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Haïti : Le prix d’une pièce d’identité

Un reportage de Robenson Henry

Publié le mercredi 23 novembre 2016

Retirer une carte d’identification nationale (CIN) à l’Office National d’Identification (ONI), un extrait des archives à la direction des Archives Nationales ou un passeport au service de l’immigration et de l’émigration est devenu, ces dernières années, un véritable supplice. L’obtention du précieux sésame relève quasiment de l’exploit. Dans ces institutions, sises à Port-au-Prince, capitale d’Haïti, des centaines de personnes défilent quotidiennement dans l’espoir de repartir avec une de ces pièces qu’elles n’arrivent pas à se procurer même après des mois d’attente, bien que les formalités donnant droit à ces documents d’identité aient été remplies.

Délivrance de la carte d’identification nationale, entre accointances et calvaire

Il est 5hres du matin, les étoiles n’ont toujours pas disparu dans le ciel de Port-au-Prince. Les rues sont désertes. La ville ne s’est pas encore réveillée. Cependant, dans le quartier de Babiole, en face de l’Office National d’Identification (ONI), beaucoup de gens sont déjà debout, espérant être les premiers à se faire enregistrer pour avoir accès à la carte d’identification nationale ou à pouvoir tout simplement la récupérer, dès l’ouverture de l’administration, vers 8hres. La majorité des adultes ont entre les mains des fiches de confirmation de rendez-vous ; d’autres, des jeunes pour la plupart, sont munis de leur acte de naissance ou matricule fiscal. Au fur et à mesure que la journée avance, la foule grossit. La brise de la matinée fait place au soleil de plomb de midi, sous lequel les plus costauds jouent des coudes pour tenter de franchir la porte étroite du bureau, non sans courir le risque de se faire violemment repousser par les agents de sécurité. A l’intérieur, un véritable brouhaha, avec les engueulades des gens de plus en plus impatients, pressant les fonctionnaires d’accéder à leur demande, retentit à l’instar d’une chanson totalement sans accord. Au vu et au su de ceux-là qui, se sont présentés au bureau à l’aube pour se frayer un chemin, d’autres personnes arrivées bien plus tard sont servies, grâce aux relations privilégiées qu’elles entretiennent avec un employé ou sur recommandation d’une quelconque autorité. En rage, beaucoup de demandeurs de CIN (carte d’identité) n’ont pas caché leur indignation.

Sur la cour exiguë de l’Office National d’Identification où jeunes, adultes et vieux sont entassés et souvent malmenés, les demandeurs de carte d’identification nationale font face à des opérateurs totalement submergés, incapables de traiter le volume des demandes et la masse des données affluant au quotidien. Seul un faible pourcentage des dossiers reçus fait l’objet d’une réponse favorable. Murmures, regrets, expressions d’indignation. Ces compatriotes sont exaspérés devant l’incapacité de l’Etat à offrir aux fils et filles de la république l’un des services les plus élémentaires, mais aussi fondateurs de la citoyenneté.

Les va-et-vient stériles des résidents de la province

S’il est vrai que l’ONI dispose de bureaux déconcentrés dans presque toutes les régions du pays, ces structures ne sont pas toujours capables d’assurer la fabrication et la distribution des cartes sur place. Après la saisie des informations relatives aux personnes souhaitant être détentrices de la CIN, les opérateurs régionaux leur demandent souvent de se rendre au siège central de l’office à Port-au-Prince, pour les suites nécessaires. D’où des déplacements interminables de beaucoup d’habitants des villes de province, contraints de se montrer à la capitale rien que pour ça, quitte à voyager dans des conditions dangereuses, devoir payer les frais de transport et trouver où se loger. En dépit de toutes ces tracasseries, ils sont, au bout du compte, très peu à pouvoir récupérer leur carte d’identité.

Le calvaire des demandeurs d’un extrait des archives

« Semblerait-il que c’est Dieu qui vous envoie ici pour constater les péripéties auxquelles nous sommes soumis pour retirer un extrait des archives, en dépit du fait que nous avons payé 700 gourdes pour le service », s’interroge en nous voyant arriver, sur fond de dénonciation, Jean Claude, un citoyen de la commune de Petit-Goâve, une ville qui se trouve à moins de deux heures de route de Port-au-Prince (68 km au sud-ouest). Ce jeune homme fustige la direction des archives nationales qui oblige les demandeurs d’extraits d’acte de naissance ou de mariage à faire le pied de grue pendant plusieurs mois. C’est au bout de ce parcours d’obstacles à l’annexe de l’institution au Bicentenaire qu’ils se voient enfin livrer le document d’état civil tant réclamé.

