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Haïti-Primature-Historique

Les Premiers ministres haïtiens en un coup d’oeil

Survol historique d’une institution nouvelle confrontée en permanence à la tradition de la concentration du pouvoir politique et dont l’efficacité et la légitimité ont été souvent mises à mal


Les débuts mercredi du 15e Premier ministre haïtien, Jean-Max Bellerive, marquent un nouveau tournant dans la vie tumultueuse de la Primature, une institution politique, au rôle rarement bien compris, introduite par la constitution de 1987.

En principe, centre stratégique des activités gouvernementales, elle est l’expression de la représentation bicéphale de l’Exécutif et de la volonté des constituants de limiter les pouvoirs du chef de l’Etat dans un pays trop longtemps marqué par les dérives de l’hyperprésidentialisation du pouvoir.

Avant l’arrivée supersonique de Bellerive, nommé, ratifié et installé en un tour de main (moins de deux semaines pour boucler l’ensemble du processus), quatorze autres Premiers ministres avaient conduit la politique de la nation aux côtés d’un chef d’Etat.

Du premier et plus éphémère, Me Martial Célestin (trois mois en 1988) aux recordmen de la longévité, Gérard Latortue (plus de deux ans, mars 2004-mai 2006) et Jacques Edouard Alexis (environ quatre ans cumulés en deux accessions), le poste de Premier ministre a été souvent symptomatique d’un pays dépourvu de culture démocratique, en mal de modernité, trop habitué au déséquilibre des pouvoirs et au leadership absolu des solistes. Légitimes ou de facto, démocrates convaincus ou apprentis sorciers, les occupants de ce siège éjectable ont été rares à laisser un bilan relativement acceptable ou des souvenirs heureux à leurs gouvernés.

Voici la liste complète des Premiers ministres haïtiens :

1.- Martial Célestin (fév.1988-juin 1988), sous la Présidence de Leslie F. Manigat, renversé en même temps que lui par un coup d’Etat militaire fomenté par le général Henry Namphy.

Appelé à servir un pouvoir en déficit de légitimité, cet avocat respectable du barreau de Port-au-Prince n’allait jamais pouvoir trouver ses marques, condamné qu’il était à un rôle de figurant de luxe dans l’ombre tentaculaire de idole et chef de parti au sein du Rassemblement des démocrates nationaux progressistes (RDNP).

2.- René Préval (mars 1991-septembre 1991), sous la Présidence de Jean-Bertrand Aristide. Après seulement sept mois de gestion, les deux hommes sont éjectés, le 30 septembre 1991, lors d’un putsch sanglant téléguidé par un du duo de choc composé du général Raoul Cédras et du capitaine Michel François.

S’ils n’exerçaient pas la réalité du pouvoir abandonnée aux autorités de facto durant les années du coup d’Etat (1991-1994), en revanche, les deux exilés pouvaient, sous le sceau de la légitimité constitutionnelle, disposer comme bon leur semblait des ressources financières d’Haïti disponibles à l’étranger (recettes du trafic international de la TELECO).

Tout comme Aristide, Préval, Premier ministre et ministre de l’intérieur, échappera, au jugement de l’histoire au cours de cette période de grâce marquée par une ferveur populaire pro-Lavalas à la limite de la déraison collective. .

3.- Jean-Jacques Honorat (octobre 1991-juin 1992), sous le régime du Président de facto Joseph Nérette (décédé). Le jeu de doublure n’aura pas duré, ils sont lâchés en juin 1992 par les Forces Armées d’Haïti (Fad’H).

Empêtré dans les pratiques politiques autoritaires d’un régime qui prônait la violation systématique des droits humains pour abattre ou réduire au silence les opposants, l’intellectuel de gauche des années 80 et fondateur du Centre haïtien de défense des libertés (CHADDEL) que fut Honorat disparut de la scène politique.

4.- Marc Bazin (juin 1992-juin 1993), Premier ministre et occupant de facto de la Présidence dont l’autorité ne fut jamais reconnue par le Président constitutionnel d’alors. Comme les deux autres, un beau matin, il se fait virer par les putschistes alors en quête d’une alternative politique plus consistante après avoir presqu’épuisé toutes leurs cartes.

Le brillant intellectuel et leader du Mouvement pour l’instauration de la démocratie (MIDH) n’a jamais pu se remettre de cette déconvenue politique malgré des tentatives d’alliance contre nature, bien des années plus tard, avec ses anciens et farouches adversaires de Lavalas.

