est pas assez. Nous devons afficher une souveraine indifférence à ce vote du 9 Aout et refuser de participer à cette humiliante opération organisée « gwo dimanch » par des adversaires déclarés de la participation populaire. Nous devons donc dire clairement où nous allons : sur le marché de la contrebande et du narcotrafic, ou choisir la voie de la rupture car « eleksyon sa a se eleksyon pwen an, pase nou mouri ladan l pito Dyab la manje yo ».

Mais, revenons au point essentiel : l’illusion de compétition entre partis politiques. Verite, Pitit Dessalines, Tet Kale, Renmen Haiti, ....Momplaisir, Assad Volcy, Sò Anne, René Civil Janl Pase l Pase, menm bò a, même combat. Même quand tous s’acharnent à présenter le même sous le déguisement de la différence, le gouvernement, qui sera issu de cette confrontation de restavek ròklò du « Blanc », le gouvernement qui sera issu de cette mascarade électorale ne serait pas différent s’il était tiré au sort. En clair, we « can choose [only] between the colors of the lipstick on the whores » (Ani Di Franco). Mais, qu’on ne s’y trompe pas : quand les rats sont en train de quitter le navire « lavalasyien » en pleine tempête et courent de tous cotés, c’est pour signaler les prémisses d’un tremblement de terre majeur. Alors pourquoi gaspiller tant d’argent pour déboucher sur une catastrophe ?

La réponse est simple : le pouvoir doit être transmis comme disait Marcel Gilbert à la classe traditionnelle du pouvoir d’Etat, à ceux qui ont pour missions d’assurer à nos élites qu’ils ne changeront rien d’essentiel s’ils arrivent au pouvoir. Il faut donc sortir de cette fausse représentation démocratique, sortir de la farce électorale, investir les lieux de l’adversaire, contraindre la classe traditionnelle du pouvoir d’État à s’engager sur une autre voie que celle du parlementarisme « rabi » : celle d’une vraie conférence nationale ; ou, à défaut la mettre hors d’état d’organiser des élections bidons.

Le détour historique

Mais, un concept ne nait pas hors de l’histoire.

Pour comprendre ce qu’est ce régime parlementaire, deux détours s’imposent. Il faut d’abord écouter le Rara Modèl chantant à Leogane « nèg yo pran peyi m lan, yo mete yon talon kikit lan pye l ; e yo tout konnen, talon kikit pa mache lan wòch ». Ensuite, il faut faire un peu d’histoire et aller à la source du parlementarisme, en Angleterre, lorsqu’en octobre 1714 George Ier accède au trône. Le brave George issu de la maison de Hanovre est d’origine allemande et ne dit pas un mot d’anglais et refuse de l’apprendre alors même qu’il habite le palais de Westminster ! Son fils le Roi George II suivra ses traces et ne dira pas un mot d’anglais. Mais ce n’est pas si grave, nous aussi, nous avons nos élites qui méprisent leurs constituants en ne parlant pas leur langue.

Pour traduire ses ordres donnés de l’allemand à l’anglais, Georges 1er nomme un « premier des ministres » dont la mission la plus importante est de le tenir au courant des affaires du royaume. Désintéressé de la politique anglaise (mais lui, il ne chantait pas et ne jouait pas de la musique avec ses gosses), il laisse ses ministres gérer ses affaires et ces derniers se réuniront dans une petite pièce à côté de la salle du Roi : le Cabinet d’où le nom de cabinet ministériel donné au gouvernement. Le Roi se concentre sur les affaires internationales ; même quand à l’époque il n’y avait pas les per diem, les Malecon, les fronts de mer de Rio, de Miami, et les grands Boulevards à Paris si aimés par nos dirigeants.