En Haïti, un extrait des archives est obligatoire pour le suivi administratif d’une demande de passeport. Voilà pourquoi tant de personnes se ruent, à longueur de journée, vers le bureau des archives nationales pour retirer ledit document. A l’instar des autres institutions impliquées dans le processus de reconnaissance et d’identification des citoyens, la direction des archives nationales d’Haïti n’est pas en mesure de fournir une réponse adéquate au flot de demandes d’extraits de certificats de naissance ou de mariage qui lui tombent dessus. Dans une salle exigüe, les dizaines de personnes qui défilent quotidiennement s’agglutinent, fiches de rendez-vous en main. Pour avoir multiplié des voyages en vain, après avoir pourtant payé les frais de service nécessaires, elles fulminent et n’épargnent pas les autorités en pointant du doigt leur irresponsabilité.

Le service de l’immigration et de l’émigration ou bienvenue en enfer

Du lundi au vendredi, à Lalue (dans le centre de Port-au-Prince), la rue est noire de monde à hauteur du service de l’immigration et de l’émigration qui regorge de gens dont l’objectif est de voir enfin le bout du tunnel en obtenant leur passeport, tant l’administration accumule les demandes en souffrance, ou pour remplir les formalités relatives à la fabrication du très convoité document de voyage. Le service ouvre à 8h du matin, alors que la file d’attente est déjà démesurément longue avant même 7h. Tenant fermement leurs enveloppes jaunes, les demandeurs de passeport sont toujours fidèles au rendez-vous. Être là de très tôt représente la seule possibilité d’espérer pouvoir avoir accès au service, dans des conditions normales. Car règle est de soudoyer employés ou racketteurs, seuls capables de faire avancer un dossier à leur guise. A l’intérieur du bureau de l’immigration et de l’émigration, déjà exigu, l’atmosphère est insupportable et les gens sont entassés comme des sardines. Devant les comptoirs, c’est au prix de bousculades à répétition que certains parviennent à remplir les formalités administratives. Vissés sur les moindres sièges disponibles, d’autres patientent en espérant la délivrance de leur passeport. Mais, dans la majorité des cas, ils retournent chez eux bredouilles, sans avoir pu déposer le dossier ou sans le document s’ils avaient déjà un rendez-vous. Ces citoyens affirment en avoir assez de cette situation.

Un service disponible aux plus offrants

Si beaucoup de contribuables peinent à retirer leur passeport ou à remplir les formalités, à chaque instant, un racketteur ou quelqu’un travaillant pour une agence de voyage s’amène avec un lot de dossiers qu’il vient déposer ou ressort avec des livrets de passeport en stock. Les 1600 gourdes exigées pour l’achat du timbre à la Direction Générale des Impôts (DGI), les 50 gourdes du matricule fiscal et les 500 versées pour l’octroi du document sont pourtant les seules exigences financières prévues par la loi. Il faut se référer soit aux commis d’une pléthore d’agences de voyages qui élisent domicile au bureau, avec la complicité du personnel de l’immigration, soit au réseau de racketteurs pour éviter de fâcheuses mésaventures. Durandis vit à Jacmel. Roland et lui déplorent cette réalité.

Les habitants des provinces et les rendez-vous interminables

Jusqu’à présent, il n’existe qu’un seul bureau qui délivre les passeports en Haïti. Celui du service de l’immigration et de l’émigration sis à Port-au-Prince. Les demandeurs de passeport-devenus de plus en plus nombreux- quelque soit leur lieu de résidence sur le territoire, doivent séjourner à la capitale en vue d’atteindre leur but. Ricardi Pierre vient du Plateau Central (centre), un département situé à environ 3hres de la capitale. Il en est à son troisième rendez-vous au bureau de l’immigration. Jean Bezilas, lui, vient de Thiotte, sud-Est d’Haiti. Sa situation n’est pas différente de celle de Ricardi. Les deux hommes dénoncent le fait que l’état ne mobilise aucun mécanisme pour améliorer sa capacité à délivrer des passeports rapidement afin d’éviter à ceux venant de loin d’effectuer plusieurs voyages.

