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Haïti-Élections : entre le pire et le vide ...

Publié le lundi 6 février 2006

Le compte à rebours menant à la date fatidique s’accélère. La tension monte dans tous les camps. Tout semble indiquer qu’on s’achemine ce 7 février vers la réalisation des élections présidentielles et législatives voulues par la communauté internationale ; à moins d’un coup de théâtre de dernière minute (à ne pas écarter).

Si l’on tient compte des méthodes nouvelles adoptées et des choix technologiques privilégiés par le Conseil Électoral et ses partenaires internationaux, ces élections seront largement expérimentales. Elles seront également différentes des autres consultations connues jusqu’ici et pour cause, l’introduction de la carte digitalisée constitue un acquis extraordinaire dans le processus d’identification fiable des citoyens et représente, à elle seule, un acquis majeur en matière d’Etat civil en Haïti.

La modification aussi de la structure électorale et les concepts nouveaux qui vont de pair représentent sans nul doute une avancée dans la façon de réaliser désormais les élections en Haïti. Cela n’a pas été facile. La route a été longue, sinueuse et semée d’embûches. Mais, si l’on en croit les responsables du Conseil Électoral Provisoire, c’était le prix à payer pour avoir des élections plus ou moins crédibles, techniquement à l’abri de toutes manipulations partisanes comme ça a été le cas en l’an 2000. Donc, les nombreuses difficultés d’ordre sécuritaire, technique et logistique seraient derrière nous, selon les promesses faites par les autorités politiques, policières et électorales. Les haïtiens devraient pouvoir voter sans trop de problèmes, ce 7 février.

Une fois cette étape franchie, les préoccupations s’orientent de plus en plus vers la dimension politique de ce scrutin. Si du point de vue technique, d’éventuelles fraudes massives sont à écarter, qu’en est-il de la manipulation politique des résultats ? Ces élections, rappelons-le, se réalisent sous le contrôle de la MINUSTAH qui, ces derniers temps, n’a pas fait preuve de neutralité politique dans la gestion de ses rapports avec des secteurs opposés à Lavalas. Certainement, ces élections ne constitueront pas seulement un examen sur le plan de l’innovation technologique. Elles seront également un test grandeur nature à l’aune de laquelle on prendra la juste mesure de la maturité politique de l’électorat haïtien. Parce qu’en définitive, c’est du choix qu’il fera ou ne fera pas dans l’isoloir, que dépendra l’avenir de la première république noire. Nous y voilà.

Quelles sont les options qui s’offrent aux électeurs haïtiens ? Qu’on se le dise pour vrai, si dans son manque de rigueur le CEP a, de manière irresponsable, autorisé 35 candidats à se lancer dans la course au fauteuil présidentiel -le nombre ayant diminué avec le décès de l’un d’eux et le désistement d’un autre- qu’on se le dise pour vrai, il n’y pas 33 options. Donc, beaucoup d’appelés mais peu et très peu d’élus. Dès le départ, la bataille a toujours été entre Lavalas, symbolisé par l’un de ses fondateurs, René Préval, aujourd’hui candidat de la Plate-forme de l’Espoir et l’Entente (le groupe des 9), au sein de laquelle on compte une brochette de présidentiables tels : Evans Paul de l’ALYANS, Paul Denis de l’OPL, Serge Gilles de la Fusion des Sociaux-Démocrates, Leslie François Manigat du RDNP et Charles-Henry Baker de Respect/ Combat. Cependant, au fur et à mesure qu’évolue la campagne, les tractations, les coups de pouce aidant, certaines candidatures émergent tandis que d’autres déclinent au gré des sondages plus ou moins biaisés orientés par certaines ambassades. Mais aussi, selon des tests empiriques effectués sur le terrain par des professionnels aguerris de l’information il semblerait qu’on se dirige tout droit vers un match triangulaire entre René Préval, Leslie Manigat et Charles-Henry Baker.

Le dilemme pour l’électeur sera de choisir entre le passé et l’avenir, mais aussi entre le pire et un certain vide...

Le Pire

Dans l’hypothèse d’une victoire démocratique de René Préval, à moins d’un revirement spectaculaire de sa part, le pays saura à quoi s’en tenir. On ne voit pas comment Préval pourrait abandonner ses pratiques et méthodes lavalassiennes, douloureusement expérimentées par le peuple haïtien pendant ces 15 dernières années. Ce sont justement ces pratiques de pouvoir, dominées par le déni et l’autisme, qui ont accéléré la déchéance d’Haïti à tous les niveaux et ont abouti à la perte de la souveraineté du pays. Les déclarations du candidat favori du camp Lavalas, souvent réservées à la presse internationale, confirment les pires appréhensions qu’inspire sa candidature, toute sa campagne ayant été axée sur des attaques préventives contre une éventuelle majorité parlementaire d’opposition qui émergerait et dont il n’aurait pas le contrôle. En s’exprimant ainsi, René Préval s’inscrit dans une constante lavalassienne qui renvoie à des pratiques antérieures au cours desquelles il avait tout simplement renvoyé le Parlement dont il était devenu le pire ennemi.

