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Haïti-Littérature

Georges Castera : L’amour, le sexe, la vie…

Une plongée de Lyonel Trouillot dans l’univers littéraire et la dernière publication de l’auteur


Choses de mer sur blessures d’encre, poèmes, Georges Castera, CIDIHCA, 2010)

« En buvant dans tes mains / apprends-moi ta syntaxe / initie moi à la vitesse du cœur… »

Le vieux maître a encore frappé. Dans l’histoire des lettres haïtiennes Georges Castera, de son vivant même, a déjà acquis la place privilégiée de celui qui, toute une vie, est resté fidèle à la poésie en l’alliant à au moins deux causes : l’amour et le rêve d’un monde plus juste. Il ya dans ces poèmes cette éternelle jeunesse de qui a la force du don, la force de combattre, dans la fidélité à des choix contre lesquels le réel ne peut rien. Sauf peut-être à leur donner des occasions tantôt douloureuses, tantôt merveilleuses de s’affirmer dans leur renouvellement. Les mots de Castera, ce sont toujours « paroles pour ne pas mettre la vie en danger d’infidélité ».

Dans son dernier recueil, Choses de mer sur blessures d’encre, le corps féminin, l’être aimé, métaphores de mer : sable, bleu, vents marins, la thématique en soi n’est pas nouvelle ni chez le poète ni dans la tradition poétique. Mais le miracle Castera tient à la surprise créée par l’image inattendue, preuve que, comme le disait Léo Ferré « ce n’est pas le mot qui fait la poésie, c’est la poésie qui illustre le mot ». Simple, croirait-on : « je tombe dans ta vie en feuille morte pour faire le moins de bruit possible ». Derrière la simplicité apparente, le travail qui révèle le possible des mots de tous les jours, car l’idée est de « déposer aux pieds de l’être aimé un langage inconnu ».

Chez de nombreux jeunes (et moins jeunes ) poètes la mode est aux métaphores sexuelles, à l’appropriation d’un lexique génital surpeuplé de vagins, de pénis et de clitoris, ce que René Philoctète, pressentant peut-être la mode à venir appelait moqueusement des « kout fouk » le lexique de l’acte sexuel et des parties intimes du corps n’est ni plus ni moins riche qu’un autre, ni plus ni moins acceptable ou rejetable qu’un autre. Après tout la poésie se fait avec tous les mots, et ce sont des moralistes attardés qui veulent cacher certains mots dans le code x.

Pas question de pénaliser un poème pour cause de lexique. Mais ce qui fait parfois problème dans cette nouvelle mode, c’est que le lexique en soi ne produit pas du sens et que parfois on se demande quel est le propos ou quelle serait la quête dans cette mer de sexes à peine couverte de poils pubiens. Le second problème étant (et cela ouvre la porte à des débats sur le machisme) le discours de la performance du mâle, le corps féminin se réduisant souvent à matière à extase, réceptacle du sperme du poète-pilonneur dans un langage, la femme étant au mieux une sorte de « trophee-wife ». Facile pour un homme de se prendre pour Pygmalion.

Chez Castera, le poème n’est pas chaste ( il déteste probablement un adjectif aussi vieux que niais), mais il n’est pas non plus voyeur, et la dimension performative invoquant les jeux amoureux fait partie d’un système qui rend hommage à l’amour et à l’autre : toujours sujet. Hommage. Générosité. Dans cette fête païenne des corps (« tes seins ne supportent pas la croyance en Dieu ») ce n’est pas le poète qui ensemence et donne vie. Au contraire : « Boire dans ta main donne de l’ascendant à mes mots de passe ». Ou encore : Ce matin ô merveille j’ai enfin touché ton sourire et tes mots avec ma langue ».

Généreuse, sensuelle, libre, la poésie de Castera éternellement ouverte à la fête charnelle, à la vie concrète toujours à rendre plus heureuse. Métaphores de la sédition et du rêve. Du grand art. Et l’idée du partage : « Que le temps soit maintenant ouvert au partage ! »

Lyonel Trouillot