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7 mai 1994 - 7 mai 2007

13ème anniversaire de Radio KISKEYA : discours du PDG de la station

Sonny BASTIEN

Publié le samedi 12 mai 2007

Chers auditeurs, lecteurs, supporteurs de toutes sortes, amis de la station,

Ce 7 mai 2007 marque la treizième année d’existence de Radio KISKEYA. Au mois de mai 1994, lorsqu’on lançait la station, on doutait de sa capacité à survivre au-delà du seuil critique, dans un environnement plein d’embûches, délétère même.

Le fait d’avoir franchi le cap critique, peut être considéré par nous comme un véritable exploit. Mais, de là à s’enorgueillir d’avoir traversé le désert au gré des orages et des tempêtes, sans se casser le nez, c’est un pas que nous hésiterons à faire.

Malgré son âge, notre entreprise reste et demeure fragile, en dépit de son ancrage dans l’esprit de la population. Les facteurs qui s’opposent à son extension sont de nature diverse : économique, financière, politique, etc.…

Essayons un petit moment de nous étendre sur les facteurs d’ordre économique et financier capable de constituer un obstacle sur le chemin de l’extension de notre entreprise.

Sur un marché de libre concurrence, l’ensemble des rentrées d’une station de radio dépend des recettes provenant des entreprises autres qu’elle, des ménages et de l’Etat. Au chapitre des revenus de l’entreprise dénommée radio, les recettes provenant des entreprises autres qu’elle comptent approximativement pour 60%. Celles provenant des entreprises publiques pour 30% et celles provenant des ménages pour 10%.

Il est à remarquer que, durant ces dix dernières années, la quantité d’entreprises individuelles ou autres ayant cessé leurs activités ou ayant adopté un profil bas n’a cessé d’augmenter. Dans l’intervalle, le budget de l’Etat consacré à la publicité a connu des hauts et des bas.

Dans le même temps, le budget des ménages réservé à cet effet n’a pas pu combler les trous qu’une crise économique larvée a générés dans les revenus des médias ; ce qui force les plus en vue à différer leur projet d’extension.

Fait paradoxal, au milieu de la crise de nouveaux médias vont se manifester bruyamment sur la bande de fréquence. Il est clair que, dans la plupart des cas, les nouveaux investissements sont réalisés grâce à des capitaux individuels. Car, à part quelques exceptions, le système bancaire ne finance pas ce genre d’activités. Le secteur de la radio et de la télé attire des capitaux à cause d’une dynamique manifestée par certaines entreprises du secteur, à cause aussi de la levée de certaines barrières à l’entrée dressées naguère par le système politique. Chaque montée de gouvernement entraine dans la pratique l’octroi d’un certain nombre de licences radio-télé à des partisans qui en font la demande. Ainsi, s’élargit le champ des opérateurs des secteurs concernés.

On peut se permettre maintenant de revenir sur une approche faite par un journaliste propriétaire de média et agent publicitaire dans le cadre d’une des plus récentes émissions dénommées « Intérêt Public » sur KISKEYA, autour de la perception de la presse par le public.

À cette occasion, le journaliste en question, faisant le constat de l’existence d’une pléthore de médias sur la bande FM, avait aboutit à l’idée que le Conseil National des Télécommunications (CONATEL), instance de régulation, devrait mettre fin à ce désordre.

Si l’on comprend bien le sens de cette approche, on peut tenter cependant de renverser l’idée qui la sous-tend. Il est clair que l’instance de régulation doit prévenir les nuisances réciproques issues du voisinage des médias sur la bande de fréquence.

Théoriquement, la disponibilité en fréquences, pour des raisons qui relèvent de la Physique, n’est pas infinie. Toutefois, compte tenu des progrès techniques, des avancées dans le domaine concerné, il est parfois possible, ou du moins il est du devoir de l’instance de régulation de faire reculer ces limites, d’élargir l’offre afin de satisfaire une plus grande demande.

De plus, étant donné qu’on évolue dans un marché libre, le rôle d’une instance de régulation comme le CONATEL n’est pas de freiner l’arrivée sur le marché de nouveaux opérateurs de médias électroniques toutes les fois que les contraintes techniques n’existent pas. En contrepartie, ce que la politique ne peut faire en matière de télécommunications dans un cadre démocratique, le marché peut s’en charger.

