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CEP/prime de risques:un nouveau scandale ? Ou une occasion manquée pour un vrai débat sur la sécurité sociale ?

Par Liliane Pierre-Paul

Publié le mercredi 23 février 2005

Tandis qu’on s’attendait à des prises de position sérieuses, des débats de fond sur le décret électoral récemment publié, à seulement 8 mois des élections, le pays a eu droit de préférence à un nouveau soi-disant scandale impliquant les membres du CEP. L’institution électorale est l’objet de vives critiques, voire d’invectives, de ragots frisant le ridicule ; ceci dans un contexte délicat où elle a besoin de toute sa sérénité pour accomplir sa difficile tâche. Bref, une véritable saga politique à l’haïtienne.

Victime de dissensions internes -son véritable talon d’Achille- le CEP, une fois de plus fait douter de sa capacité à se hisser à la hauteur de sa mission. C’est devenu une habitude peu flatteuse, au CEP le scandale arrive toujours par Patrick Féquière ; un véritable trublion. Et c’est encore lui qui a révélé l’affaire de la prime de risques, introduite par le président et le secrétaire général de l’institution (Mathurin et Pradel) auprès de l’Exécutif, dans une lettre envoyée au Premier ministre Latortue. Selon Patrick Féquière cette démarche aurait été entreprise à l’insu des autres membres du CEP, ce que rejettent les rédacteurs de la lettre qui affirment qu’un consensus avait été trouvé sur la question lors d’un voyage officiel à Mexico. Qu’à cela ne tienne, la presse s’est emparée de l’affaire et en a fait ses choux gras.

Pas du tout en reste, certains politiciens en ont profité pour se jeter à bras raccourcis sur les deux conseillers électoraux, fautifs à leurs yeux. Le pays vit au rythme de ce tollé qui a surpris par son ampleur et a relégué du coup, au second plan, la publication du décret électoral pourtant vital pour l’avenir de la nation. Il est en effet troublant de voir avec quelle célérité certains leaders ont récupéré cette histoire pour en faire un capital politique. Aucun de ceux qui se sont exprimés sur l’affaire, n’a eu le mâle courage de questionner l’utilité d’un tel scandale. Au contraire, ils s’en sont donnés à coeur joie, alliant allègrement ignorance, mesquinerie, démagogie populiste et cynisme. Ils ont formulé des demandes les unes plus farfelues que les autres. Certains d’entre eux, de manière irresponsable, ont demandé purement et simplement le renvoi du CEP ; d’autres le renvoi des deux brebis galeuses, d’autres encore des excuses publiques.

En se comportant de la sorte, ces politiciens là se sont discrédités aux yeux des citoyens lucides, confirmant ainsi tout le mal que l’on pensait d’eux. En surfant sur la division interne du CEP pour faire avancer leur propre cause, en flattant le peuple dans le sens du poil, ils ont préféré la démagogie à la raison. Ainsi, ils ont volontairement occulté l’importance d’un débat social serein. Leur incapacité à s’élever au niveau des défis du monde moderne n’a d’égale que leur obscurantisme et leur infantilisme maladif qui amplifient leur incompétence et leur absence de vision. En définitive, ils font preuve de manque de maturité, ce qui a déjà coûté très cher au pays. Il faut dire aussi qu’une partie de la presse haïtienne contribue largement à cet état de fait en cautionnant depuis quelque temps des dérives politiciennes. En optant pour le sensationnalisme, pour les débordements d’une presse à scandale, au lieu de jouer efficacement son rôle de référence et de réflexion comme elle l’avait si courageusement fait avant, cette fraction de la presse se fragilise et du même coup met en danger la réputation de l’ensemble de la corporation.

En quoi une demande de prime de risques produite par le CEP constitue-t-elle en soi un scandale ? Tout au plus, on pourrait reprocher à messieurs Pradel et Mathurin d’avoir mal formulé leur demande ; il y a visiblement un problème sémantique, il y a confusion entre prime de risques et police d’assurance. On peut également leur reprocher le manque de formalisme de l’institution ; car, il aurait dû y avoir un procès-verbal du consensus de Mexico. Ils n’auraient jamais dû engager l’ensemble de l’institution -sur une question aussi sensible- sans l’aval préalable de tous les conseillers. On peut également taxer les deux initiateurs de la démarche d’égoïsme, du fait de ne pas avoir pensé à étendre une telle couverture à tout le personnel électoral. Ces faiblesses dans la démarche des dirigeants du CEP ont certainement ouvert la voie à des manipulations politiciennes du pouvoir Exécutif. Est-ce innocemment que le Premier ministre Gérard Latortue a soulevé la question avec les membres du CEP, lors de cette réunion rapportée par Patrick Féquière ? Des manquements, il y en a eus, dans l’entreprise de Rosemond Pradel et de Max Mathurin ; mais, à aucun moment on ne peut qualifier leur initiative de scandale ni d’immorale, encore moins de vol. Comment pouvons-nous parler de modernité et de démocratie dans notre société si, au 21ème siècle, on vilipende des gens uniquement parce qu’ils ont exprimé un point de vue qui n’est pas politiquement correct ? L’affaire dite « prime de risques » a fourni à la société haïtienne une occasion extraordinaire de débattre de l’une des plus importantes préccupations du monde moderne : celle de LA SÉCURITÉ SOCIALE.