Il fallut cependant attendre l’avènement du petit fils Georges III pour avoir un Roi d’Angleterre dont la première langue était l’anglais ! Pour démontrer sa volonté de rompre avec ses ascendants allemands dans son discours d’accession au trône, « Georges dit le Fermier » proclama « né et éduqué dans ce pays, je trouve ma gloire dans le nom de l’Angleterre ». Mais malheureusement, sa Majesté Monsieur le Roi « était profondément pieux et passait des heures à prier » (wikipedia) à la différence de nos fous orduriers. A sa mort en 1820, c’est Georges IV « premier gentleman d’Angleterre » célèbre pour son extravagance, ses excès et son goût immodéré pour l’alcool et le sexe qui prend le relais. Là aussi du déjà vu : Ti Simone et sa lingerie ... Bref, durant plus d’un siècle, ces élus de Dieu se mêleront peu de la politique intérieure de l’Angleterre et laisseront faire non seulement leurs ministres, mais aussi le Parlement qui s’arrogera des pouvoirs de plus en plus exorbitants. C’est d’ailleurs sous le règne de Georges IV qu’on instaura le principe selon lequel la Couronne accepte comme premier ministre la personne qui contrôle la majorité à la Chambre des Communes, que le roi l’apprécie ou non.

Qu’en est il outre Atlantique ? Alexis de Tocqueville (De la démocratie en Amérique) tout en oubliant que ni les femmes ni les noirs ne votaient aux USA, disait « ceux qui regardent le vote universel comme une garantie de la bonté des choix se font une illusion complète ». Et il ajoutait plus loin : « Bien des gens, en Europe, croient sans le dire, ou disent sans le croire, qu’un des grands avantages du vote universel est d’appeler à la direction des affaires des hommes dignes de la confiance publique... Pour moi, je dois le dire, ce que j’ai vu en Amérique ne m’autorise point à penser qu’il en soit ainsi ».

Voilà simplement résumé d’où vient ce modèle « démocratique », dont on fête aujourd’hui l’universel triomphe, et qui doit être plutôt appelé à Ayititoma le parlementarisme pèpè. Vaste programme résumé dans la table des matières très significative du livre “Deux siècles plus tard. Espoirs démocratiques et réalités” de Maurice-Henri Barbier : « 
- Chapitre 1. Comédies de la défense des droits de l’homme.
- Chapitre 2. Comédies des constitutions démocratiques.
- Chapitre 3. Comédies des consultations électorales.
- Chapitre 4. Comédies des sondages
- Chapitre 5. Comédies de la justice
- Chapitre 6. Comédies de la lutte contre le chômage
- Chapitre 7. Comédies des réformes de l’enseignement
- Chapitre 8. Comédies des élus qui manipulent les grands principes et les grands sentiments ».

A la lumière de la théorie des jeux, ce modèle doit être compris comme une figure institutionnelle organisée autour de deux processus : des élections pas plus que chaque 5 ans, et des relations tumultueuses d’un exécutif non élu avec un législatif élu de qui il dépend à des degrés variables et qui le fait chanter sur chaque modification du budget. Dans ce jeu, les acteurs ne sont pas des penseurs de la politique, mais des commis gestionnaires choisis par les élites dominantes qui récupèrent les payoffs en lieu et place des acteurs. L’élu est ainsi un « broker » donc à la fois un acheteur de votes et un vendeur d’un produit (l‘électeur lambda) pour avoir accès à des bénéfices qu’il vend
aux élites. On appellera volontiers ces acteurs des « véreux » en ce sens « ke yo ap tann YO jere yo », en lieu et place de gérer les affaires de l’Etat. Ce jeu est contrôlé et organisé par un maitre du jeu qui se trouve sur les rives du Potomac et qui tire des « prunes » à chaque partie. Il s’agit donc d’un « power game » dynamique en équilibre perpétuel. Aussi, puisque les sommes initialement possédées par les joueurs sont finies, à la fin du jeu les acteurs se retrouvent les mains vides (jeu à somme parfaitement nulle) eu égard aux « prunes » tirées par le maitre du jeu à la fin de chaque partie.

Pour comprendre ce jeu féroce et ridicule et penser comment il va finir, (car ce qui est important dans un jeu est la fin du jeu) il faut, après ce détour historique, partir de trois axiomes qui résument pourquoi nous ne devons pas participer dans des élections organisées par nos adversaires.

Axiome 1 : Le régime parlementaire est intrinsèquement corrompu.

Là, il faut d’abord comprendre le contexte en insistant sur le rôle néfaste des groupes de pression dans les états dits fragiles comme Haïti. Face aux multiples exigences de la population, notre État faible, assiégé par le clientélisme politique et la corruption, a perdu toute capacité d’apporter des réponses satisfaisantes pour que les principes qui constituent les fondements de notre république (liberté, égalité, fraternité) soient respectés. Or, dans notre pays où le népotisme joue un rôle important, et, où les règles morales et les codes de conduite sont facilement violables, il existe, sous une contrainte de probabilité de sanction, un véritable marché des faveurs avec une offre et une demande s’égalisant grâce à des prix implicites pour des échanges de faveurs qui ne sont pas toujours monétisés ou payés au comptant.