En état de concurrence parfaite, les médias électroniques peuvent croire qu’il y a un marché infini pour un nombre incommensurable d’entreprises. Dans la foulée, ils peuvent même ne pas prendre en considération l’apparition ou la formation d’un duopôle soit, deux entreprises dominant le marché.

La réalité économique étant ce qu’elle est, l’augmentation des charges d’opération, le rétrécissement du budget publicitaire global, l’incapacité à fidéliser l’auditoire ou des franges de celui-ci, la rareté de ressources humaines dans le secteur, tous ces facteurs peuvent contribuer à générer un processus de sélection naturelle, qui se traduira par une disparition drastique des entreprises les moins fortes du secteur.

Pour le présent moment, le pullulement des médias électroniques, peut être néfaste pour ceux d’entre eux qui sont les plus méritants. Si les approches marketing sont mauvaises, les acteurs du système peuvent faire de mauvais placements de messages publicitaires. Ce qui est susceptible d’entrainer une perte provisoire de ressources pour les médias les plus cotés.

Nous disons bien provisoire parce que, en définitive, les agents en question finiront par se rendre compte de leur erreur et s’adresseront aux médias qui, en pratique, mobilisent l’écoute.

Le processus que nous venons de décrire n’a rien de machiavélique. Il traduit une loi du marché et n’est pas un secret de polichinelle. Il n’a rien à voir non plus avec la liberté de la presse, point que nous abordons maintenant.

Liberté de la presse, manifestation et limitation.

La liberté de la presse relève tant de facteurs politiques, idéologiques, qu’économiques.

Si, de 1986 à 2007, on relève une liberté de ton dans la presse, un esprit frondeur, militant, un haut degré de combativité, peut- on parler de liberté dans ce domaine de façon absolue ?

Il est vrai que de 86 à nos jours la presse, dans son mode d’expression, a connu des hauts et des bas. Les journalistes n’ont jamais cessé de craindre pour leur vie. Ils ont été contraints en maintes occasions, au gré de la conjoncture, de pratiquer l’auto- censure.

Si, sous certains gouvernements, le droit à la parole était moins menacé que la vie, porteuse de parole libre ; si, enfin l’expression de la parole libre, quoique menacée, vilipendée, remise en question mais toujours sans succès, reste et demeure le seul véritable acquis de la période post Jean-Claudiste, peut-on dire que la presse a connu une réelle liberté en Haïti durant la période considérée ?

A notre avis, il convient de relativiser les choses. L’une des caractéristiques des gouvernements de la période en question a toujours été leur surdité. Ils ont été et sont toujours moins sensibles aux critiques des médias, aux vacarmes des foules en mouvement qu’aux pressions internationales.

Cette surdité est synonyme d’opacité institutionnelle. En termes plus clairs, la presse en question peut se gargariser de mots ; elle peut même spéculer, c’est toujours son affaire.

Comme on le sait, le journalisme d’enquête n’a pas de prise sur notre réalité. C’est un constat regrettable, mais à quoi cela est il imputable ? Il est certain que les journalistes enquêteurs doivent être formés à cet effet et même lorsqu’ils manifestent des velléités en ce sens, ils butent sur un système administratif, privé-public, qui place des barricades à l’entrée de ses dossiers. Qu’est ce à dire quand la loi qui, théoriquement, garantit la liberté de la presse reste sans effet face au mur dressé par le système ?

Il n’existe pas de liberté de presse digne de ce nom sans accès à des dossiers intéressant le grand public. Comme on le voit, il ne suffit pas que l’Etat distribue à droite et à gauche des licences d’exploitation radio-télé pour qu’on parle de liberté de la presse, si l’accès aux sources d’informations les plus importantes reste fermé à la plupart des médias.

Du point de vue idéologique, les contraintes pesant sur la presse sont moins gênantes. Il existe un nombre réduit de médias appartenant à des groupes confessionnels, quoique les émissions à caractère religieux foisonnent sur la bande FM. Il n’existe pas de groupes de pression vraiment forts capables d’influencer le discours des médias dans le but de l’incurver dans le vrai sens d’une morale, d’une éthique, d’une vision humaine, dans les relations hommes-femmes, en gros dans un sens idéologique qui leur est propre.

