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Précisions de Radio Kiskeya sur le dernier rapport de la Commission d’Enquête Administrative présidée par l’ancien sénateur Paul Denis

Par Sonny BASTIEN, PDG de Radio Kiskeya

Publié le samedi 6 août 2005

Ces précisions que nous apportons sur le dernier rapport de la Commission d’Enquête Administrative présidé par M. Paul Denis ne mettent pas fondamentalement en cause le rapport, ni la compétence ou le sérieux des personnes qui l’ont élaboré. Elles ne visent guère à offrir une porte de sortie ou un alibi quelconque à d’authentiques corrompus.

Étant donné que nous sommes citoyens d’un pays où les gens comprennent mal les choses, où le moindre doute crée la confusion dans les esprits ; vu que nous avons des partenaires internationaux qui comprennent mal la réalité de notre pays et qui sont susceptibles de mésinterpréter des informations sérieuses mais mal présentées, nous croyons nécessaire de faire ces précisions pour éviter tout malentendu. En le faisant, nous croyons nécessaire de dire à nouveau que nous n’avons nullement l’intention de tisser un rideau derrière lequel se cacheraient des prévaricateurs endurcis décidés à en découdre avec la Commission d’Enquête Administrative pour des raisons que vous pouvez déjà deviner.

Pour la vérité, pour l’histoire et par souci de réaffirmer notre indépendance en tant que média d’information, disons-le enfin, ces précisions sont nécessaires.

Dans le dernier rapport de la Commission d’Enquête Administrative qui met à jour un certain nombre de transactions financières douteuses saisies au niveau de la comptabilité publique, il est question d’une grande entreprise mixte, la TELECO, traitée par le régime d’Aristide et de Neptune comme une vache à lait.

La TELECO, comme on le sait, est en relation avec un grand nombre d’entreprises, d’institutions, de personnalités, etc. Les transactions auxquelles elle se livre avec le grand public sont nombreuses, variées et financièrement importantes. Dans le rapport en question, certaines transactions ou débours financiers de la TELECO apparaissent dans le registre comptable sous la rubrique « Dons et subventions ».Cette rubrique est, à notre avis un fourre-tout, un pis aller. Elle permet à la compagnie de mélanger des choses qui n’ont apparemment rien en commun. Cette rubrique ‘’fourre-tout’’ sert à la TELECO à masquer bien de transactions suspectes.

Nous devons, dans le cadre de cette mise au point, prêter attention à cette rubrique dans la mesure où y apparaissent les noms de médias faisant de la publicité en des termes réguliers ou apparemment réguliers pour la TELECO.

La rubrique « Dons et subventions » de la comptabilité de la TELECO peut être assimilée à un bâton plongé dans l’eau, l’une des extrémités de celui-ci apparaissant droite et l’autre, plongée dans l’eau, apparaissant crochue. En fait, le bâton réel plongé dans l’eau est rectiligne, la déformation qu’elle montre n’est qu’apparente. Dans le cadre de cette mise au point, nous parlerons de temps à autre de ce fameux bâton qui nous servira de fil conducteur pour toute la suite de notre démonstration.

Tous les médias entretenant des relations d’affaires avec la TELECO doivent lui demander des explications sur cette rubrique spéciale qui intègre même la publicité faite dans des conditions régulières. Avant d’aller plus loin, disons que dans le cadre des relations commerciales entre une grosse firme telle la TELECO et une kyrielle de petites entreprises telles les stations de radio, les rapports ne sont pas toujours très équilibrés. La grosse firme, en l’occurrence la TELECO, jouit d’une position de monopole et en impose alors aux petites entreprises, aux stations de radio, plus précisément qui font de la publicité pour elle. Pour la TELECO, il importe peu de solliciter le service des médias radiophoniques pour une campagne publicitaire, la diffusion de notes de presse et d’avis divers dans le but de faire connaître au grand public ses produits, ses services, les interventions qu’elle a à faire sur son réseau, etc.

La TELECO, en tant qu’entreprise jouissant d’une position de monopole dans le domaine de la publicité, donne l’impression d’être plus sollicitée pour son pactole qu’elle ne sollicite les médias pour leurs services publicitaires. Puisque, théoriquement, elle n’a besoin de personne, en apparence, pour vanter ses titres et qualités de manière constante, elle peut se targuer d’être au centre des préoccupations de toutes les institutions qui ont besoin d’elle pour ses revenus.

