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Haïti-Politique-Editorial

100 premiers jours « ni roses ni blancs » !

Publié le mercredi 17 août 2011

Le 14 août 2011 a marqué le 3ème mois de la prestation de serment du 56ème président haïtien, Michel Joseph Martelly.

Il s’agit des « 100 premiers jours » du chef de l’État. Ordinairement, les 100 jours d’un gouvernement offrent l’occasion de faire des bilans dans les « grandes démocraties ». On réalise alors dans quelle direction s’oriente la barque gouvernementale. Les commentaires et réactions vont généralement dans le sens des retouches à apporter ici ou des renforcements à effectuer là.

Par le fait qu’une telle période suffit à évaluer l’action gouvernementale, les 100 premiers jours marquent aussi la fin de la traditionnelle « période de grâce ». Les acrimonies refont alors surface. L’opposition définit ses quartiers. La presse se montre moins complaisante. La société civile organisée, les syndicats et les organisations de base, font monter d’un cran, ou même de plusieurs, leur potentiel revendicatif.

On est vraiment très loin d’un tel schéma dans l’Haïti « rose et blanc » de l’an de grâce 2011. Parce que, c’est encore l’expectative un peu partout. Le sentiment est largement partagé qu’on tourne en rond et que la machine a du mal à démarrer. Autant le pouvoir paraît s’évaporer, autant les secteurs politiques paraissent déliquescents. La société civile organisée tonitruante autrefois, se tait. Haïti est devenu un bateau désorienté dans la mer des Caraïbes. Vers quelles rives dérivons-nous ?

Oser parler du bilan des trois mois du chef de l’Etat, c’est courir le risque de se faire « identifier » par les « amis » du président comme l’a piteusement fait l’un d’entre eux il y a une semaine, à la télévision d’État. Mais, comme le pays n’appartient pas qu’à ces derniers et que la triste situation dans laquelle nous nous trouvons risque d’empirer, il faut bien prendre le risque de parler. Il ne faut surtout pas se laisser intimider par les rumeurs relatives à la reconstitution d’une puissante police secrète par des gens des anciens régimes, qui s’y connaissent certainement. Ce n’est pas forcément vrai. Cependant, les tentations de s’imposer et de régner en maître et seigneur, du côté tant du chef de l’État que de ses « amis », risquent bien de les amener à ces sentiers battus. Comme les mêmes causes produisent les mêmes effets, on n’a alors pas besoin d’être grand clerc pour prédire l’avenir, au cas où seraient de nouveau empruntées des voies aussi périlleuses.

Les trois premiers mois sont caractérisés par l’absence visible de réalisations. Ce serait vraiment forcer la note ou même défier « tèt kaleman » l’intelligence d’oser prétendre qu’ils sont « roses ».

Le pouvoir peut toujours revendiquer la constitution du Fond National de l’Education (FNE) à partir des prélèvements opérés sur les appels téléphoniques et les transferts ; le lancement à tour de bras des semaines thématiques : semaines de la reconstruction, du tourisme et de la technologie ; (la dernière en date, au-delà des trois mois, c’était hier, la semaine de la gouvernance) ; il faut également mettre à l’actif de l’Exécutif la proposition au Sénat de la liste des noms des membres des conseils d’administration de la BRH et de la BNC.

Et après ? « Anyen », répondrait Pyram dans Pèlen Tèt » de Frankétienne.

Ce qu’il convient vraiment de retenir, pendant ces 3 mois, se résume à quelques inquiétants constats : une hyperactivité du chef de l’État qui laisse croire à la continuation de la campagne électorale ; un président qui ne consacre pas suffisamment de temps à l’étude et à l’analyse des dossiers ; des discours « improvisés » dénotant un manque flagrant de compréhension et de maîtrise des problématiques (dans l’entourage du chef l’on doit bien souvent retenir son souffle à chaque prise de parole, par peur qu’il ne lance de nouveaux pavés dans la marre) ; une incapacité manifeste à adopter des mesures d’État relevant strictement des prérogatives présidentielles, dans l’attente de l’installation d’un nouveau gouvernement ; une distance marquée par rapport aux différents secteurs de la société qui ne sont pas consultés en ce qui concerne les orientations à adopter ; l’absence d’une politique parlementaire et d’une réelle volonté de dialogue et de compromis qui eurent pu éviter les échecs successifs dans le choix du premier ministre.