De 86 à nos jours, il n’y a jamais eu de grand débat idéologique sur les ondes des médias. On peut tout aussi dire qu’il n’y a pas eu non plus de réflexions profondes sur le métier de journaliste, en dépit des commémorations fastueuses ou ordinaires de certaines dates fétiches.

Ce vide ne sert pas beaucoup la cause de la liberté de la presse, car il ne concourt pas à l’élévation du niveau intellectuel des médias. Il nourrit l’idée que le journalisme est un métier facile que n’importe qui peut exercer et est à l’origine de nombreuses confusions que l’exercice du métier laisse voir.

Sur ce point, on peut dire que la ligne de démarcation n’est pas bien établie entre une presse qui se dit indépendante et le pouvoir politique.

Le pouvoir politique, fort de ses capacités financières à des moments précis de la période considérée, eu égard aux difficultés des médias privés, essaiera, toutes les fois que l’occasion se présente, d’user de son droit apparemment légitime d’antagoniser patrons de presse et journalistes. Le but avoué ou caché de cette politique est de transformer les journalistes de ces médias indépendants en chantres du pouvoir.

Dans un contexte où l’investigation journalistique se heurte à une opacité institutionnelle accrue ; où le journaliste est soudoyé pour faire le panégyrique des autorités ; dans un contexte où les limitations idéologiques du journaliste et l’incompréhension de son rôle social sont dramatiques, peut-on parler de façon absolue de liberté de la presse ?

La liberté de la presse est aussi confrontée à la réalité économique et à ses contraintes. Il faut toujours considérer que les groupes économiques qui font des placements publicitaires dans des médias s’attendent à des effets-retour qui ne sont pas forcément de nature commerciale. Ainsi, se développent des accointances qui nuisent plus qu’elles ne servent les intérêts d’une expression ou d’une parole libre. En gros, sur la base du financement des activités des médias, prend corps toute forme d’amalgame, de confusion, de servitude. Autant de facteurs qui portent préjudice à l’indépendance des médias.

Il y va du commerce comme de la politique. La contribution aux ressources des médias implique de leur part une compréhension profonde des problèmes spécifiques de leurs pourvoyeurs. Ce qui induit à terme des précautions dans le traitement des informations, une modération de l’expression, des limitations dans le processus d’investigation, de l’auto-censure dans tous les cas où il est question de ménager des amis afin d’éviter, le cas échéant, des représailles financières.

La presse ne peut être libre véritablement, sur le plan strictement financier, que lorsque les placements publicitaires des commanditaires ne seront plus considérés comme des faveurs ; que lorsque ses ressources proviendront de sources diverses, parfois même antagoniques. Plus grand est le nombre d’entreprises, plus grande l’intensité de la concurrence ; plus variée l’origine des cachets publicitaires, plus grande sera l’autonomie des médias.

Vous devriez donc comprendre, auditeurs et lecteurs, pourquoi la contraction des investissements relatifs à la création d’entreprises, les fermetures d’entreprises entrainent des pertes d’emplois, le départ massif d’investisseurs nationaux à l’étranger, en somme la fuite des capitaux.

Vous devriez comprendre pourquoi tout cela doit être ressenti comme une véritable meurtrissure par un opérateur de média électronique qui se veut indépendant.

Dans la présente conjoncture, nos médias font face à des coups d’opération de plus en plus élevés. Si l’on s’en tient seulement à la question de l’énergie, ils sont obligés de recourir à des sources alternatives variées.

Le tableau des charges, loin de se réduire à des niveaux acceptables, prend des valeurs quasi exponentielles. Dans l’intervalle, le chiffre d’affaires n’augmente pas. On doit compter sur un nombre réduit de clients et se livrer à toute une série de gymnastique pour les fidéliser. En toute logique, on ne peut exiger trop des commanditaires esquintés qui, dans la gestion de leurs affaires, sont confrontés à tous les aléas, à toutes les difficultés dont on vient de faire état.

