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Publié le mardi 11 janvier 2011

La Reconstruction d’Haïti par la communauté internationale est un leurre fonde sur une idée fausse : celle d’une Haïti complètement détruite par le séisme du 12 janvier. Ce dernier a occasionné des dégâts considérables sur le plan humain et matériel, mais seulement dans deux départements, l’Ouest et le Sud Est, et, à un niveau moindre, dans les Nippes. Compte tenu de l’importance de la région métropolitaine de Port-au-Prince dans l’Ouest (la capitale représente 30% de la population totale du pays et le département 40% de l’électorat national), l’ampleur des dégâts a eu, sur l’ensemble du pays, l’effet d’un choc psychologique et des conséquences potentiellement durables sur la recomposition démographique et l’économie des régions. Le gouvernement et ses alliés n’ont pas eu à faire beaucoup d’efforts pour convaincre l’opinion publique, sans l’associer à leur démarche, et obtenir l’adhésion des haïtiens à l’idée d’une reconstruction rapide et simpliste grâce au soutien magique des « amis de la communauté internationale ». S’il n’y a pas eu vraiment de débats structurants, la question du « Que faire ? » a été largement évoquée au sein de la population, chacun se croyant obligé d’intervenir dans les medias ou à travers d’organisations constituées dans l’urgence et la précipitation et qui ne durent la plupart du temps que l’espace d’un cillement. Surfant sur la vague d’émotions qui s’était emparée du pays, au lendemain de la tragédie, certains trappeurs aguerris ont tendu de vastes pièges tout autour du périmètre de nos cœurs endoloris pour nous faire accroire que l’heure de la reconstruction avait finalement sonné.

Il s’agit d’une grande manipulation qui a marché jusqu’à un certain point. Certains se sont trompes de bonne foi en entrevoyant un Plan Marshal à l’instar de celui que les américains mirent en place pour sauver et revitaliser l’Europe occidentale détruite, après la seconde guerre mondiale. Une grand-messe internationale s’est tenue au siège des Nations-Unies à New-York avec des effets d’annonce exprimés en valse de milliards ; une structure mixte controversée haïtiano- étrangère dénommée Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) est créée pour se substituer à l’Etat et, pour ne pas être en reste, le gouvernement, qui était pratiquement absent depuis le 12 janvier, s’est donné les pleins pouvoirs avec un état d’urgence d’une longévité exceptionnelle de 18 mois, temps supposément essentiel à la « reconstruction ».

Abasourdis par les effets dévastateurs du séisme, les haïtiens ont subi ces forfaitures avec seulement quelques réactions d’indignation de ce qui est resté dans ce pays comme force de progrès et de résistance. Mais, ils n’ont pas mis beaucoup de temps à comprendre la manœuvre. Le gouvernement et ses alliés nationaux et internationaux ont beau capitaliser sur l’aide a la reconstruction en ressassant « les milliards de la reconstruction », la grande majorité des haïtiens ne s’y sont pas trompés et les promesses n’ont rien changé en définitive à la perception désastreuse de cette communauté internationale bureaucratique, condescendante, dépensière, inefficace, dépourvue d’âme, de modestie et de créativité. Ils ont vite déchanté et ils ont rejeté cette approche faite d’idées préconçues et d’une stéréotypisation de la représentation des problèmes du tiers-monde. On en a pour preuve, l’indifférence dans laquelle la deuxième réunion du Conseil d’administration de la CIRH s’est tenue fin juillet, à Port-au-Prince.

Mais, est-ce suffisant d’identifier la manipulation ? Car, les forces au pouvoir aujourd’hui en Haïti sont celles qui croient que le temps est venu pour un retour à la dictature pure et dure sous les oripeaux d’un populisme singulier alternativement autocratique et débonnaire. Les tenants du statu quo ont négocié une tutelle explicite, indigne et avilissante, mais, qui leur garantit la pérennité au détriment des forces progressistes et démocratiques. Pire, là où les vautours de la communauté internationale parlent de « reconstruction » (il faut entendre par là contrats juteux), les forces internes de la restauration préconisent la « refondation » en tentant de réussir une dernière manœuvre de manipulation.

Le problème aujourd’hui est de savoir comment utiliser les termes « Reconstruction » et « Refondation » sans faire le jeu des cyniques représentants de la restauration sur le plan national comme sur le plan international. Car, il nous faut effectivement reconstruire et refonder notre mode d’existence sur ce petit coin de terre à travers un nouveau modèle de société basé sur le « vivre ensemble », donc, un pacte ou contrat social qui s’articulerait autour d’un projet national reflétant un idéal collectif et la conciliation d’intérêts divergents. Le défi est de taille et la solution innovante. Cela dépend de plusieurs facteurs pas toujours faciles à maitriser dans un environnement social complexe où le rapport à la vérité, le formel, la transparence ne sont pas les valeurs les plus partagées. Le mensonge, le marronnage, le bluff institutionnalise, les réflexes claniques, la perversion des valeurs citoyennes, le dévoiement des vertus démocratiques, l’absence totale de respect dans les rapports politiques et sociaux, le mépris de l’autre, la fuite en avant permanente, le refus du collectif et les pesanteurs d’un apartheid social qui ne dit pas son nom l’emportent malheureusement presque toujours. La situation socio-économique s’est aussi dangereusement détériorée depuis le séisme : l’économie de rente continue sa descente aux enfers dans un contexte où l’opulence et la posture « salvatrice » des ONG jurent avec la détresse et la misère hideuse de plus d’un million et demi de réfugiés sous les bâches et les tentes.

