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Haïti-Duvalier-Politique

Surprenant come-back des duvaliéristes sur la scène politique haïtienne avec le lancement officiel de la "Fondation François Duvalier"

Appel au retour de l’ancien dictateur Jean-Claude Duvalier ; interrogations sur le sens politique de ce réveil des "Tontons Macoutes" et la symbolique de l’initiative pour la mémoire collective

Publié le lundi 23 octobre 2006

La Fondation François Duvalier, dédiée à la mémoire de l’ancien dictateur haïtien, a été lancée officiellement dimanche à Port-au-Prince par une cohorte de duvaliéristes dont certaines figures de proue de la vieille garde de l’ancien régime des "Tontons Macoutes", a constaté Radio Kiskeya.

Au cours d’une cérémonie, qui s’est déroulée à Pacot (sud-est de la capitale) dans les locaux de la formation politique néo-duvaliériste Parti de l’Unité Nationale (PUN), le retour de l’ex-despote Jean-Claude Duvalier a été ouvertement envisagé et la résurrection politique de son père proclamée. L’ancien ministre et Député Rony Gilot et l’actuelle compagne de "Baby Doc", Véronique Roy, de nationalité française, ont porté la nouvelle fondation sur les fonts baptismaux en présence de plusieurs centaines de représentants de cette famille politique qui, pour la plupart, semblent accuser le poids des ans.

Présentant fièrement l’événement, M. Gilot, médecin de formation, parlementaire inamovible pendant des années et membre fondateur du Conseil national d’action jean-claudiste (CONAJEC), a indiqué que la mission de la Fondation François Duvalier est de valoriser le patrimoine intellectuel et politique de celui qui dirigea Haïti d’une main de fer de 1957 à 1971, avant de céder le pouvoir, à sa mort, à son fils et successeur désigné Jean-Claude. Et la date du 22 0ctobre n’était pas choisie au hasard puisqu’elle marquait le 49e anniversaire de l’accession au pouvoir, le 22 octobre 1957 - un mois après son élection le 22 septembre- de François Duvalier, médecin, ethnologue, intellectuel, écrivain noiriste et membre de "L’école des griots", obsédé par la question de couleur et un projet de promotion, à géométrie variable, des classes moyennes. En vue de perpétuer la mémoire de l’un des plus grands symboles de l’horreur de toute l’histoire politique d’Haïti, une bibliothèque sera créée à son nom, ses ouvrages mis en ligne et des conférences-débats organisées autour de sa vie publique, a assuré Gilot qui, récemment, se retrouvait dans l’Etat-Major du parti Action Démocratique pour Bâtir Haïti (ADEBHA). Les festivités culmineront avec la célébration du centenaire de la naissance de Duvalier, le 14 avril 2007.

L’ex-dignitaire duvaliériste a aussi appelé le Parti de l’Unité Nationale à lancer une campagne d’adhésion massive afin de devenir un "véritable instrument de prise de pouvoir".

Par ailleurs, il a souhaité le retour de Jean-Claude Duvalier, exilé en France depuis sa chute spectaculaire le 7 février 1986. "L’exil est impie, Jean-Claude Duvalier doit revenir dans son pays conformément à la constitution de 1987 qui bannit l’exil", a martelé Rony Gilot.

La compagne de "Baby Doc", Véronique Roy, a pour sa part mis en relief, dans une déclaration laconique, le "droit légitime" de l’ancien Président à vie de revenir s’installer en Haïti.

Dans l’assistance, on notait la présence de plusieurs anciens officiers des ex-Forces Armées d’Haïti (FAd’H) dont les colonels Serge Coicou, Christophe Dardompré et Joseph Baguidy. Se trouvaient également parmi les invités d’honneur, l’ancien ministre de la justice et commissaire du gouvernement de Port-au-Prince, Me Rodrigue Casimir, un des neuf membres du Conseil Electoral Provisoire (CEP), Josépha Raymond Gauthier, fille de l’ex-ministre duvaliériste Adrien Raymond, l’ancien officier des FAd’H et secrétaire d’Etat à la sécurité publique sous le gouvernement Alexandre/Latortue, David Bazile, la sociologue bien connue Michèle Oriol, l’ex-Député St Voyis Pascal, accompagné de son fils Georges Henri Pascal, actuel juge à la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif et Valcius Estinval, ancien maire et maître de Gressier (banlieue sud de Port-au-Prince) et dirigeant du CONAJEC dans les années 70-80. M. Estinval, qui a revendiqué son appartenance au "régime macoute" en vantant ses réalisations, a aussi lancé un appel en faveur de la réconciliation nationale. Il en a profité pour annoncer sa candidature dans sa commune de prédilection à l’occasion des municipales du 3 décembre prochain.

D’autres duvaliéristes moins connus ont fait le déplacement, citons Emmanuel Agénor Hyppolite, fils du défunt colonel Gambetta Hyppolite, l’un des militaires les plus redoutables de son temps, Métellus Charles, "Député j’approuve" de la 39e à la 42e législatures sous la Présidence des Duvalier père et fils. Interrogé par Radio Kiskeya, l’ex-parlementaire a affirmé n’avoir jamais été au courant de l’oppression politique qui régnait dans le pays sous le régime de "Papa Doc" tout en avançant la thèse selon laquelle "la dictature représenterait le système politique idéal pour les peuples noirs".

Des duvaliéristes de plusieurs générations ont exhibé des photos de François et Jean-Claude Duvalier et entonné d’anciennnes chansons composées à la gloire du père de la tyrannie des années 60.

Pour des raisons inconnues, d’autres représentants de premier plan de l’ancien régime tels les anciens ministres Alix Cinéas, Adrien Raymond, Edouard Berrouet, Hervé Boyer et Edouard Francisque, l’ancien chef de la police et maire de Port-au-Prince, Franck Romain, ainsi que le leader macoute autoproclamé Evans Nicolas étaient absents.

D’aucuns considèrent le lancement de cette fondation comme la provocation du siècle, une insulte à l’histoire et à la morale politiques voire une machination qui cacherait les scénarios les plus sombres et cyniques pour l’avenir d’Haïti.

Une éventuelle présence à Port-au-Prince de Jean-Claude Duvalier pourrait modifier considérablement la configuration de l’échiquier politique national et ouvrirait la voie directement au retour des autres exilés comme ... Jean-Bertrand Aristide.

La violence symbolique de cet incroyable projet de remise en selle -vingt ans après la chute de l’empire Duvalier- inquiète, interpelle la conscience collective, montre les profondeurs abyssales de l’impunité institutionnalisée et vient sans doute rappeler son amnésie politique à un pays qui a pourtant connu des dizaines de milliers de morts, d’exilés, de disparus et d’estropiés pendant les trente années de règne de la dictature rétrograde des Duvalier. Ce régime honni par le peuple haïtien s’était effondré dans la violence et le sang sous les coups de boutoir de l’historique "Opération Dechoukaj" du 7 février 1986, après avoir monopolisé la vie politique nationale, pillé le trésor public, instauré un Etat policier, le dogmatisme idéologique et la Présidence à vie au mépris des principes démocratiques les plus élémentaires et de la pluralité indispensable à toute formation sociale aspirant au progrès et à l’émancipation collective. spp/RK