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Haiti-Tourisme : La Tortue, une île oubliée

Observations et questionnements sur une île enchanteresse totalement délaissée par les pouvoirs publics

Publié le dimanche 23 septembre 2007

Par Joël Lorquet

Le visiteur qui veut se rendre à l’lle de La Tortue a le choix : soit en bateau marchand soit en avion quand les deux petites pistes d’atterrissage situées à Pointe Ouest et Haut Palmiste sont en état de fonctionnement. Il existe une troisième possibilité, c’est le « fly boat » ou « fast boat », une chaloupe à moteurs. Si les voiliers mettent plus d’une demi-heure pour effectuer la traversée Port-de-Paix - lle de La Tortue, le « fly boat » permet au voyageur pressé de se rendre sur l’île en moins de 20 minutes.

Malheureusement les ports des différents villages de l’lle de La Tortue ne disposent pas d’un quai permettant aux bateaux d’accoster ; le transport des passagers jusqu’à la terre ferme s’effectue encore, en 2007, à dos d’homme !...

Une population participative

A Pointe Oiseau, le touriste, une fois débarqué, constate rapidement l’absence de l’Etat : aucune infrastructure, aucune présence policière sinon un hôtel « Princess Corporation », quasiment vide, dont le nom a été probablement emprunté par le propriétaire, suite à une visite aux Bahamas où se trouve un grand hôtel du même nom. La seule infrastructure qui existe est un pont construit sur la côte, reliant la route au port. Pointe Oiseau est électrifié, mais attention ! c’est grâce à la cotisation et à l’entente entre les habitants qui se partagent l’énergie fournie à partir des génératrices. D’ailleurs, le soir, on a même l’impression qu’il existe plus de maisons électrifiées sur l’île qu’à Port-de-Paix, la ville d’en face où l’EDH est pratiquement inexistante depuis belle lurette.

Pour visiter l’île où circulent environ une cinquantaine de camions et véhicules tout-terrain, le touriste peut solliciter les services de « Princess Hotel » qui peut mettre un chauffeur à sa disposition, moyennant une généreuse gratification pour ce dernier. La route, construite par la population, est étroite et elle est en terre battue. Certaines pentes sont tellement abruptes qu’on s’interroge sur la praticabilité de cette route par temps de pluie...

Sur toute la route, le visiteur s’étonne de remarquer de superbes constructions sur le flanc des mornes et qui appartiennent vraisemblablement à des « diasporas » ayant vécu à Turc and Caicos, Providentiales, Bahamas ou à d’anciens boat people s’étant réfugiés en Floride. L’énergie électrique et l’eau courante y sont présentes, et des antennes paraboliques surplombent parfois les toits de ces résidences privées.

A l’attente d’un projet de développement touristique

Deux stations de radios fonctionnent sur l’lle de La Tortue. La 4VET (Voix Evangélique de La Tortue) émet sur le 93.1 FM et relie la plupart des émissions de la 4VEH basée au Cap-Haïtien. Le directeur de cette petite station est très accueillant et s’estime heureux d’offrir un tour aux visiteurs. Cette station de 500 watts, en raison de sa position dans les hauteurs de « Pagne », arrive à couvrir une très grande partie de l’île et de ses environs.

Il est 10 heures du matin ; au micro, trois adolescents animent une émission du type vacances-variétés pour les jeunes. Le pus âgé est muni d’un ordinateur portable (Laptop) et, avec une diction trébuchante, il lit en français un article se rapportant à la santé. Il est visiblement intimidé par la présence des étrangers.