Dans un pareil contexte, pour la TELECO, signer un accord de publicité avec un média quelconque est une faveur qu’elle peut accorder à son entourage parcimonieusement ou pas. Elle peut également, de par sa position, donner l’impression à toute la communauté médiatique d’être en mesure de répondre à tous ses besoins en matière de publicité si elle est sage, si elle répond à ses critères. La TELECO projette donc sur ce monde qu’elle domine sa « propre idéologie » axée sur la manne publicitaire.

L’aliénation devient totale du côté de la communauté médiatique lorsqu’elle arrive à croire vraiment que tout le monde peut obtenir son petit contrat de publicité avec la grosse firme moyennant un comportement approprié. Ainsi, la TELECO, dominant son petit monde, est à l’aise pour inscrire des sorties de fonds au titre de la publicité, là où elle veut, sous la rubrique de son choix dans ses registres comptables. D’où, l’apparition du chapitre « Dépenses publicitaires » dans la fameuse rubrique « Dons et subventions », rubrique fourre-tout semblable à ce bâton plongé dans l’eau et qui apparaît déformé à cette extrémité immergée.

« Dons et subventions » ? Qu’est-ce qu’un don ? Un don entre dans la catégorie des présents accordés sans contrepartie. Pour recevoir un don, le bénéficiaire n’a qu’à répondre aux conditions fixées par le donateur. Il suffit, disons-le pour le mieux, qu’ils répondent en tant que bénéficiaires à certaines conditions d’éligibilité. Rien de plus. Mais si, par exemple, un média quelconque signe un contrat de publicité avec la TELECO, cette firme n’est pas pour le média une firme donatrice et le média de son côté n’est pas un bénéficiaire de don quelconque. C’est vrai que, dans le cadre d’un contrat, les signataires peuvent ne pas avoir le même poids. Et qu’en conséquence ce sont les conditions et points de vue du contractant le plus imposant qui passent à travers le document. On retrouve cette situation dans les contrats d’adhésion assimilables à des contrats unilatéraux. Cependant, dans le cas particulier de la TELECO et de la sarabande de médias qui la sollicite pour des contrats publicitaires, ce sont ces derniers qui écrivent leurs contrats, la TELECO se contentant d’en entériner les termes, parce qu’elle sait qu’en raison de l’importance financière mineure de ces contrats, elle n’a pas à se donner beaucoup de mal pour avoir gain de cause dans le cas d’éventuels conflits. En cette matière, la TELECO joue le rôle de Goliath et le média ou la petite entreprise celui de David.

Il est malhonnête et même pernicieux de la part de la TELECO de masquer la réalité du contrat sous la rubrique « Dons et subventions ». Le mirage du bâton droit à une extrémité et crochu à l’autre devient plus saisissant. Mais à ce niveau, ne peut-on pas dire qu’il y a un rapport dialectique entre les notions de contrat et de subvention ? Un contrat ne peut-il être assimilé à une subvention ? Une subvention ne peut-elle pas se nicher à l’intérieur d’un contrat ? Il serait bête et même malhonnête de notre part de ne pas admettre une telle dialectique.

Un contrat peut devenir une subvention si le service qui le justifie n’est pas rendu véritablement. Une subvention peut prendre la forme d’un contrat par la disproportion entre les prix facturés et le niveau de service fourni, tel que le marché l’apprécie. Pour découvrir cette relation subtile entre contrat et subvention, et mettre à jour le caractère de subvention de certains contrats il faut avoir beaucoup de perspicacité, beaucoup de volonté aussi. Pour sortir du mirage du bâton droit à une extrémité et crochu à l’autre, il faut renverser cette façon de présenter les choses par une institution qui a intérêt à le faire ainsi. Si la TELECO envoie à l’extérieur des images déformées, il faut apprendre à les redresser. Cette tâche incombe à tout enquêteur qui mène une investigation sérieuse sur le mode de fonctionnement d’une firme de la taille de la TELECO. Ainsi, derrière l’écran de la rubrique « Dons et subventions », les enquêteurs doivent-ils apprendre à faire place nette de telle sorte que le brouillard finisse par se dissiper.