Par le refus d’appliquer une telle politique, le chef de l’Etat ne semble pas trop préoccupé (comme l’ont déjà fait remarquer plus d’uns) par la nécessité d’élargir sa base sociale et populaire, ayant été tout de même élu par un électorat relativement faible lors d’un scrutin assez problématique.

La tentation est forte à la tête de l’Exécutif de vouloir en faire à sa guise, d’évoluer en dehors du système défini dans la constitution et du cadre établi par les lois. On en veut pour preuve les prélèvements sur les appels téléphoniques et les transferts que la présidence refuse de présenter comme des taxes, mais pour lesquels, malheureusement, la nomenclature économique n’a d’autre dénomination. Alors là, il fallait encore composer avec le parlement. On ose croire que celui-ci ne prendrait pas le risque de sombrer dans l’impopularité en faisant obstruction à des taxes qui iraient droit vers l’éducation gratuite. Députés et sénateurs prendraient peut-être « tèt kale » le train du succès politique.

L’on réalise alors que, soit le président n’a pas d’équipe, soit que son équipe est incompétente ou qu’elle craint d’affronter le caractère réputé très explosif du « chef ». Le moins qu’on puisse dire à ce propos est qu’on est conseiller ou qu’on ne l’est pas. Il faut savoir avancer et défendre ses points de vue et, au demeurant, se retirer quand on n’est pas pris en considération. Car, il s’agit bien d’un pays et non de la république des petits copains. Il s’agit encore moins d’un « orchestre » dans lequel, comme dans le jazz, le soliste virtuose peut, solennellement, exploser et donner, même momentanément, l’impression que les autres musiciens ont cessé d’exister.

Si le pouvoir ne réalise pas la gravité de la situation, il fera face tôt ou tard à la contestation populaire. Car, les besoins sont immenses et urgents. Les fuites en avant, consistant à jouer la carte traditionnelle de la paranoïa et à voir des ennemis partout jusqu’à les persécuter, ne conduira pas au succès. On s’attend à ce que, pour se voiler la face, des boucs émissaires seront recherchés dans divers secteurs : dans les milieux politiques, des dirigeants et des ex-chefs d’Etat peuvent être ciblés ; dans la presse, des médias et des journalistes seront « identifiés » comme l’a récemment fait un proche du chef de l’Etat ; la communauté internationale pourra aussi être l’objet de maints reproches. Et, ces accusations conduiront inévitablement à des actions s’inscrivant dans la triste tradition des régimes autoritaires haïtiens.

Que l’on ne s’y méprenne pas : le peuple haïtien a soupé de ces recettes et ne se laissera pas utiliser dans de folles et sordides entreprises. Certes, on a toujours vu des sbires. Et, ils doivent encore être légion ces hommes de sac et de corde, ces hommes de main utilisés par tous les régimes. Ils sont peut être déjà prêts à livrer l’assaut contre la presse, contre les secteurs politiques et le parlement accusé déjà d’exercer la dictature. Cependant, il ne faut jamais oublier que les mêmes causes produisent les mêmes effets et que les systèmes répressifs ont fait leur temps que ce soit en Haïti, ou ailleurs. Les régimes autoritaires de Tunisie et d’Egypte viennent d’en faire l’expérience. En Syrie, la dictature s’enfonce désespérément dans les crimes contre l’humanité. Bachar Al Assad devra tôt ou tard se présenter par-devant le tribunal de l’Histoire ; Khadaffi est dans un bourbier en Libye. Pour ne citer que ceux-là.

La voie pour Haïti est irrémédiablement dans la recherche commune d’une solution à nos problèmes. Cela implique : une claire volonté de dialogue de la part de tous ; l’engagement sincère à conclure des accords pour la résolution des problèmes fondamentaux du pays ; l’élaboration d’un plan qui porterait sur plusieurs années et par rapport auquel toutes les forces vives du pays seraient contraintes de s’engager ; la volonté commune d’évoluer dans le cadre défini par la Constitution et les lois.

Le caudillisme, ainsi que l’amateurisme arrogant et suffisant n’apporteront pas le salut à un pays exsangue comme le nôtre. Qu’aucun pasteur ou prêtre ou prélat, qu’aucun président, qu’aucun conseiller de la présidence, qu’aucun acteur étranger motivé par des projets de tutelle ne nous le propose ou nous l’impose. Pour Haïti, aujourd’hui plus que jamais, l’option c’est la démocratie, la vraie. Hors de la démocratie, point de salut !

Marvel DANDIN