Comment peut-on concevoir que la société haïtienne puisse continuer à fonctionner sans aucune couverture sérieuse d’assurance, pour les diverses catégories de profesionnels, de fonctionnaires et de travailleurs, tant du secteur privé que de la fonction publique ? Comment pouvons-nous combattre la corruption qui gangrène la société si la problématique des salaires, de l’assurance et de toutes sortes de primes n’est pas posée, n’est pas débattue ?
Pendant combien de temps encore, allons-nous continuer à jouer à l’autruche, en sachant que les salaires de misère pratiqués tant dans la fonction publique que dans le secteur privé, ne sont rien d’autre que des primes à des risques de corruption. Dans le cas des conseillers électoraux, la prime ou l’assurance réclamée n’est qu’un appoint à un salaire somme toute dérisoire, compte tenu de la délicatesse de leur fonction et des risques encourus qui font d’eux les cibles privilégiées des corrupteurs de tout acabit. Tout ceci pour dire qu’il est grand temps que les policiers, les juges, les journalistes, les médecins, le personnel infirmier, les enseignants, les agents de la fonction publique, ainsi que des catégories de professionnels du secteur privé, les commerçants, grands et petits, éternelles victimes des bouleversements politiques (magasins incendiés, commerces pillés) puissent jouir d’une bonne couverture d’assurance, pour eux et leurs familles en plus d’un salaire décent. Ce n’est peut-être pas le remède miracle contre la corruption mais, c’est déjà prouvé ailleurs, de telles garanties ont des retombées positives sur les sociétés qui se sont dotées de pareils outils. Évidemment, l’équilibre social ne saurait dépendre de salaires faramineux ou de polices d’assurance généreuses. Dans une société à plusieurs vitesses comme la nôtre, tous les paramètres sont à prendre en compte. Bien sûr, les démunis, les chômeurs, les marginaux de toutes sortes, sont automatiquement exclus de ces couvertures de sécurité sociale liées à des activités salariales. Les structures de proximité telles les mairies, les casecs doivent remplir leur rôle vis-à-vis de ces gens, en vue de trouver des moyens collectifs pour lutter contre la misère et leur assurer un minimun d’encadrement vital.

Qu’on se le dise pour vrai. Des primes de risques dans notre Haiti chérie déréglée, inégalitaire et anarchique, chacun se l’octroie de façon discrétionnaire. Sa voiture neuve, sa maison, ses meubles, ses voyages, sa santé sont largement couverts au prorata de ses moyens. Si on peut se le payer c’est légitime. Mais, quelle hypocrisie de vouer aux gémonies des gens que nous savons exposés (réf. incendie du magasin d’Emmanuel Ambroise - CEP 1987 ; la maladie mystérieuse d’Ernst Mirville -1987 ; l’assassinat de Serge Villard conseiller d’Etat, en juin 1990, pour ne citer que ces cas). En tant que société, préférons-nous avoir des conseillers qui sont récompensés après les élections par des nominations scandaleuses, comme en 1990, au lendemain du 16 décembre. Depuis 1987, en dehors de quelques rares exceptions, des conseillers dilapident régulièrement le trésor et le patrimoine matériel du CEP, tel le parc automobile. Ne se réservent-ils pas ainsi de juteuses primes de risques, comme l’affirmait ouvertement une conseillère du CEP version 2000, qui estimait normal d’amasser le plus d’argent possible, durant l’exercice de ses fonctions, afin d’échapper plus tard aux affres de la misère ? Que voulons-nous ? Savoir dans la transparence le montant alloué à une couverture de risques ou donner les coudées franches aux fonctionnaires pour se livrer à tout type de prébendes ou de magouilles susceptibles de leur garantir l’aisance matérielle convoitée. N’est-ce pas Luckner Cambronne super ministre Duvaliériste qui eut à dire, en parlant de l’enrichissement illicite des dirigeants du régime, qu’eux-mêmes et leurs familles étaient sûrs de posséder une fortune colossale jusqu’à la quatrième génération. Il s’agissait donc de leurs primes de risques à eux.

De François Duvalier à Jean-Bertrand Aristide, en passant par Jean-Claude Duvalier, Henri Namphy, Prosper Avril et Raoul Cédras, tous les dirigeants contemporains de ce pays ont toujours eu leurs primes de risques en pillant les caisses de l’Etat. Le dernier en date Aristide, l’ex-petit prêtre de St Jean Bosco, pèse aujourd’hui huit cents millions de dollars (réf : Le Figaro 2004). Basta l’hypocrisie ! Allons-y pour un vrai débat sur la sécurité sociale en Haïti.

Liliane Pierre Paul

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