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Si m pa rele

Les oubliés de la frontière…

La chronique hebdomadaire de l’écrivain Lyonel Trouillot


Un ami sociologue pour lequel j’ai beaucoup de respect à cause de sa capacité à mettre le doigt dans la plaie et sa volonté d’analyser sans peur les mécanismes d’exclusion sociale dans la société haïtienne, a attiré mon attention sur le silence, désormais habituel, qui entoure le massacre de milliers d’haïtiens en République dominicaine.

Il y a 72 ans, un pouvoir, un Etat, avec l’accord de secteurs économiques et sociaux, massacrait des hommes, des femmes et des enfants avec lesquels nous partagions au moins une citoyenneté à défaut d’autre chose.

Dans d’autres pays, on aurait essayé d’avoir un compte aussi précis que possible du nombre de victimes. Dans d’autres pays, on aurait relevé leurs noms, établi des listes, inscrit ces listes dans des archives historiques. Dans d’autres pays, on leur aurait dressé des monuments. Dans d’autres pays, on aurait gardé l’événement en mémoire pour en tirer leçon. Pourquoi ? Comment ? Le poids de la perte et ses conséquences. La responsabilité de ceux qui l’ont perpétrée, la solidarité symbolique avec les victimes…

Dans d’autres pays… mais ici, on a choisi d’oublier. Il est plus facile d’oublier. Et les enfants ne sauront pas, ou ils auront une connaissance vague des faits. En réalité nous enseignerons à nos enfants, par le silence, que cela n’a pas d’importance. Après tout, nos élites économiques n’aiment pas que les cadavres de quelques inconnus incapables de leur vivant d’adopter l’accent dominicain viennent troubler leurs vacances ni leur commerce. Et nos dirigeants politiques n’ont toujours pas trouvé les termes d’une politique étrangère fondée sur un principe d’équité et de cohabitation dans la dignité avec la République dominicaine.

Les victimes du massacre n’ont donc ni diplomates, ni Etat, ni amis. Abandonnés à l’oubli dans leurs fosses.

Qu’est-ce qu’un pays qui ne sait ni pleurer ses morts, ni prendre cas des vivants ! On a l’impression que ce qui nous est arrivé de pire peut se reproduire sans choquer les consciences. Car, le silence sur les morts n’est pas attitude envers le passé, c’est une attitude envers le présent. Le présent est fait de nos victoires et de nos pertes. C’est parce qu’il n’y a pas de « nous » que nous ne pouvons ensemble pleurer « nos morts », ni transformer le mauvais côté de l’histoire et des dates fatidiques en points de repères pour discuter de l’avenir.

A l’est comme à l’ouest de l’île, ils pourrissent seuls dans leurs trous, les oubliés de la frontière…