La corruption a ainsi envahi toutes les avenues tant du privé que de l’administration publique et prend des formes diverses : contribuables industriels bénéficiant de traitement spécial de la part de l’administration fiscale ; marchés publics attribués de gré à gré, sans le CNMP, où l’entreprise est retenue non parce qu’elle peut fournir la prestation à un coût moindre mais en raison de sa proximité au pouvoir en place ou du montant des pots- de-vin qu’elle a acceptés de distribuer ; contrebande et octroi de licences d’importations, de permis d’exploitation, d’autorisations d’accès ou d’avantages douaniers accordés de manière arbitraire. Mais, pour chaque transaction sérieuse, il faut acheter le broker en clair le parlementaire.

Cette démocratie, organisée autour de la vente des votes pour l’accès au pouvoir et à l’argent reposant presque exclusivement sur le bulletin de vote
quinquennal, les conditions sont alors réunies pour permettre à des groupes bien organisés et bien informés de se construire un avantage comparatif auprès des parlementaires et ceci aux dépens de la masse mal organisée et mal informée. Ils y parviennent d’autant plus facilement qu’ils ont les moyens pour financer les campagnes de candidats intrinsèquement délinquants prêts à défendre leurs intérêts mesquins et que leurs représentants dans les médias excellent dans l’art d’habiller de bons sentiments des intérêts particuliers (par exemple, en invoquant la surévaluation du taux de change pour justifier l’inefficience du secteur agro-exportateur, ou le nationalisme pour justifier des travaux publics mal faits...).

Aujourd’hui, avec l’avancée de cette démocratie parlementariste qui a malgré tout apporté un minimum d’infrastructures dans les villes de province, et, avec l’existence d’une constitution impraticable mais intouchable, nos élites et l’Etat-Voyou doivent être capables d’influencer non seulement les décisions des parlementaires, mais aussi et plus tard les choix des électeurs. Cela se fait d’abord grâce à des petits projets (porc barrel spendings), des « elections sweeteners », des « ti manman cheri », des « ede pep », de stades « olympiques », de places publiques, de clôtures de cimetières du MPCE ; puis, à travers des élections largement au dessus des capacités de financement de très nombreux partis politiques impatients de couper, même si c’est à une semaine du scrutin, le gâteau des 500 millions de gourdes. La minorité non corrompue sert alors de caution morale aux affairistes mafieux infiltrés et manipulés par l’argent sale.

Ensuite, leur action se concrétise au parlement à travers des groupes de pression dit de lobbying qui littéralement assiègent les élus du peuple. Mais, face au renchérissement des prix sur le marché des faveurs, et face au coût élevé des campagnes, il faut une stratégie de minimisation des coûts. On y parvient avec des candidats de moins en moins sophistiqués, de moins en moins imprégnés des affaires de la nation et donc dont les coûts de cooptation sont les plus bas possibles. On peut donc promouvoir des élites parlementaires de l’ignorance, qu’il faudra plus tard protéger sous un « Bouclier » et encadrer d’une part avec des conseillers techniques de moins en moins chers et de l’autre avec des confrères élus comme eux au suffrage universel qui leur apprendront les vertus de l’immunité transformée en impunité au grand bénéfice des trafiquants et des contrebandiers capables de retirer leurs boucliers ou d’utiliser la menace ou les gifles pour réduire la valeur des pot-de-vin face à des indélicats trop « gourmands ».

Dans cet environnement, il est donc facile pour un lobbyiste d’utiliser des moyens délictueux pour obtenir une décision favorable à son client assortie
d’une rémunération qui est facilement partagée avec le parlementaire qu’il a la mission de convaincre. Si toute décision politique peut faire l’objet d’une opération de lobbying, d’une opération de marchandage, dans cet état déliquescent tout devient affaire d’influence et donc affaire d’argent et ceci au détriment d’une responsabilité politique identifiable. Le lobbying devient alors une forme légale d’appropriation de rentes et de ce fait condamnable car elle met en cause la signification même de la démocratie représentative.