Les contrats normaux existent. Quid des contrats anormaux ?
Comment peut-on distinguer un contrat normal d’un contrat-subvention ?

En règle générale, les grosses compagnies qui veulent lancer des contrats publicitaires procèdent à des collectes de pro forma, qui s’apparentent à des formes réduites d’appels d’offres. Sur la base de ces pro forma qui, comme les contrats, sont des éléments du dossier, les enquêteurs peuvent découvrir les raisons ayant motivé les choix faits par la firme sollicitant l’achat d’espaces publicitaires dans les médias. Ils peuvent aussi se renseigner sur la force, l’impact des médias en lice pour mettre en évidence, sur la base de leurs différences, le caractère irrationnel de certains placements publicitaires faits par la grosse firme, tant en valeur qu’en volume. Les enquêteurs doivent à la fois étudier les prix pratiqués par les médias et leurs rapports à l’environnement politique, facteurs permettant d’analyser de quelle manière un média, faisant de la publicité, peut être récusé ou pas par une boite sous contrôle politique alors que ses prix sont les meilleurs ou les plus élevés sur le marché.

En termes plus clairs, il y a lieu de voir s’il n’est pas inopportun qu’une firme telle la TELECO signe pour des raisons d’ordre politique un gros contrat de publicité avec un média qui n’a pas les capacités requises pour répondre aux besoins d’une campagne de publicité permanente ou qui pratique les prix les plus élevés sur le marché sans avoir pour autant le plus grand rayonnement et la plus grande audience. Les enquêteurs doivent être au courant de la tendance éditoriale des médias choisis et apprécier leur différence de traitement par la firme qui les sollicite sur le plan publicitaire. Les enquêteurs doivent savoir que, dans le cadre d’un régime dictatorial, les dirigeants politiques ont toujours à soutenir financièrement les médias qui leur paraissent plus accommodants, plus dociles, plus sympathiques. Les enquêteurs, s’ils se souviennent du mode de fonctionnement du régime d’Aristide, doivent se poser la question suivante : qu’est-ce qui fait que ce sont, sauf de rares exceptions, les médias à plus faible audience ou rayonnement dans la population qui décrochent les contrats publicitaires les plus juteux ? Les enquêteurs doivent savoir aussi que les grosses compagnies accordent des contrats publicitaires pour des raisons diverses : sympathie, cooptation, partisanerie, nécessité de neutraliser une tendance politique contraire, impact du média, la dernière raison étant secondaire par rapport aux précédentes.

Ainsi, projeter une lumière crue sur un pareil dossier n’est-il pas une mince affaire. Cela implique une investigation poussée et sérieuse dont les défaillances affirmées ne peuvent se réfugier derrière l’absence de données et la contrainte de temps à titre de justification.

Au bout du compte, c’est à la faveur d’une telle démarche qu’un enquêteur peut conclure à la régularité d’un contrat, à son apparente régularité où à sa nette irrégularité. Ce faisant, il retrouvera la linéarité totale du bâton plongé dans l’eau.

C’est une chose très dure à accepter par une institution qui a travaillé très dure pour rester égale à elle-même, dans le droit chemin de voir, malgré tout, son nom figuré à côté de ceux de malfrats authentiques, dans un dossier à scandale. Elle est donc obligée d’apporter des précisions pour la vérité et pour l’histoire.

Je vais raconter aujourd’hui, pour la première fois, quelques histoires qui montrent à quel point notre média était sollicité par les corrupteurs pendant le règne d’Aristide. Un jour, j’étais à mon bureau, j’ai reçu un coup fil de la direction générale de la TELECO qui me convoqua pour affaires me concernant. Lorsque j’arrivai à Pont Morin, le Directeur Général d’alors me reçut en grande pompe et me fit savoir qu’il avait pour moi un message de la part du président de la république, M. Jean Bertrand ARISTIDE. Et, sans attendre que je lui demande de m’en révéler la teneur, il me fit comprendre que le président de la république souffre de voir Radio Kiskeya touché un cachet publicitaire si faible de la TELECO. Et que, pour réparer cette injustice, il m’invite moi-même à choisir le montant afin de permettre à Kiskeya de se payer le matériel technique plus performant pour aller plus loin. Pour toute réponse, j’ai dit au Directeur Général de la TELECO que je devais m’entretenir d’abord avec mes deux compagnons du Conseil d’administration de la station avant de lui donner une réponse. Je m’esquivai en douceur et j’attendis le départ de ce Directeur Général avant de renégocier sur une base sereine mais sans succès, le contrat de ma station avec la TELECO.

