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Haïti-Politique-Éditorial

Dix scories et pièges qui font d’un Chef d’État un « Chef d’un tas »

Obstacles majeurs au changement véritable

Publié le samedi 8 octobre 2011

À ce nouveau carrefour de la vie nationale marqué par l’accession d’un nouveau Chef de l’État le 14 mai dernier, il importe de réaliser, à titre de rappel et/ou de mise en garde à qui veut bien entendre, l’inventaire des scories et des pièges dans lesquels tombe généralement un « Chef d’État », qui devient dès lors un « Chef d’un tas » entraînant son pays dans la dérive.

Il en est de ces facteurs qui se présentent à lui et dont il ne peut s’en défaire avec facilité. Ce sont, à proprement parler, les « attributs » du système. Il y en a d’autres qui sont en rapport direct avec sa personnalité, sa formation politique, sa vision du pays et sa conception de son statut de « Chef ».

Pour peu qu’un « Chef » n’y prenne garde, et dès que son profil psychologique et politique s’y prêtent volontiers, le voilà parti pour les aventures que l’on connaît et le destin fatidique qui y est généralement associé.

1- A relever dans le profil du « Chef » haïtien : sa soumission servile à la volonté de l’étranger

Rares sont les chefs d’État haïtiens qui ont su afficher un comportement digne et responsable face aux représentants des gouvernements et des centres de décision étrangers. L’intérêt national passe généralement au second plan. Le « blanc » dicte sa volonté. Or, il est avéré que les solutions proposées par l’étranger n’ont jamais tenu compte de la spécificité de nos problèmes. L’occupation d’Haïti par les États-Unis a duré 19 ans (1915-1934). Elle n’a pas transformé pour autant de façon significative les structures de la formation sociale haïtienne. Les « occupations » postérieures, jusqu’à celle d’aujourd’hui assurée par la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti (MINUSTAH), n’ont pas concrétisé leurs promesses.

D’une manière générale, l’étranger a toujours procédé de manière unilatérale, pour ne pas dire « impériale ». Un laboratoire basé en Occident, bien souvent une institution financière internationale, définit le modèle auquel les « petits pays » doivent s’ajuster. Dans notre cas, c’est le Fond Monétaire International (FMI) qui donne le ton, avec le concours agissant de l’Union européenne, de la Banque Mondiale et de la Banque Interaméricaine de Développement (BID). La cohorte met efficacement à contribution les moyens financiers, diplomatiques, politiques et militaires de Washington, Paris, Bruxelles et Ottawa.

En appliquant à la lettre les « suggestions obligatoires » de l’étranger, les dirigeants haïtiens en viennent à prendre de plus en plus de distance par rapport à la population. Car, les options adoptées ne sont pas le fruit de la concertation nationale. À un moment ou à un autre, ils deviennent impopulaires et sont projetés dans l’œil du cyclone du peuple revendicatif.

2- Soumission du « Chef » aux chants de sirène des « sousou-conseillers-rats de Palais » et des « amis-parents-alliés-kòkòday politik »

Pris en otage par son entourage, le Chef de l’État devient « Chef d’un tas » en perdant tout à fait le sens des réalités. Il évolue dans une bulle, n’entendant que l’écho de sa voix mêlée à celles des « sousou » ou sous-fifres dans une mièvre cacophonie.

Certains « Chefs d’un tas » ont connu plus ou moins de succès en cherchant à éviter un tel piège. L’un de leurs stratagèmes a été de constituer des cabinets formés de politiciens rivaux, de sorte que les avis des uns ne soient pas forcément ceux des autres. Le travail de ces « Chefs » a donc été, dans ces conditions, de réaliser la synthèse des opinions émises et de tracer leur propre ligne à partir de celles-ci.

Encore faut-il que la capacité de jugement du « Chef » soit au rendez-vous. Car, il peut bien disposer de recommandations et ne pas pouvoir les apprécier et les mettre à profit. Cette qualité est indispensable afin qu’il ne soit fourvoyé ni par les uns ni par les autres.