Axiome 2 : L’Etat-Voyou ne peut pas organiser des élections

Comment alors demander à cet état fragile qui ne peut même pas remplir seul des taches de police et qui est obligé d’avoir recours à la tutelle honteuse de la bureaucratie nommée MINUSTAH d’organiser de façon indépendante des élections sous financement de la communauté internationale ? Comment lui demander d’assurer le développement économique et social, de réhabiliter l’environnement, de juguler la menace écologique, de gérer les risques et de combattre le crime transnational quand la société toute entière ne respecte plus les lois et l’une des raisons principales à cela tient au fait que l’Etat fixe des règles et procédures que chacun est incité à enfreindre et que personne n’est incité à dénoncer ? Cet Etat miné par la corruption devient un état de plus en plus déliquescent, un « Etat–Voyou », bref « une entité chaotique ingouvernable ».

Pour contrôler ce chaos, pour défendre leurs intérêts restreints et faire voter des lois qui renforcent leurs hégémonies, les groupes dominants vont se mobiliser d’autant plus facilement que leur coût d’organisation est bas (à la différence des paysans nombreux et éparpillés). En effet, dans les groupes de possédants aux intérêts convergents, l’action collective a plus de chance d’aboutir. Les coûts de transaction y sont plus faibles et, surtout, l’interdépendance y est plus élevée. Dans la mesure où les nombreux groupes de gens pauvres et déniés d’accès sont de grande taille, et, n’ont pas l’opportunité et les moyens de mobiliser leurs membres à l’aide d’incitations sélectives en l’absence d’un projet collectif partagé, ils ne peuvent pas agir collectivement et coordonner leurs actions pour faire triompher leurs intérêts. Ils sont donc obligés de recourir au seul choix laissé dans cette société dite démocratique : le vote individuel. Ceci, même quand l’histoire est là pour nous rappeler qu’aux élections fédérales de mars 1933, le parti nazi, le NSDAP obtint 17,28 millions de voix représentant 43,9 % du corps électoral.

Le pari de la démocratie est que le peuple est suffisamment bien éclairé pour pouvoir choisir ses gouvernants. La diffusion de l’information la plus large et
la plus accessible est la condition d’exercice de ce choix. Donc, pour bien voter, il faut être bien informé. Or, c’est très coûteux dans notre pays d’autant plus que les candidats n’ayant pas de projet politique ne s’adressent pas à leurs mandants et que les posters géants sont chers et donc accessibles uniquement aux candidats copieusement financés.
Ensuite, pour un individu donné dans une population importante, la probabilité que son vote soit décisif est faible et donc il en est de même du bénéfice espéré de son action car il est certain du résultat connu à l’avance qui est un choix entre le pire et le moins pire.

Aussi, qu’il soit professeur d’université, marchande de rue, ou chauffeur de taxi, l’électeur-type s’il n’est pas mu par une conscience politique élevée lui recommandant de faire le choix du bien public, il choisit rationnellement de rester ignorant des affaires de l’Etat en votant avec son pied, en clair en s’abstenant. Il le sera d’autant plus facilement qu’il a à choisir ses candidats parmi 142 partis ne lui offrant aucun projet de société. Là, un rappel est important : au XIXème siècle, on appelait Haïti : le pays des dix huit mille généraux et des 1200 soldats. Avec 142 partis politiques, on converge lentement mais presque surement vers le pays aux 50,000 candidats et aux 1200 votants.

On comprend alors pourquoi la Commission Trilatérale à l’initiative de David Rockefeller, Henry Kissinger et Zbignew Brezinski, pour nous rappeler que l’existence d’une masse toujours plus immense de citoyens indifférents, désabusés ou amorphes constituait l’une des conditions préalables à la mise en place de l’Etat-Voyou, recommandait : « Le fonctionnement efficace d’un système démocratique requiert en général un certain niveau d’apathie et de non-participation de la part de certains individus et groupes. »

Axiome 3 : Des élections frauduleuses ne sont aucune garantie pour la stabilité politique.

