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Carnaval 2005 : Gare au triomphalisme

Publié le dimanche 13 février 2005

Par Liliane Pierre-Paul

Le Gouvernement, la Police Nationale et la MINUSTHA peuvent se targuer d’avoir réussi le test sécuritaire, au suspense haletant, du carnaval 2005. Avouons que c’était pas du tout évident. Car, des menaces publiques, maintes fois proférées, par des chimères lavalas armés laissaient planer une lourde hypothèque sur cette grande fête populaire. Certes, des coups de feu ont été tirés en direction du défilé traditionnel, durant les 3 jours gras, qui ont perturbé une partie du cortège ; mais, sans grande conséquence sur le déroulement d’ensemble de la manifestation, si l’on tient compte de la logistique lavalassienne de déstabilisation toujours intacte sur le terrain.

Ajouté à cela des dispositifs opérationnels mis en place dans le cadre de « l’opération Bagdad ». Ces tirs en provenance du Bel-Air, de l’avis de certains carnavaliers, procédaient beaucoup plus de l’intimidation que d’une attaque en règle . Loin de verser dans un triomphalisme béat, une telle hypothèse mérite d’être analysée avec beaucoup de circonspection . S’agissait -il d’un retrait tactique ? D’un contre-ordre de dernière minute ? Ou d’une débâcle ? Des questions qui s’avèrent essentielles si on veut cerner les vrais motifs du comportement des chimères lors du Carnaval .

Les autorités ont gagné leur pari, celui d’organiser un Carnaval sécurisé. Selon les chiffres officiels publiés par la police, le bilan définitif est de 7 morts et 103 blessés. La porte-parole de l’institution Gessie Cameau Coicou a tenu à préciser qu’aucune des personnes tuées ne l’a été sur le parcours du Carnaval. En clair, les forces de sécurité ne cachent pas leur satisfaction devant le boulot accompli. Si on est unanime à leur accorder ce crédit, il n’en demeure pas moins vrai que des zones d’ombre existent, en ce qui concerne leur capacité réelle à garantir la sécurité en toutes circonstances . En effet, comment s’expliquer qu’avec un tel déploiement de force, le périmètre du Champ-de- Mars, particulièrement celui du Palais National ultra-sécurisé ait pu, même de loin, essuyer des coups de feu, 3 soirs consécutivement ? Le simple gros bon sens indique qu’il y a lieu de s’inquiéter, d’autant plus, qu’il y a environ 3 mois, ce fut le même scénario, le premier décembre 2004, lors de la visite de l’ex-Sécrétaire d’Etat américain Collin Powell, alors l’un des hommes les plus puissants de la planète.

Loin de l’enthousiasme des autorités, le Premier Ministre Gérard Latortue en tête, bien sûr comme à son habitude, l’homme de la rue pense déjà à la sécurité des élections qui doivent se tenir dans un peu plus de 8 mois. Angoissé, il a du mal à savourer le bonheur des dirigeants qui, comme à l’accoutumée, jubilent . La question à 1 million dollars : si les mesures draconiennes de sécurité prises pour le carnaval n’ont pas pu empêcher les tirs des chimères sur le site le plus protégé du pays, que va-t-il se passer lors des prochaines élections où des bureaux de vote et des électeurs seront disséminés dans les coins les plus reculés ? Quelles garanties de sécurité ? Gare au triomphalisme. Au lieu de se bomber le torse et de s’attribuer des glorioles, les autorités intérimaires devraient de préférence méditer les leçons politiques du Carnaval haïtien. Dans un passé récent, d’autres locataires du Palais National et de la Primature ont eu à expérimenter la profondeur de la malice populaire en matière de Carnaval « m’danse avè w’ 3 jou - sa rete la sou Channmas la ». Ce qui revient à dire que les dividendes du carnaval ne sont pas transférables. Demandez à Prosper Avril (ref. Carnaval1990) et à Jean-Bertrand Aristide (ref. Carnaval 2004). L’expérience insouciante des 3 jours gras ne peut en rien s’appliquer aux aspects permanents de la réalité, à la gestion de la Res Publica. Réussir un carnaval sans trop de casse ne signifie en rien qu’on peut réussir également des élections sécuritaires.

Gare au triomphalisme !