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Haïti-Politique-Editorial

Dans l’attente du « taureau » : quel avenir pour la démocratie haïtienne ?

« Babye malfini, babye poul »

Publié le mercredi 2 novembre 2011

La réaction officielle du Président Martelly à la position du Parlement dans l’affaire Bélizaire déterminera bientôt la couleur du temps. Comment entend-il réagir aux exigences de la Chambre basse ? Quelle sera son attitude au cas où, lors de la séance d’interpellation au Sénat prévue pour le jeudi 3 novembre, le Ministre de la Justice et le Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères sont renvoyés ?

Si le « Chef suprême » s’incline avec sincérité, c’est-à-dire sans calcul bassement politicien, en reconnaissant qu’il s’est fourvoyé, des lendemains plus prometteurs s’offriraient à la démocratie. On se réjouirait alors de la préservation tant soit peu des acquis démocratiques post-86.

Si c’est plutôt le « Taureau » qui bondit dans la savane, comme d’habitude, alors ce sera le début d’une nouvelle aventure vers une destinée du pays dont les contours ténébreux sont perceptibles à l’œil nu.

Martelly se trouve donc à un carrefour périlleux de sa carrière politique. Ce serait donc le « Kalfou danjere » évoqué par « Boukman Eksperyans » dans sa chanson populaire. De la position qu’il adoptera dépendent autant son présent que son avenir politique.

L’inconvénient dans tout cela c’est que le pays et sa démocratie encore chancelante peuvent faire les frais de l’éventuelle réaction de « Towo gwonde » du « Chef suprême ». Ce qui confirmerait que son emblème de candidat, le taureau, ne fut pas le fruit du hasard.

Vu son tempérament et sa foi dans les manières fortes inspirées du duvaliérisme pur et dur, cela n’étonnerait personne qu’il défie ou veuille défier le Parlement. On ne prétextera d’ailleurs pas qu’il n’avait pas prévenu de son cynisme.

Il ne faut toutefois pas écarter l’éventualité qu’il veuille temporiser, feindre de s’incliner en s’abritant derrière l’indépendance du Judiciaire par rapport à l’Exécutif. La thèse officielle serait alors que la Présidence n’avait rien à y voir. Même quand des parlementaires soutiennent avoir vainement tenté de le convaincre de ne pas jeter leur collègue en prison.

La formule serait alors celle de l’ancien Président René Préval : « Koule anba yo pou al leve pi devan ».

Au cas où il évite la confrontation, on pourrait tout aussi bien assister à de fausses et hypocrites médiations entre le Législatif et l’Exécutif. « Fausses et hypocrites » démarches, parce qu’il est maintenant plus qu’évident que le projet du « Chef suprême » n’est pas démocratique. Les parlementaires n’ont plus aucun doute à ce sujet en dénonçant haut et fort la dictature et le Président de la République qu’ils désignent désormais du nom de « Chef suprême ».

Au-delà de son aversion personnelle pour le Député Arnel Bélizaire, on voit bien que le Président Martelly n’a que faire du Parlement, et même de tous les autres secteurs vitaux de la vie nationale. Son projet unilatéral de rétablissement de l’Armée constitue une parfaite illustration d’une telle tendance.

Le « Chef suprême » suit son étoile et ne cherche qu’à rétablir les « structures surannées et défaillantes » qu’avait paradoxalement dénoncées Jean-Claude Duvalier lui-même à un certain moment. À l’analyse de son entourage et de toutes les nominations qu’il a déjà effectuées, la source d’où il puise ses principaux collaborateurs est désormais bien connue. Le retour à l’ancien système est amorcé et se fait maintenant sans aucune retenue.

On voit bien où l’on va, ou, plutôt, où l’on voudrait qu’on aille. Le conditionnel a son importance. Car, il n’est pas sûr qu’on nous y conduira. Il y a une chose de vouloir et une autre de pouvoir…

Le contexte politique et social actuel, tant national qu’international, diffère considérablement de celui des années 60 qui avait facilité l’instauration de la dictature. La peur du communisme pouvait justifier les ignominies qu’on a alors subies.

Le contexte économique et écologique d’aujourd’hui est tout aussi différent de celui des années 60. Papa Doc pouvait compter sur certaines ressources économiques locales et l’environnement du pays n’était pas aussi dégradé qu’il l’est aujourd’hui. Il pouvait donc lancer son cri de Jacmel et se permettre toutes les imprudences. Mais aujourd’hui, quand on dépend de l’étranger pour la moindre peccadille, un « Chef suprême » se prête dangereusement au ridicule et s’expose à la déroute quand il veut sortir du cadre pré-défini.

À l’heure d’Internet et de l’extension des moyens de communication en général, c’est encore très imprudent de vouloir évoluer à contre-courant de l’histoire.