L’expérience du multi-partisme en Italie montre bien l’instabilité associée à la corrélation entre parlementarisme et un système avec de trop nombreux partis. Ici, les « amis » d’Haïti veulent une élection d’où en sort une majorité parlementaire docile pour modifier la constitution ; ceci, dans la tradition de 1915 où les parlementaires ayant voté favorablement la convention de protectorat reçurent une récompense de 200 dollars américains en espèces de la part des autorités de l’Occupation. Mais, on ne peut vouloir des élections libres et vouloir que le résultat soit prévu d’avance. Si les gens votent mal, entendez par là pour des politiques hostiles à la logique du « Blanc » alors, « Dyab la ka òganize » une « correction démocratique » comme en septembre
1991. Et, Il n’y aura pas de stabilité politique. Là encore qu’on se rappelle 1916-1917. « Le gouvernement fantoche d’alors appuyé par les militaires américains, entra en conflit avec le Parlement qui sera renvoyé. De nouvelles élections eurent lieu en janvier 1917. Ce parlement fut à son tour renvoyé en juin 1917 et le pays resta sans députés et sénateurs pendant 13 ans » (George Michel).

A l’inverse, si les gens votent « bien » et donc à l’encontre de l’intérêt public et donc pour ceux qui vont faire le pari de gruger l’Etat et qui conçoivent la lutte contre la pauvreté comme un simple sous produit de l’ajustement structurel (medesine chwal) . Là aussi, il n’y aura pas de stabilité politique. En effet, nous avons observé et appris que, lorsque ces gouvernements prennent des mesures adéquates mais douloureuses pour redresser l’économie, nous risquons de propager des chocs susceptibles de dégénérer en graves tensions. Mais alors, c’est la population de l’Artibonite, des Plaines du Nord ou des Plaines des Cayes, qui souffre, et non pas le gouvernement. Ce sont les ouvriers des industries de substitution qui souffrent, et non pas le gouvernement. Ce sont les classes moyennes du Morne à Tuff qui souffrent et non pas le gouvernement. Quand nous demandons à ces gouvernements de limiter le déficit fiscal pour diminuer l’érosion de la gourde, nous devons savoir que quelques enfants n’auront pas à l’école le midi leur traditionnel bol de « blé et haricots rouges », que des professeurs n’arriveront plus à joindre les deux bouts, que les responsabilités de la fourniture des soins de santé publique vont continuer d’être transférées à des ONG de compétence et de noblesse diverses toutes aussi corrompues et impatientes de se tailler un territoire et que l’Etat faible risque encore plus de s’affaiblir. Pour avoir la stabilité macroéconomique, il faut d’abord créer des emplois, accroître la productivité des pauvres, générer des revenus, donner aux gens le pouvoir d’agir.

Nous avons ainsi appris que le gouvernement peut réduire les subventions publiques, s’ouvrir le plus possible sur l’extérieur, mais, s’il ne s’engage pas dans la réforme et le renforcement des institutions, s’il ne combat pas la corruption et n’impose pas des méthodes de bonne gestion des affaires publiques, s’il n’a pas un système juridique excluant l’arbitraire, assurant la sécurité des personnes et des biens, la protection et le respect des contrats, s’il n’engage pas une lutte réelle contre les pouvoirs de monopole, il n’y aura pas de stabilité politique.

S’il n’engage pas une lutte réelle contre le crime organisé et les activités génératrices de rentes exagérées, s’il n’a pas un système politique favorisant la déconcentration, la décentralisation et la participation à tous les échelons, s’il n’a pas obtenu de consensus politique et social en faveur des réformes, si le peuple n’est pas à l’unisson du gouvernement, si celui ci marginalise les pauvres, s’il marginalise les femmes en ne leur reconnaissant pas leur vraie place dans la société, si l’équité et la justice sociale restent de vains mots, nous n’aurons pas « la paix lan tête » nous n’aurons pas « la paix nan vant » nous n’aurons pas de stabilité politique. Et, sans stabilité politique pas d’investissement direct étranger (le moteur de la croissance) et tout l’argent déclaré par la communauté internationale sera impuissant à nous assurer le minimum de 7% de croissance du PIB nécessaire pour offrir des salaires décents à ces six millions d’haïtiens qui vivent en dessous du seuil minimal de pauvreté absolue. Tout ceci pour dire que la stabilité politique ce n’est pas seulement des élections.