Cela soulève l’épineuse question de la capacité requise pour devenir Chef d’État. Car, ici, il semble que, de plus en plus, n’importe qui s’imagine pouvoir exercer une telle fonction. Suivez mon regard…

3- Distance entretenue par rapport à l’opinion publique : autre travers conduisant généralement à des incompréhensions dans un premier temps, puis, dans un second, à de sérieux malentendus entre la population et le « Chef »

Cette distance se traduit, entre autres attitudes, par le mépris et/ou l’hostilité envers la presse non soumise ou non officielle, quand les tentatives de cooptation échouent.

Aujourd’hui le slogan est « Taisez-vous ! ». A l’époque ‘’bleu-pintade’’, avec ironie et cynisme, on disait : « Bal la fini ».

Il s’agit là de l’attitude traditionnelle de refus des dirigeants haïtiens de pratiquer la transparence et de rendre des comptes. La gestion de la chose publique doit alors être frappée du sceau de l’ésotérisme parfait. Il ne faut pas que le « public » s’en mêle.

Même quand le « Chef » parle et parait être constamment en contact avec la population, son discours demeure allusif quant à la réelle gestion des affaires. Les dossiers ne sont pas étalés. Ils ne sont pas discutés. La population et ses mandataires du parlement et des collectivités territoriales ne sont en fait conviés à aucune participation effective.

Tout devient alors « secret d’Etat ». Les fonctionnaires savent qu’ils doivent retenir l’information et qu’ils jouent leurs postes en agissant différemment. Ils tomberont sous le coup de la loi sur la fonction publique qui consacre en ce sens l’Omerta (la loi du silence).

4- Refus d’ouverture et de dialogue : autre volet du refus de rendre des comptes

D’une manière ou d’une autre, l’opposition doit être contenue ou démantelée. Au mieux, dans la mesure où elle capitule, elle peut être hypocritement conviée au festin.

Les autres secteurs de la vie nationale qui, pour une raison ou une autre, souhaiteraient être impliqués dans les grandes décisions, doivent se soumettre aux caprices du « Chef ». Il les invite au débat, s’il l’entend. Ils n’ont aucun droit d’exiger d’être présents. Ils en sont davantage dépourvus s’ils s’avisent d’être critiques vis-à-vis de l’orientation des pouvoirs publics.

C’est donc le système parfait de l’exclusion.

« Dezyèm mitan an, se pou mwen », avait cyniquement déclaré René Préval au moment de « remettre à leurs parents » des membres de partis politiques ayant bénéficié de ses « largesses » lors de la 1ère mi-temps ou première moitié de son mandat.

Cette pratique d’exclusion marche de pair avec l’esprit de clan, de clique ou de bande que traduisent éminemment les slogans traditionnels « Nou pranl, nou pranl nèt ! Apre nou se nou ! Ti pas kout ! ».

« Attendez votre tour ! C’est nous qui avions remporté les élections. Nous exécutons notre politique », dit-on également.

Une telle position serait tout à fait acceptable dans un pays « normal », c’est-à-dire non dévasté par une quelconque catastrophe (naturelle ou politique) et où la solidité des institutions permet le libre jeu des tendances et des forces politiques. En Haïti post-séisme, qui peut se targuer de pouvoir, seul, tirer le pays de l’impasse ?

5- Messianisme rédempteur : autre travers du « Chef » découlant du refus de concertation et de participation

C’est le « Chef » qui apportera le bien-être à tous, à partir du Palais National. Tout le pays se rapporte à lui. Point n’est besoin de s’évertuer à s’impliquer, à participer. Le « Chef » y pense. Il y pourvoira. Pas nécessaire que le peuple se mobilise et compte sur ses propres forces. Il apportera l’eau, l’électricité, la sécurité, les emplois, l’école, la santé, elatriye...