La toute-puissance des racketteurs

Les racketteurs contrôlent l’institution. On les retrouve dans tous les coins et recoins. Un contribuable une fois arrivé, on propose de lui faciliter la tâche, moyennant qu’il accepte certaines conditions. Ces hommes reçoivent 500 à 1000 mille gourdes de certains demandeurs pour leur permettre d’entrer au bureau avant l’heure d’ouverture. Question de leur offrir la possibilité d’être les premiers servis. Malgré tout, ces victimes passent toute une journée sans qu’aucun agent de l’immigration, encore moins aucun responsable ne leur accorde la moindre attention alors qu’ils les voient défiler et remettre de temps à autre des passeports neufs à un groupe de personnes, en fonction de leur statut ou de leurs accointances avec des employés ou responsables. Charles Raymond, un résident du camp de déplacés de Caradeux s’en prend aux uns et aux autres qui gagnent leur pain quotidien à travers ces activités louches.

Mobilisation contre la marchandisation du passeport

A l’initiative d’une organisation populaire dénommée « Anbake pou chanje », plusieurs mouvements de protestation ont directement ciblé la direction de l’immigration et de l’émigration. Les protestataires fustigent les responsables de l’institution qui, selon eux, la transforment en un marché où tout tourne autour du gain et du profit, au lieu de se mettre au service des contribuables. Certains citoyens qui n’ont pu avoir leur document de voyage, même en suivant la procédure administrative tracée, ont pris part à ces protestations.

Problèmes d’identification, les responsables expliquent

En ce qui a trait aux péripéties que subissent quotidiennement des centaines d’haïtiens à l’Office National d’Identification, la directrice de communication de l’institution, Mildred Béliard, s’est voulu rassurante. L’ONI impute la responsabilité des dysfonctionnements aux demandeurs de CIN trop maladroits, lâche-t-elle.

Les défaillances du système de l’état civil haïtien constituent le principal élément qui empêche la direction des archives nationales de délivrer convenablement des extraits aux citoyens qui en font la demande, selon le directeur général de l’institution, Wilfrid Bertrand.

L’ancien directeur par intérim du service de l’immigration et de l’émigration a, pour sa part, fait savoir que l’institution ne peut pas assurer la livraison rapide des passeports qui doivent être produits selon les normes de sécurité internationales en vigueur. Toutefois, Jean Osselin Lambert évoque des dispositions prises en vue de répondre à chaque demande dans un délai raisonnable.

A l’Office National d’Identification, à la direction des archives nationales, tout comme au service de l’immigration et de l’émigration, le service public est offert de manière sélective et anarchique à une minorité ainsi qu’en dehors des missions de l’Etat, assujetti à l’universalité des citoyens. Ce sont les anciens et actuels hauts commis de l’Etat, leurs amis, les grands noms du secteur privé des affaires et les personnalités jouissant d’une bonne cote de popularité qui ont droit à un traitement respectable dans ces institutions. Le simple citoyen, pour avoir accès à une carte d’identité, un extrait des archives ou un passeport doit souffrir le martyre. Outre ces documents que beaucoup de gens peinent à avoir, le permis de conduire est aussi une denrée rare que l’on obtient non sans difficulté. Or, ces pièces sont indispensables au citoyen désireux d’entreprendre une série d’activités importantes comme les transactions bancaires. Selon directeur général des archives nationales, l’acte de naissance est la pièce de base permettant aux citoyens d’accéder aux différents documents d’identité. Wilfrid Bertrand reconnaît toutefois que plusieurs milliers d’haïtiens n’ont pas d’acte de naissance, principalement en raison du fait que les offices d’état civil se trouvent très loin des communautés rurales. Selon l’institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI), le nombre d’haïtiens n’ayant pas cette pièce dépasse un million. D’où la complexité du problème de l’identification citoyenne en Haïti. L’ouragan Matthew, qui a, début octobre, plongé dans une grave crise humanitaire plus d’un million de compatriotes, a compliqué la situation davantage en emportant les pièces d’identité des populations sinistrées. Ainsi, plus d’un se questionne sur la capacité des autorités à redonner à ces citoyens leurs documents d’identité le plus vite possible, lorsqu’on considère le prix que l’haïtien ordinaire est obligé de payer pour retirer une pièce d’identité dans les institutions publiques dédiées à cette mission.

Robenson Henry