A l’lle de La Tortue les habitants sont accueillants, mais ils laissent l’impression de vivre quotidiennement en attente d’une bonne nouvelle ou d’un projet d’envergure pour leur territoire. Conversant avec une citoyenne américaine de passage, l’un des jeunes n’hésite pas à l’interroger : « Etes-vous venue sur l’île pour envisager un projet de développement touristique pour nous ? ». Témoin de la scène, on pense tout de suite aux multiples possibilités qu’offre cette île si seulement les Haïtiens étaient plus réalistes !… Imaginez un instant cette île habitée par des Québécois ou des Allemands... De nombreux projets similaires existent dans le monde. Pourrait-on s’empêcher de rêver de Resorts, de Marinas, de terrains de golf, de bateaux de croisière, d’aéroport international, de chaînes d’hôtels dans ce magnifique endroit situé à 1 heure et demi seulement de Miami ?… Devrait-on prouver l’apport économique auquel, à elle seule, cette île pourrait contribuer, pour le développement d’Haïti ?…

Pourvue d’un beau paysage assez boisé, de belles plages sablonneuses mais désertes, d’eau potable en provenance de sources naturelles, et d’une agréable température, l’lle de La Tortue est donc un véritable cadeau du ciel et de la nature mais, c’est un vrai gaspillage, un paradis inexploité.
Palmiste, le point central de l’Ile de La Tortue

Situé au cœur de l’lle de La Tortue, Palmiste est considéré comme le village le plus développé de la région. Y siègent un Commissariat de Police (avec seulement de 6 policiers), une église catholique, au moins un temple protestant , trois cybercafés, une station de radio communautaire (Tortue FM émettant depuis Haut-Palmiste sur le 93.1). Le Collège Saint-Miguel des Frères des Ecoles Chrétiennes (FEC), a été fondé en 1985. Il est fréquenté par un effectif de 279 élèves. C’est d’ailleurs la principale école secondaire de l’île. Le nouveau directeur de cet établissement scolaire, le jeune Frère Marc-Antoine Fleurisca, est fier d’indiquer aux visiteurs que « son institution est la meilleure de l’île et qu’on ne fait pas de cadeau à ceux qui la fréquentent, car on y dispense une éducation de qualité ». A noter que, sur le même campus, est logée l’Ecole Notre Dame des Palmistes, également la plus importante école primaire de l’île, avec un effectif de 850 écoliers.

Disposant d’une vue superbe de Port-de-Paix et de toute la côte Nord-ouest (décrite par certains comme étant « la pus belle vue de la terre d’Haïti », en particulier de la zone qui va du Cap-Haïtien à Jean-Rabel), la Téléco utilise le toit de la résidence des religieux pour installer ses équipements de communication. Cette position est stratégique, puisqu’elle est située en face du sommet du Haut Piton. Cependant, à part les téléphones cellulaires accessibles à certains endroits de l’île, la Téléco n’offre aucun service à domicile, et, depuis un an et demi, leur système téléphonique public est en dysfonctionnement.

Une absence remarquable de l’Etat

En raison de l’absence de l’Etat, les véhicules circulent sur l’île sans aucune plaque d’immatriculation ; qui pis est, certains utilisent des plaques enregistrées aux Bahamas , leur pays d’importation !...

En dépit de la pauvreté apparente de l’île, le visiteur se rend rapidement à l’évidence de la richesse de certains habitants dont bon nombre possèdent des bateaux commerciaux reliant la Floride à Port-de-Paix. Un particulier a même entrepris la construction d’un mini-stade de sport avec ses propres ressources financières, et l’appui de la population locale.

Une association dynamique des habitants de cette région insulaire et un regroupement des enfants de l’lle de La Tortue vivant à l’étranger favoriseraient une prise de conscience ou un réveil des esprits en ce qui a trait à la situation déplorable de ce territoire. Ce regroupement pourrait prendre en main la destinée de l’île, sinon exercer des pressions sur l’Etat central qui, jusqu’ici, est non seulement inexistant mais s’est montré désintéressé jusqu’à laisser l’impression d’oublier complètement cette île de 180 Km2 où vivent officiellement 28 à 30.000 âmes, mais, 50 à 60.000, selon un notable de la zone, M. Louiston Altès, le Directeur de Tortue FM.

Port-au-Prince, septembre 2007

N.B l’auteur de l’article, Joël Lorquet, est artiste, imprimeur et journaliste