Corollaire indispensable d’une telle posture : la concentration des pouvoirs. Tout se ramène au « chef » et à son cabinet particulier. Sur le plan institutionnel, cela se traduit par l’absence de décentralisation et même de déconcentration des pouvoirs publics. C’est ainsi qu’est née la République de Port-au-Prince.

Telles que se présentent les choses aujourd’hui, en dépit des grandes leçons du séisme dévastateur, et malgré les slogans trompeurs, on est bien contraint de constater, avec amertume certes, la toute puissance de la République de Port-au-Prince.

6-Autre tare non moins délétère caractérisant le « Chef » haïtien : son refus de s’entourer de cadres compétents pouvant éventuellement lui faire ombrage

Un ministre ou un directeur performant, dont le travail est reconnu, doit être démis de sa fonction avant qu’il ne se porte « candidat » sur la base de ses succès. Il est un rival potentiel, donc un adversaire réel.

Même quand des compétences sont réunies, leurs avis ne sont pas toujours suivis. Le « Chef » a sa propre compréhension des choses. Et c’est ce qui est déterminant.

Le président inaugure tout. Même des jardins d’enfants. A défaut de le faire, toute réalisation doit lui être attribuée. C’est sous son « haut patronage » que tout se fait.

On trouve comme conséquence d’un tel état de fait l’arrogance prétentieuse du « Chef » qui croit tout savoir. Il ne se réfère pas toujours aux dossiers et aux compétences appropriées quand il doit se prononcer ou prendre des décisions.

Le « Chef » s’immisce sans bagage aucun dans tous les dossiers, bradant sans crier gare les intérêts du pays. Certes, les conseillers sont présents. Ils produisent des avis et des recommandations. Mais, ils ne correspondent pas toujours à l’agenda politique du « Chef ».

7- Non respect du principe de l’équilibre des 3 pouvoirs de l’État : une des caractéristiques essentielles du présidentialisme haïtien

Seul l’Exécutif est un pouvoir. Il doit contrôler le judiciaire et le législatif. A défaut, il doit les neutraliser ou les anéantir.

L’Exécutif est détenteur et pourvoyeur de moyens indispensables au fonctionnement des deux autres « pouvoirs ». Il les distribue selon son agenda politique. De ce fait, le « Chef » de l’Exécutif estime être le « Chef » suprême de tous les pouvoirs. Sénateurs, députés, magistrats, tous doivent être à sa solde.

Un exemple de cette conception est le raidissement manifesté par le « Chef » à l’entrée en fonction du Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire (CSPJ) appelé à garantir l’indépendance effective du pouvoir judiciaire. L’entêtement d’un journaliste à vouloir que le « Chef » rende compte de sa décision à ce sujet lui a valu un ronflant juron de la part de ce dernier. C’est dire que cela ne regarde pas le public et que c’est lui, le « Chef », qui doit en débattre avec lui-même ou avec ses conseillers.

8- Non-respect de l’intégrité des institutions

Il arrive que les institutions subissent constamment des perturbations en relation avec l’agenda politique du « Chef » du moment.

On connaît l’histoire de l’armée réduite à sa plus simple expression par François Duvalier. Ce devait pourtant être une institution républicaine chargée de garantir la souveraineté nationale et l’évolution harmonieuse de l’ensemble des institutions sous l’égide de la Constitution. La création du Corps des VSN et la duvaliérisation de l’armée, passant par des purges successives et l’introduction au sein de l’institution d’un certain nombre d’officiers « politiques », a détourné cette institution de sa mission constitutionnelle.

Sous Aristide, la « chimérisation » de la police fut un autre cas d’espèce. La police semble être aujourd’hui encore sur le point de subir les mêmes assauts. Le « Chef » voudrait y introduire ses affidés.