Surnommé "mister clean" pour la rigueur et l’éthique anticorruption qu’il tenta d’imposer durant son passage au ministère des finances, au début des années 80, sous la dictature de Jean-Claude Duvalier, Marc Bazin fut aussi ministre sans portefeuille au cours du second mandat contesté d’Aristide.

5.- Robert Malval (septembre 1993-octobre 1994), sous la Présidence constitutionnelle de Jean-Bertrand Aristide, après l’échec du protocole d’accord de Washington qui faisait du leader du Mouvement pour la Reconstruction Nationale (MRN), René Théodore, le Premier ministre pressenti. Démissionnaire depuis décembre 1993 en raison de profonds désaccords avec Aristide, sans avoir jamais pu gouverner, il resta à son poste jusqu’au retour au pouvoir de ce dernier, le 15 octobre 1994, grâce à une intervention militaire américaine. Un membre du gouvernement Malval, Me Guy Malary, ministre de la justice, sera abattu en pleine rue par des tueurs à gage de l’armée, le 14 octobre 1993.

6.- Smark Michel (novembre 1994-novembre 1995), ancien ministre sous Aristide en 1991, il devient son Premier ministre après l’opération retour menée par 20.000 soldats d’une force multinationale à dominante américaine. Poussé vers la sortie par Aristide à l’élection de qui il fut pourtant l’un des rares hommes d’affaires à avoir contribué, en 1990, Michel jette l’éponge en novembre 1994.

7.- Claudette Werleigh (novembre 1995-février 1996). Première femme de l’histoire d’Haïti à devenir chef de gouvernement, elle a été également ministre des affaires sociales et des affaires étrangères. Locataire très effacée de la Villa d’Accueil où elle resta en fonction jusqu’à la fin du mandat d’Aristide, le 7 février 1996, Madame Werleigh a depuis abandonné la vie politique pour s’installer à l’étranger.

8.- Rosny Smarth (mars 1996-juin 1997). Membre de la coordination nationale de l’Organisation Politique lavalas, devenue après sa rupture avec Aristide Organisation du Peuple en Lutte, le premier Premier ministre de René Préval est progressivement mis en difficulté et ne parvient pas à gérer les divergences politiques existant entre son parti et le chef de l’Etat, resté fidèle à son mentor ...Jean-Bertrand Aristide. Les élections législatives partielles très contestées de 1997 et largement favorables au nouveau parti d’Aristide, Fanmi Lavalas, marquent la rupture définitive au sommet de l’Etat et Rosny Smarth démissionne le 9 juin 1997.

Mais, son remplaçant tarde à arriver. Pendant près de deux ans, René Préval porte pratiquement la double casquette de Président et de Premier ministre.

9.- Jacques-Edouard Alexis (mars 1999-février 2001). Le ministre de l’éducation nationale est promu Premier ministre après les échecs successifs de deux autres candidats, Eric Pierre et Hervé Denis (décédé). Alexis s’aligne totalement sur son Président, René Préval, et n’hésite pas à décocher des flèches contre différents secteurs de l’opposition. Son administration est marquée par l’assassinat du directeur de Radio Haïti Inter et proche conseiller du chef de l’Etat, Jean Dominique et les législatives et municipales contestées du 21 mai 2000 suivies d’une présidentielle conçue sur mesure pour Jean-Bertrand Aristide, le 26 novembre de la même année. Des événements à l’origine de quatre longues années de crise et d’une nouvelle occupation étrangère, en 2004.

10.- Jean-Marie Chéréstal (mars 2003-mars 2004). Après avoir beaucoup contribué à la victoire du 21 mai 2000, il obtient de l’homme fort d’Haïti la récompense suprême. Mais, très vite les nuages s’accumulent et Chéréstal déchante. Son gouvernement sombre dans l’immobilisme et fait les frais de l’appétit vorace des parlementaires Lavalas et des agitations intempestives des fameuses OP (organisations populaires) qui se considèrent comme les chiens de garde du régime. Un bras de fer avec son ministre de l’intérieur, Henri-Claude Ménard, au service d’immigration, confirme la perte d’autorité de Chéréstal. Le Premier ministre s’en va à la cloche de bois et passera surtout à la postérité comme le premier locataire de la "Ashton Villa", du nom de Mark Ashton, l’ancien propriétaire américain de cette résidence luxueuse où le chef du gouvernement avait élu domicile. Acquise par l’Etat haïtien pour la coquette somme de plus d’un million de dollars américains, cette maison est aujourd’hui la résidence du Président Préval.