On comprend dès lors pourquoi la situation économique étant ce qu’elle est, les contraintes politiques étant ce qu’elles sont, certains médias électroniques d’un coté, l’Association Nationale des Médias Haïtiens (ANMH) de l’autre, voient d’un mauvais œil la création par la mission des Nations Unies en Haïti, d’une station surpuissante dont les objectif avoués ou inavoués ne sont un secret pour personne.

Dans un contexte économique délétère, les concernés dénotent dans ce projet une concurrence future à caractère inégale. Cela suffit pour qu’ils s’emballent.

Nous, de notre côté, sans dénier à nos confrères le droit de défendre l’espace médiatique contre toute forme inopportune de concurrence, nous ne cesserons de leur demander d’avoir dans ce domaine une attitude cohérente. Dans la pratique, Haïti subit aujourd’hui une forme d’occupation apparemment consensuelle. Tout observateur averti peut dire que ce sont nos conflits, nos divisions intestines qui sont à l’origine de la présence de cette mission sur notre territoire. Certains diront que, dans la tourmente, à cause de nos déchirements, l’ONU a volé au secours d’un de ses membres, patati et patata ……

Ici, les voix sont multiples qui disent que l’ONU, malgré ses hésitations ou même ses errements, contribue à la paix en Haïti.
Quelle que soit la manière dont on voit les choses, Haïti reste et demeure un pays turbulent sous occupation. La mission y restera le temps pour elle de mettre de l’ordre dans ce qu’elle considère comme les écuries d’Augias.

Alors, maintenant, soyons cohérents ou rationnels. Peut-on demander à une force d’occupation de nous assurer le maximum de protection et le minimum de domination ?

Peut-on demander à la mission de protéger nos biens, nos vies, de courir après les bandits, mais de ne pas se mêler de politique ou d’idéologie ?

En clair, peut-on demander à une mission à caractère politique de faire de la politique et de ne pas en faire en même temps ?

C’est tout bonnement insensé. Si nous voulons que notre secteur ne soit la proie d’une concurrence inégale initiée par une mission toute puissante, nous devrions poser une fois pour toutes et sans demi-mesure, le problème de la présence de la mission de l’ONU en Haïti. Nous devons nous demander si cette présence est indéfiniment et absolument nécessaire. Si oui, nous devrions composer avec et ne pas poser le problème d’une liberté économique, d’une liberté de la presse qui serait sans relation avec la domination politique exercée par la mission. Si non, nous devrions dès maintenant nous engager résolument à faire partir cette mission, car c’est la seule voie qui peut nous permettre de recouvrer notre autonomie, notre liberté d’action dans tous les champs. Encore une fois, disons-le, il ne peut exister de liberté économique nationale, de liberté idéologique sous domination politique étrangère.

Pour conclure, sans nous faire d’illusions, les lois de la concurrence étant ce qu’elles sont, forcée qu’elle est d’exister, radio KISKEYA ne peut ne pas prendre à cœur le problème de son extension. Certains diront peut-être qu’elle cède ou veut payer un tribut à la mode. Mais, radio KISKEYA ne peut ne pas penser à Télé KISKEYA, projet à l’origine inscrit dans les statuts de la société. S’il n’y a pas anguille sous roche, nous voulons croire qu’un projet de cette dimension ne peut être différé si longtemps à cause d’un mystérieux certificat de bonne vie et mœurs que certains officiels, bien ou mal intentionnés, nous réclament à corps et a cris.

A l’orée de son 14ème anniversaire, nous rappelons à tout un chacun, et plus particulièrement aux fonctionnaires à œillères, engoncés dans leur univers bourré de paperasserie que le seul certificat de bonne vie et mœurs dont Télé KISKEYA a besoin pour compléter ses dossiers, existe déjà bel et bien. Il se nomme Radio KISKEYA, station qui existe depuis 13 ans au service du pays, du peuple haïtien tout entier.

Dans les jours qui viennent, la société KISKEYA va devoir se battre pour Télé KISKEYA. Mais aujourd’hui, jour d’anniversaire, nous voulons rester calmes, souriants et détendus.

Chers auditeurs, lecteurs, supporteurs de toutes sortes de la station, merci d’avoir prêté attention à nos propos.

Sonny BASTIEN
PDG de Radio KISKEYA S.A.