Ceci étant dit, il importe aussi de ne pas se fourvoyer en s’engageant exclusivement dans une lutte contre la dictature présidentielle. Cela occulterait l’ensemble des problèmes structurels auxquels nous faisons face. Dans une telle optique, il convient de mettre l’accent sur la nécessité que tous les acteurs et toutes les institutions s’engagent dans une dynamique de respect et d’application rigoureuse des règles du jeu démocratique. Tous les acteurs et toutes les institutions, et donc pas uniquement la Présidence.

Si, aujourd’hui, l’Exécutif est pris la main dans le sac, et que le Parlement semble se dresser en dernier bastion de la démocratie, cela ne signifie point que, par rapport au respect des normes, les parlementaires soient des champions et encore moins des modèles de vertu. Si, pour freiner les dérives de l’Exécutif, le Législatif dispose de l’arme de l’interpellation et de la mise en accusation, la question se pose parallèlement de savoir comment bloquer à tout instant les fréquentes menées anti-démocratiques et anti-nationales du Parlement.

« Babye malfini, babye poul », dit le vieil adage haïtien.

Les exemples de violation de la Constitution par les parlementaires sont légion. Les derniers cas en date sont le vote de la Loi portant création de la Commission Intérimaire de Reconstruction d’Haïti (CIRH) et la ratification du Premier Ministre Garry Conille dont, de l’avis général, le profil ne satisfaisait nullement aux prescrits de la Charte fondamentale.

Nous ne semblons malheureusement pas disposer de mécanismes pour bloquer immédiatement de telles dérives quand elles se produisent. Il n’existe que la sanction du bulletin de vote qui n’est utilisable que chaque 2 ou 4 ans. Encore faut-il que, pour que des parlementaires soient véritablement sanctionnés au moyen du bulletin de vote, les élections soient véritablement libres et démocratiques. De bonnes élections devraient devenir la règle et non l’exception. Car, avec des élections « Chanpwèl » et la primauté de l’argent de provenance douteuse dans l’achat des votes et la manipulation des consciences, des parlementaires incriminés peuvent toujours reconquérir leurs sièges.

Un autre aspect de la question concerne la mauvaise image du Parlement au sein de la population. Si l’Exécutif est certainement condamnable dans l’affaire Bélizaire, il n’en demeure pas moins que le Parlement tarde encore à convaincre le gros de la population de ses hautes vertus et de son utilité pour la démocratie et le développement. L’homme de la rue a tendance à croire que les parlementaires ne défendent que leurs intérêts mesquins et ceux de leurs partis au mépris de toute éthique. Ce qui les pousserait à entraver constamment l’action de l’Exécutif. C’est l’opinion couramment exprimée dans les rues. Un tel déficit de légitimité et de popularité auprès de la population, facilite les assauts de la Présidence contre le Parlement, tels qu’on en a connus à travers l’histoire.

Il importe donc que, face à un tel déficit et au bénéfice que peuvent en tirer les secteurs anti-démocratiques, les parlementaires deviennent de véritables représentants de haute moralité du peuple, défendent les intérêts nationaux, votent des lois utiles et nécessaires et contrôlent effectivement l’action de l’Exécutif. Ils identifieraient donc les « intérêts supérieurs de la nation », expression qu’on se plait à répéter sans en mesurer véritablement toute la dimension.

Certes, il ne faudrait pas être idéaliste au point de croire que les politiciens deviendront de tendres bergers et, encore moins des ascètes. C’est d’ailleurs le propre des politiciens d’avoir des intérêts et de les défendre. Quoi de plus normal ! Mais, il y a toujours moyen, si l’on veut que le pays évolue, de concilier d’une certaine manière les objectifs collectifs et ceux d’ordre personnel ou de parti.

C’est à ce prix que le Parlement deviendra fort et respectable et ne sera plus à la merci du premier « Chef suprême » de service, qu’il soit cynique ou pas.

A remarquer, en conclusion, qu’aucune mention particulière n’est faite dans la présente réflexion de l’attitude qui devrait être celle du Premier Ministre Garry Conille dans la crise actuelle. Quoiqu’il soit Chef de Gouvernement, on comprend bien qu’il ne fait, pour le moment, qu’assister, impuissant, au déroulement des événements. N’ayant apparemment pas commandité l’action contre le Parlement, il n’est pas directement visé par la vindicte parlementaire, même si celle-ci concerne des membres de son équipe. Mais, dispose-t-il vraiment d’une équipe ? A-t-il un intérêt quelconque à prendre faits et causes pour les membres de ce Gouvernement au sein duquel il n’a pu lui-même décrocher pas même un seul portefeuille ministériel ? N’aurait-il pas plutôt intérêt à attendre son heure en permettant que le Parlement enlève un peu de sa superbe à « Son Excellence le Chef suprême » ?

Marvel DANDIN