Il faut à la fois reconstruire et refonder. Mais, comment ? Bien sûr, il faudra reconstruire en mieux tout ce qui a été détruit le 12 janvier par le séisme à Port-au-Prince, Léogâne, Jacmel et Petit-Goâve. Mais, nous ne pourrons pas le faire en comptant d’abord et seulement sur l’aide internationale. Il faudra refonder l’Etat et sa gouvernance, mais aussi refonder les rapports humains entre nous et les autres. Il nous faudra déconstruire cette mentalité de colon local –héritée de l’ancêtre occidental- maintenue par l’oligarchie des puissants (une infime minorité) depuis deux siècles pour dominer les faibles (de plus en plus, l’écrasante majorité de la population) pour plus de fraternité, plus de solidarité, plus d’humanité. Pour survivre, Haïti ne pourra pas faire l’économie d’un changement de cap, un changement de paradigme. En clair, une révolution sociale.

Retrouver la voie

L’expérience désastreuse de la mauvaise gouvernance de ces cinq dernières décennies a conduit le pays dans l’indignité de l’extrême pauvreté et les profondeurs abyssales d’une dépendance chronique qui frise de plus en plus le néocolonialisme et caricature un peuple a l’histoire glorieuse et a accouche d’une révolution unique ayant contribué à façonner le monde moderne et les valeurs fondamentales de sa civilisation. De première république negre, Haïti est devenue le cendrillon des Amériques. Dans l’ère contemporaine, aucun pays de la région n’a cumulé autant que le nôtre un tel déficit de souveraineté en dépit des contraintes majeures imposées à tous par les grandes puissances et les institutions multilatérales qui dominent l’économie mondiale et dictent le nouvel ordre qui va avec.

Haïti ne pourra pas se relever toute seule. Il lui faudra compter sur l’appui de la communauté internationale redéfini d’abord suivant les intérêts nationaux. Mais, Haïti va devoir surtout apprendre à constituer ou reconstituer sa force interne, recoudre, dans une nouvelle dynamique, le tissu social amoché par tant d’années de haine, de déchirements inutiles, d’affrontements stériles et sans grandeur, de pseudo-victoires et de trahisons assassines. Une nouvelle éducation pour la jeunesse livrée aux pires monstruosités, de nouvelles pratiques sociales, la réinvention du quotidien, de nouvelles approches sont nécessaires pour reconquérir la souveraineté confisquée. L’intégration nationale est déterminante, tout comme son pendent naturel, l’éradication de l’exclusion sociale de masse. Car, seule une vaste mobilisation patriotique, enfin libérée de nos atavismes et de notre individualisme archaïque et suicidaire, pourra garantir le relèvement du pays à moyen et à long terme au bénéfice de ses filles et ses fils, sans exclusive.

L’ampleur de la désintégration est telle qu’on ne peut aujourd’hui envisager de façon lucide qu’une reconquête progressive de notre souveraineté. Cependant, un tel objectif ne sera réaliste que si de grands sacrifices sont consentis. Il faudra beaucoup d’humilité et de courage pour proscrire les comportements marqués au coin de l’hypocrisie tenace des uns et l’exhibitionnisme suranné des autres. Car, retrouver sa dignité de peuple se mérite ; on ne la quémande pas et elle se construit quotidiennement avec courage, lucidité, honnêteté, synergie et générosité envers les faibles, les masses démunies, les enfants et vieillards abandonnés, la jeunesse nombreuse et désœuvrée et une armée de femmes monoparentales et de paysans oubliés.

La Reconstruction ou la Refondation du pays n’est possible qu’avec une vision progressiste qui intègre tous ces paramètres transcendent nos mesquineries. On ne sortira de l’enfer de la pauvreté et de ses corollaires qu’en offrant une alternative viable à l’ensemble de la population esseulée et humiliée par l’exercice depuis cinquante ans, avec des variantes, d’un populisme deshumanisant de Duvalier a Préval en passant par les régimes militaires et Aristide. La dignité a un prix et, dans le contexte actuel, ce prix est particulièrement élevé et il faudra payer toutes les dettes cumulées.

Liliane Pierre-Paul

Refonder Haïti ?
Essai
Editions Mémoire d’Encrier
2010
Québec, Canada