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La Francophonie redonne quelques couleurs à Port-au-Prince, mais pas assez

Par Stéphane Pierre Paul

Publié le vendredi 18 mars 2005

Pour la première fois depuis son lancement en 1993 en Haïti, la fête de la francophonie est orientée vers une appropriation collective, un désenclavement social et tend à trouver des résonances populaires ; un objectif somme toute hypothétique dans l’etat actuel des choses et des gens.

On assiste avec un certain plaisir, à un foisonnement d’activités ici et là, pour cette quinzaine de la Francophonie 2005 dont Haïti est le siège officiel. Et pour cause, le secrétaire général de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) Abdou Diouf, en personne, célèbrera la journée internationale de la Francophonie le dimanche 20 mars, à Port-au-Prince. La présence d’un ancien chef d’Etat sénégalais dans nos murs, pour un moment empreint d’une si grande solennité, est de toute évidence très prestigieuse et hautement symbolique. Ce qui tranche radicalement avec le rôle de faire-valoir, de simple figurant dans lequel on confine traditionnellement Haïti, au sein de la famille francophone internationale forte de 63 membres.

Mais, dans quel décor va-t-on recevoir un hôte de cette envergure, sans doute curieux, en dehors de ses fonctions de patron de la francophonie institutionnelle, de découvrir - comme avant lui son prédécesseur Senghor à la fin des années 70- la terre de l’incarnation suprême des valeurs noires et de l’héroïsme anti-colonialiste. Les expressions effroyables du mal-développement, d’un environnement délabré au possible seront donc réservées à Diouf ; puisque quelques heures seulement avant son arrivée, aucun effort particulier n’a été entrepris par les autorités, ne serait-ce que pour tenter de maquiller les laideurs du quotidien, et retrouver un peu de la fierté indissociable de la proverbiale hospitalité haïtienne d’antan.

Hélas, nous endossons nos habits de parias, nous ne sommes plus aiguillonnés par la volonté et le désir légitimes de ne pas exposer notre misère, nos désarrois collectifs, nos échecs, à la condescendance des autres ou dans le meilleur des cas à leur commisération.

l’évènement lui-même : un déficit de représentativité

Deux principaux pôles d’activités commémoratives se sont dessinés cette année -beaucoup plus encore que dans les années antérieures- dans le cadre de la quinzaine de la Francophonie : La Faculté de Linguistique Appliquée (FLA), principale initiatrice du mouvement et le Ministère de la Culture associé à des institutions partenaires pour la partie officielle et festive de l’évènement.

Connue pour son engagement dans la cause commune d’une créolophonie épanouie et d’une francophonie pleinement vécue, en conformité avec nos repères identitaires et notre univers culturel, la FLA a mis le paquet en assurant la diversification de ses activités : ventes-signatures, cycle de conférences, spectacles etc. Une panoplie d’initiatives ludiques couplées à des débats réflexifs, d’une grande rigueur universitaire sur la problématique de l’appropriation, de l’enseignement et de l’existence du français dans l’espace socioculturel haïtien. Rien à redire sur le plan strictement intellectuel. Outre le doyen Pierre Vernet, les chercheurs français Pierre Dumont et Lionel Martin de l’Université Antilles-Guyane (UAG), sont là à titre de conférenciers invités.

Cependant, la participation manque de pluralité, l’ensemble de l’Université d’Etat n’y est pas associée ; un sentiment d’isolationnisme voulu ou subi se manifeste. En raison peut-être du maigre budget disponible.

Pour sa part, le gouvernement tient une présence visible sur plusieurs fronts ; les représentations théâtrales, les tours de chant se multiplient tant à Port-au-Prince qu’en province. A l’actif du Ministère de la Culture, on mettra la création au Forum Eldorado d’une pièce de la troupe Zepon, venue de Gros-Morne. Une vraie note de fraîcheur, capable de nourrir les rêves les plus fous d’une vie théâtrale provinciale et de la fin de l’absolutisme du pouvoir des élites sur l’activité dramatique en Haïti.

Il est bon aussi d’applaudir la participation d’artistes représentant la Belgique, le Québec et l’Afrique francophone. La matérialisation de l’idée de fraternité et d’échanges entre les créateurs et les peuples d’un espace linguistique pluriel.

Mais, il faut aussi s’interroger sur l’accaparement, un tantinet prétentieux et monopolistique par le gouvernement, de la quasi-totalité des manifestations culturelles prévues dans le cadre de la quinzaine. Comme si seule une certaine allégeance politique ou clanique y donne accès. Peu d’écrivains, de conteurs et d’artistes haïtiens d’ici et de la diaspora sont au programme. La mobilisation d’un public socialement transversal est également loin d’être atteinte.

Les grandes figures d’outre-tombe de la chanson francophone haïtienne- une denrée de plus en plus rare- Guy Durosier, Gérard Dupervil, Ansy Desrose, Roger Colas et Maurice Sixto - excusez du peu- n’ont pas eu l’honneur d’être ressuscités à l’occasion du festival international du conte et de la chanson. On dirait que ces représentants emblématiques de notre culture n’avaient jamais existé.

Il est également à déplorer l’absence de la communauté universitaire et du monde scolaire, en dehors de quelques apparitions fantomatiques. De la pure figuration.

Enfin, les médias ne sont nullement associés à la célébration d’une francophonie qu’ils bercent pourtant tous les jours, à travers, pour certains, une programmation savante et la diffusion passionnée de toutes les grandes voix de la francophonie Brel, Ferré, Brassens, Piaf, Cabrel, Sardou ou ... Céline Dion.

Qu’on le reconnaisse honnêtement, la langue française -porte-étendard de la francophonie- doit en partie son existence, aujourd’hui encore dans notre pays, aux médias de communication de masse, principalement aux stations de radio, véhicule par excellence des valeurs et des spécificités culturelles, donc des richesses du monde francophone. Au quotidien !

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