Après l’échec de cette première tentative de corruption, le pouvoir ne va pas lâcher prise. Un autre Directeur Général dont je me garde de citer le nom et celui de la boite qu’il dirigeait, va me convoquer dans son office pour me dire la chose suivante, sur un ton sibyllin mais semblable à celui de son collègue de la TELECO : mon cher, radio TIMOUN a fait l’acquisition d’un lot de matériels radiophoniques importants qu’elle ne compte pas utiliser (Radio Télétimoun était la propriété du président de la république). Alors, si Radio Kiskeya le désire, elle peut en prendre possession pour le bien de la communauté, car cette station de radio mérite d’aller plus loin. Je lui ai dis que c’était une proposition intéressante et qu’il aurait de nous, sous peu, une réponse qu’il n’a jamais eue d’ailleurs.

La dernière tentative a été faite par Mario Dupuy, le très fougueux défenseur du régime Lavalas. Il voulait acheter 8 heures d’antenne sur Radio Kiskeya et frottait l’argent à notre barbe dans un contexte de marasme et de pénurie inquiétant. Le projet de Mario Dupuy était clair : acheter le maximum d’espaces sur les médias indépendants de telle sorte qu’ils perdent leur identité aux yeux du grand public appelé à les confondre avec les médias gouvernementaux. On concéda deux heures d’antennes à Mario Dupuy et, ce, pour deux raisons : la première, c’est qu’on avait besoin d’argent, la seconde est qu’on était en droit de ruser avec la dictature pour ne pas ne se faire avaler d’un coup.

Tout ce que je viens de dire là c’est pour la mémoire. Si quelqu’un est un bon observateur en politique, s’il est bien imbu du domaine, s’il est assez adroit, il ne peut donc ignorer le contexte difficile dans lequel évoluaient les médias indépendants. Si quelqu’un est un politicien digne de ce nom, il ne peut ignorer la dure bataille menée par un certains nombre de médias pour rester indépendants. Il droit comprendre alors que tout média ayant lutté pour se faire respecter ne peut admettre que son nom soit inclus à la légère dans un dossier aussi sale et broussailleux. L’ironie de l’histoire est que ce que Aristide n’a pu faire, c’est-à-dire relever le défi que je lui avais lancé dans un éditorial juste avant sa chute, de prouver qu’il a pu nous soudoyer sous une forme ou une autre ; ce défi, des démocrates apparemment bien intentionnés l’ont relevé à nos dépens en laissant traîner peut être malencontreusement le nom de notre média dans ce dossier à scandale où une commanditaire appelée TELECO fait figurer le nom de notre station au chapitre de la publicité sous la rubrique « Dons et subventions ». Rubrique broussailleuse, fourre-tout qui s’apparente à ce fameux bâton plongé dans l’eau. Mais ce bâton qui s’abat sur le chien blanc, à quoi sert-il de l’utiliser contre le chien noir ? Cette histoire de bâton que j’ai transformée en paradoxe, m’a été inspirée par le livre de philosophie écrit par Guy BESS paru aux Editions sociales qui analyse le processus de formation de la connaissance empirique pour aboutir à la connaissance rationnelle. En termes plus clairs, la démarche est d’ordre gnoséologique. Pour résoudre le paradoxe, l’observateur attentif doit maîtriser des lois optiques : réflexion, réfraction de la lumière. La TELECO, ayant envoyé aux enquêteurs une image déformée de la réalité, faute par eux de la redresser comme il se doit, ils ont commis des torts à des institutions sérieuses non impliquées dans des magouilles. Il est donc de leurs devoirs de présenter des excuses aux médias blessés, de rétablir la vérité en leur faveur sans cesser de fustiger les personnes ou les institutions en direction desquelles le rapport a décroché des flèches mortelles et qui n’ont elles-mêmes aucune raison évidente de s’en plaindre.

BASTIEN SONNY
PDG de Radio Kiskeya S.A.
5 août 2005