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Haïti-Education-Editorial

Le geste dominicain : les élites dirigeantes haïtiennes au pied du mur !

Nécessité de la tenue des états généraux de l’enseignement supérieur en Haïti

Publié le lundi 16 janvier 2012

Les Dominicains attendent désormais de voir quelle suite Haïti donnera au geste qu’ils viennent d’accomplir en le dotant de son premier campus universitaire, depuis son indépendance.

On peut à bon droit se sentir gêné de constater qu’il en est ainsi. Non seulement en raison des contentieux historiques entre les deux pays, mais aussi à cause de notre glorieux passé de peuple jaloux de son indépendance.

Il faut cependant se garder de verser dans le « fè wont sèvi kòlè », qui pourrait nous amener à sous-estimer l’importance du don et à livrer 50 millions de dollars d’investissements aux caprices des éléments ou à la furie des animaux à quatre pattes.

Au-delà du débat et de la controverse autour de la paternité du campus, la première préoccupation de tous ceux qui prétendent s’y intéresser, serait de définir un plan d’entretien et de conservation des installations.

La priorité des priorités est donc de les garder en état avant les grandes décisions concernant leur gestion. Il faut donc une structure provisoire de gestion dotée des moyens adéquats.

Qui, du gouvernement et/ou de ceux qui ambitionnent d’accaparer le campus, a déjà conçu un plan de telle sorte, incluant l’évaluation des ressources financières et humaines indispensables à cette fin ? Le Rectorat de l’Université d’Etat d’Haïti peut-il déjà répondre à cette question ? Les pouvoirs locaux à Limonade et même les autorités départementales ont-ils les compétences et les moyens nécessaires à cet effet ? Va-t-on se trouver dans l’obligation de solliciter, encore une fois, le concours de l’étranger à cette fin ?

Le cadeau dominicain met définitivement l’Etat haïtien dans « ses petits souliers ». Avec des installations d’une telle capacité, le refus carabiné des dirigeants et de certaines élites du pays de financer et de favoriser l’éducation et la formation, va encore éclater au grand jour. L’occasion va se présenter une nouvelle fois aux élites dirigeantes haïtiennes de montrer, peut-être, à quel point elles sont rétrogrades en refusant de dégager un budget significatif pour l’enseignement supérieur et la formation en général. On va en avoir la preuve à très court terme avec le budget rectifié qui va être soumis au Parlement.

Est-ce à dire que le spectre de la privatisation hante déjà le campus de Limonade, s’il devrait survivre au manque d’engagement de l’Etat ?

Dans l’intervalle, le pire peut arriver. On a en effet entendu le chef de l’Etat menacer de prendre « sa » décision dans une affaire aussi importante. Sous prétexte que les intellectuels se chamaillent sur la paternité du campus sans proposer un plan de gestion. Il faudrait que, tout de suite, les conseillers tant soit peu avisés de M. Martelly, le mettent en garde contre toute décision intempestive dans ce dossier.

Qu’on lui fasse savoir que le fait par les intellectuels de ne pas proposer un plan de gestion du campus, ne dispense en aucune manière l’Etat de l’obligation régalienne de s’engager dans le domaine de l’enseignement supérieur en arrêtant une politique y relative et en y affectant les ressources appropriées.

Aucun prétexte ne pourra justifier des mesures à l’emporte-pièce. Toute personne douée d’un minimum de bon sens réalise que l’enseignement supérieur, loin d’être un domaine d’amateur, est encore moins l’apanage des artistes.

En nous octroyant un campus d’une telle envergure, nonobstant leurs réels objectifs en Haïti, les Dominicains démontrent qu’ils nous prennent très au sérieux. A nous de les prendre également au sérieux et de tourner les choses sérieusement à notre avantage.

La construction du campus de Limonade n’offre-t-elle pas l’occasion de la convocation d’un « woumble nasyonal » autour de la question de l’enseignement supérieur en général et de la gestion du campus de Limonade en particulier ? Toutes les compétences d’ici et de la diaspora, assistées de partenaires universitaires étrangers, seraient alors convoquées pour des discussions qui ne s’éterniseraient pas, un calendrier précis devant alors être établi pour qu’on aboutisse dans le meilleur délai à de claires stratégies et à l’identification des moyens matériels et humains à mobiliser.

Le monde des affaires devrait s’allier aux autres secteurs de la vie nationale en vue de porter les acteurs concernés par l’enseignement supérieur à s’orienter rapidement vers la concertation salutaire. Car, en s’associant au Gouvernement dominicain dans le financement du campus de Limonade, les businessmen de la République voisine ont envoyé un clair message à leurs homologues haïtiens : « l’avenir de vos affaires est intimement lié à celui de la société et du pays dans lequel elles sont réalisées ! ».

Une vérité élémentaire pour laquelle, somme toute, ils pouvaient bien se passer des Dominicains. Pourtant et pourtant, dirait Charles Aznavour : il a bien fallu qu’on le leur rappelle… [jmd/Radio Kiskeya]