En guise de conclusion

Après avoir expliqué pourquoi nous ne devrions pas participer à cette humiliante cérémonie du dimanche 9 Aout, je peux donc terminer avec une réflexion sur d’une part, la forme que pourrait prendre la lutte contre les activités de ces groupes mafieux, et de l’autre, sur quelques orientations à retenir pour que ne se reproduise plus jamais en Haïti la mascarade de 2011. Il me semble que nous pouvons, dans le premier cas, agir dans trois directions privilégiées. D’abord, il faut aller dans le sens d’une plus grande transparence financière de la vie politique. Les élus, ainsi que le gouvernement, mais aussi les membres de l’ULCC (Unité de Lutte contre la Corruption) et du CEP (Conseil Electoral Provisoire) doivent remettre une déclaration de patrimoine lors de leur prise de fonction et à l’expiration de leur mandat. Ensuite, les dépenses de campagne doivent être plafonnées en fonction du nombre de candidats du parti, du nombre d’habitants de la circonscription et d’un indice de richesse par habitant.

Passés un certain montant, les dons des personnes physiques doivent être versés par chèque et les fonds destinés au financement des campagnes et de l’activité quotidienne des partis doivent transiter à travers un mandataire financier qui ouvre un compte bancaire au compte de campagne du candidat. Enfin, la participation des personnes morales au financement des partis et activités politiques, en particulier la participation des entreprises dont l’activité dépend de la passation de marchés publics, constituent une menace pour l’indépendance future des élus car ces personnes morales s’attendent à un retour de l’ascenseur sous une forme ou sous une autre. Dès lors, il faut donner une dimension nouvelle au financement public des partis et groupements politiques ; financement qui devrait être proportionnel aux suffrages obtenus et aux nombres de parlementaires qui déclarent s’y attacher, mais, qui ne devrait pas gêner les nouveaux entrants dans l’arène politique.

Cependant, tout ceci n’est pas suffisant pour empêcher l’ineffable. Souhaiter l’approfondissement de la démocratie sans regarder en face les obstacles qui se dressent aujourd’hui devant elle par l’économie criminelle, sans comprendre qu’avant même d’exister cette démocratie est récupérée par les candidats de forces mafieuses, serait plus qu’une erreur mais une lâcheté. A l’inverse ne pas saisir les opportunités qui s’offrent à nous même à travers des élections, serait le signe que nous avons fait le choix des paroles vides, le choix de laisser ce pays à ceux qui depuis tant d’années en profitent et grugent le peuple. Pour accepter de saisir ces opportunités, nous devons construire les outils nous permettant de participer à une élection qui ne serait pas cette humiliante mascarade d’avril 2011 organisée par l’étranger. Cette élection ne devrait pas être le choix traditionnel entre le pire et le moins pire.

Aussi, aujourd’hui s’abstenir n’est pas assez. Nous devons participer à des élections futures, si et seulement si, nous avons les moyens de contrôle et de suivi du processus. Ceci n’est possible que si nous arrivons à vaincre les forces qui veulent que le pouvoir d’Etat soit transmis dans des figures qui reproduisent les intérêts de l’Etat-Voyou, et, dans des formes qui servent les intérêts de l’élite dominante. C’est à cette tâche fondamentale que nous devons nous consacrer. Cela passe par un contrôle des réseaux de transmission des flux d’informations et de marchandises, contrôle qui ne peut se réaliser sans la mobilisation de l’ensemble de la population consciente de la nécessité de les paralyser. Ce qui nécessite une organisation en réseaux différents des partis traditionnels, une conscience politique plus développée, un grand sens de la responsabilité, une nouvelle signification de l’engagement politique, et une éducation quotidienne à la citoyenneté.

Dès lors, les partisans de l’équité et de l’efficience dans ce pays n’ont qu’une option : vaincre les forces mafieuses, prendre le contrôle de ce processus électoral, faire le choix de la rupture, inventer une politique d’émancipation et de mobilisation des masses marginalisées de ce pays capable de nous permettre de faire face à la mondialisation, de relever le défi dominicain, et de s’engager dans la construction d’une nouvelle élite économique et politique. En clair, « nou bezwen de moun tet dwat » pour engager le processus de refondation de cette nation qui n’a jamais été aussi grande que lorsqu’elle a été elle-même, lorsqu’elle a vaincu successivement les trois plus grandes armées de la planète, quand elle proclamait à la face du monde esclavagiste : liberté ou la mort.

Pourquoi Je Ne Voterai Pas par Frantz Vérella