11.- Yvon Neptune (mars 2002-mars 2004). L’ancien chef du gouvernement Lavalas, emprisonné en juin 2004, puis inculpé dans le dossier du massacre de La Scirie (plusieurs dizaines de morts dans quartier de St-Marc, en février 2004), sortira de prison près de deux ans plus tard sans avoir été jugé. Dernier Premier ministre d’Aristide après avoir présidé un Sénat monocolore contesté, il a été à la fois acteur et témoin privilégié des dérives totalitaires ayant conduit à la chute du dirigeant Lavalas, le 29 février 2004. L’on retiendra très peu de choses de la gestion de Neptune si ce n’est son discours au vitriol contre le secteur privé des affaires et la société civile- et une fidélité sans faille au "grand leader". Resté toutefois au pouvoir de longs jours après le renversement de Jean-Bertrand Aristide, Neptune avait promis d’être un "éternel opposant" au nouveau gouvernement intérimaire (2004-2006).

12.-Gérard Latortue (mars 2004-mai 2006). Bizarrement préféré à des candidats bien enracinés dans le pays, Latortue a, malgré un CV impressionnant assorti d’une longue expérience de haut fonctionnaire dans les institutions onusiennes, échoué sur bien des plans, selon une idée largement répandue dans l’opinion publique. Tout-puissant aux côtés du Président provisoire, Boniface Alexandre, à qui il n’avait cessé de faire de l’ombre, sa vision de la gouvernance, son déficit de contact social et sa faible capacité d’écoute devaient contribuer à compliquer davantage l’équation politique que le gouvernement de transition avait à résoudre.

L’absence d’une gestion stratégique du pouvoir et d’une doctrine en matière de sécurité allaient laisser Haïti à genoux face à la montée en puissance des bandes armées favorables à Aristide impliquées dans la sanglante "Opération Bagdad".

13.-Jacques Edouard Alexis (deuxième version, 9 juin 2006-12 avril 2008). Déjà Premier ministre et deux fois ministre sous Préval, celui qui était devenu triomphalement, le 9 juin 2006, le treizième chef de la Villa d’Accueil (siège de la Primature), devait quitter sans gloire cette élégante maison au lendemain de sa destitution par le Sénat dans la foulée des émeutes de la faim ayant déstabilisé le pays et écorné l’image du gouverment.

A ce titre, il entrera dans l’histoire comme le premier chef de gouvernement à s’être vu infliger une motion de censure.

14.-Michèle Duvivier Pierre-Louis (septembre 2008-30 octobre 2009). En un an, elle aura passé de la médiatisation et de la puissance symbolique d’une détentrice de pouvoir à la solitude d’une simple citoyenne revenue à ses activités privées.

Amie proche du chef de l’Etat et engagée autrefois avec lui dans des activités citoyennes, relations d’affaires et professionnelles (co-propriétaires d’une boulangerie et collaboration à l’autorité aéroportuaire), Mme Pierre-Louis n’aurait sans doute jamais pu imaginer une fin aussi dramatique que celle de son gouvernement : une victime expiatoire passée à la trappe après une semaine de lynchage médiatique menée tambour battant par des Sénateurs issus de la majorité présidentielle Lespwa alors que René Préval est, officiellement, resté de marbre. Aucune tentative visible de sauvetage politique d’une amie en danger de mort.

Arrivée au pouvoir au milieu d’une saison cyclonique 2008 dévastatrice pour Haïti et exposée pendant longtemps à un déchaînement de passion sur sa moralité sexuelle, la Première ministre laisse le bilan très mitigé d’une gestion engluée la plupart du temps dans l’attentisme, la mollesse, le cafouillis, les contradictions, la place démesurée réservée à la communauté internationale et un manque de maîtrise politique face à des institutions d’Etat devenues de véritables machines à scandale jouissant d’une impunité totale (à titre d’exemple, les 197 millions de dollars alloués au fonds d’urgence post-cyclonique et l’affaire des narcodollars de Port-de-Paix).

Et puis, ce qui risque de rester une tâche indélébile. L’ancienne directrice de la puissante ONG à vocation culturelle et sociale FOKAL ne s’était apparemment pas fait prier pour approuver la promulgation des résultats contestés des sénatoriales partielles de juin dont tous les vainqueurs proches de la Présidence ont provoqué la chute du gouvernement. Ironie du sort !

15.-Jean-Max Bellerive (11 novembre 2009- ?). Il est en plein depuis mercredi dans l’actualité et l’histoire politique du pays, tout au moins au présent. spp/Radio Kiskeya