Dans ses différentes interventions, il endosse la philosophie lavalassienne par sa façon de traiter les problèmes de sécurité, de justice ou d’exil. Avec une nouvelle administration Préval au Palais National, ce sera "un back vers le futur garanti". Dans ces conditions, comment l’accession au pouvoir une nouvelle fois du "frère marassa d’Aristide" ne peut pas être synonyme d’un retour en force de l’anarcho-populisme avec son cortège de méfaits : le double jeu, le double langage, le chantage de la pseudo-lutte des classes, la corruption, l’impunité, la confusion idéologique, qui loge Taïwan et Cuba bizarrement à la même enseigne, la démagogie triomphante, les chimères, les kidnappeurs, les violeurs de femmes et j’en passe. Et le retour ...des barons Lavalas avec en prime la fin possible de l’exil de Jean-Bertrand Aristide. Avec l’arrogance affichée ces jours-ci par les secteurs les plus radicaux et les plus corrompus de Lavalas qui n’ont pris aucun recul par rapport à leur effroyable mais, qui de préférence, glosent de l’échec de la transition, il est difficile d’envisager une conversion de Préval à la démocratie représentative. Revanchards, ils s’apprêtent à reprendre le pouvoir avec leur nouveau leader, disent-ils ; ils le clament haut et fort. Comment, otage de l’aile la plus criminelle, la plus corrompue et la plus mafieuse de Lavalas, Préval pourrait-il prétendre pouvoir diriger autrement ? Comment compte-t-il endiguer le trafic de la drogue, la contrebande, les prébendes ?

Comment va-t-il se défaire du poids du vote des bandits notoires, kidnappeurs, violeurs de petites filles, de filles et de femmes et assassins qui l’appuient ouvertement. Il ne s’agit pas de procès d’intention mais, de faits objectifs. Ce Préval-là dont il est question dans l’article, n’est pas le gentil père de famille, mari ou ami attentionné. Il s’agit de l’homme public qui a été à l’origine d’un régime ayant des comptes à rendre à la nation en tant que comptable, auteur et co-auteur de tout ce qui s’est passé dans ce pays pendant 16 ans. Ce Préval-là n’est pas un saint, n’en déplaise à ses copains. Au contraire, il porte de lourdes responsabilités dans la crise actuelle que connaît le pays pour avoir été celui qui a organisé un coup d’Etat électoral en deux temps : le 21 mai et le 26 novembre 2000 en faveur de son jumeau Aristide.

Le Vide

Dans l’hypothèse de l’élection d’un membre de l’Entente, les choses risqueraient d’être moins claires. D’abord, parce que tout au long du processus électoral, les forces politiques qui composent ce groupe -éléments déterminants dans la chute d’Aristide- n’ont jamais pu articuler et proposer au peuple une alternative sérieuse et cohérente à Lavalas. Au lendemain du départ du dictateur, elles se sont dispersées en provoquant la dissolution inopportune de la Plate-forme démocratique, fer de lance du mouvement GNB et véritable creuset de la diversité politique et sociale engagée dans une lutte active en faveur de la démocratie. Le pays a assisté, médusé, à l’explosion des égos. Chacun croyant que son heure est arrivée, la pléthore des candidatures est devenue inarrêtable. Dans la folie qui a gagné cette faune politique, la rationalité est devenue un vain mot. Ce comportement infantile a eu pour effet d’engendrer la disparition du momentum de l’opposition démocratique à Lavalas, a semé la confusion et morcelé du même coup l’électorat potentiellement acquis à ce secteur.
Les leaders n’ont jamais été, à aucun moment, en mesure de formuler collectivement des propositions en vue de résoudre les multiples problèmes auxquels la nation est confrontée.

Ils ont préféré passer le plus clair de leur temps à courir les conférences, à signer des protocoles et des codes d’éthiques façonnés par la communauté internationale pour se neutraliser les uns les autres tout en s’accrochant désespérément à leurs ambitions personnelles. Il n’y a pas eu de bagarres, mais nul n’est dupe. Cette bataille sourde de chefs n’a pas abouti comme ailleurs à des primaires qui auraient été salutaires. Elle a débouché de préférence sur l’affaiblissement d’un projet démocratique alternatif aux tenants du statu quo ante. Donc, en quelque sorte, le camp de l’Entente s’est discrédité auprès d’un électorat en quête de changement, d’autant plus que certains leur tiennent rigueur et les associent à l’échec de la transition. Même s’il faut reconnaître que ce secteur n’a pas totalement perdu tout le pouvoir de convocation qui était, il y a deux ans, le sien. Comme en atteste le succès de la grève du 9 janvier et du sit-in du 16 janvier contre l’insécurité galopante. Reste à savoir si ces gains ponctuels pourront se convertir en résultats durables lors des consultations cruciales du 7 février. Les candidats de l’Entente qui n’ont pas su faire montre de courage et de leadership, confient à l’électeur la redoutable tâche de décider seul du destin de la nation. Ils n’ont pas livré la marchandise et laissent sur leur faim de nombreux citoyens déchirés, sans consignes précises.

Une victoire de l’Entente -qui reste une hypothèse non négligeable- risquerait d’être interprétée beaucoup plus comme l’expression d’un vote de contestation que celle d’une adhésion claire à un projet qui n’a jamais pu être défini, compte tenu de la lutte égoïste et misérable à laquelle se sont livrés ces hommes politiques.

En définitive, dans la perspective d’un pouvoir dirigé par un membre de l’Entente, on peut difficilement prévoir son mode d’articulation. S’agira-t-il de la victoire d’une personne ou d’un large secteur démocratique ? Attendons voir ...

Liliane Pierre-Paul éléments Aller à la galerie de Liliane Pierre-Paul