Mais, ce ne sont pas uniquement les forces de sécurité qui font les frais des motivations d’ordre strictement politiques des dirigeants. Toutes les institutions sont touchées. A commencer par le parlement qui n’arrive jamais à remplir sa mission de contrôle de l’Exécutif. Les parlementaires sont généralement soudoyés soit directement, soit par l’intermédiaire de projets exécutés dans leurs départements et/ou dans leurs circonscriptions. Ils seraient alors bien malins de vouloir être à la fois contrôleurs et bénéficiaires/gestionnaires de deniers publics.

La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif, principale institution chargée de vérifier les comptes publics, n’échappe pas au contrôle politique.

En définitive, les institutions ne sont jamais en mesure de remplir librement la mission qui est la leur. Le système est donc, de ce fait, en constant dysfonctionnement. L’agenda politique du « Chef » détermine le fonctionnement des institutions.

Ne pouvant pleinement exercer leur fonction, les institutions de contrôle assistent à la dimension prise par la corruption, laquelle s’étale dans toute sa splendeur.

9- Non-respect par le « Chef » des normes administratives de décaissement et d’utilisation de fonds

Des histoires de détournement et d’enrichissement illicite de chefs d’État et de leurs proches jalonnent l’histoire d’Haïti. Nous disposons de cas récents, ceux de Duvalier et d’Aristide, qui devraient encore faire l’objet d’investigations et de poursuites sérieuses.

Le manque de transparence aidant, les « Chefs » usent royalement des ressources publiques. Ils en distribuent à volonté à leurs proches et à leurs partisans. Ils en accumulent pour eux-mêmes et transfèrent des sommes faramineuses à l’étranger. Ils en utilisent aussi dans des projets-bidons, tels les fameux Petits Projets de la Présidence (PPP). De tels projets échappent au contrôle des organes d’État chargés de leur supervision. Ils constituent des sources par excellence d’enrichissement illicite.

La présidence se substitue ainsi bien souvent au gouvernement. Elle gère directement des projets alors que, selon la Constitution, son rôle consiste à assurer le bon fonctionnement des institutions. Cette réalité explique les antagonismes récurrents entre les deux « chefs » de l’Exécutif, le président et le premier ministre. S’ils ne sont pas ouvertement en compétition, l’un finit par avoir raison de l’autre. C’est toujours le président qui finit par l’emporter, compte tenu de la forte tradition de présidentialisme prévalant chez nous.

10- Primauté de la force sur le droit, pratiquée et consacrée en tout par le « Chef »

Il est une vérité ordinaire que les dirigeants haïtiens privilégient toujours la force sur le droit. On n’a encore vu aucun gouvernement haïtien qui ait dérogé à un tel principe. Certes, il y en a eu qui s’y sont donnés à cœur joie, sans retenue aucune : ce sont les dictatures clairement affirmées.

Il y en a d’autres qui ont couvert leur mépris de la légalité sous des dehors bon enfant, au moyen de discours doucereux délibérément trompeurs : ce sont les démocraties de façade fonctionnant à grand renfort de discours populistes et démagogiques, de vœux pieux et de promesses fallacieuses.

La réalité, dans ces régimes, a toujours été que la force s’imposait au droit quand bien même on jurait de vouloir instaurer l’État de Droit.

Au lieu de s’attaquer au dispositif longtemps mis en place pour que le système fonctionne toujours selon le principe du rapport des forces, le « Chef », qu’il soit de droite ou présumé de gauche, s’installe dans la tradition et tire avantage de celle-ci pour lui-même et pour les siens.

Les 10 facteurs énumérés et d’autres qui ne le sont certainement pas dans le présent article, représentent les défis majeurs qui se dressent sur la route du changement véritable en Haïti. Ils constituent l’aune à laquelle il faudra mesurer les dirigeants haïtiens. Il suffit d’analyser leurs actions au regard de l’un ou de l’autre de ces facteurs pour déterminer à quelle enseigne ils logent véritablement.

Cher dirigeant, voulez-vous vraiment changer Haïti ? Mirez-vous dans le miroir aux 10 palettes que représente le texte que vous venez juste de consulter. Et, bonne chance…

Marvel DANDIN