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Haïti-Editorial

Le « baboukèt », vraiment nécessaire au développement ?

Publié le lundi 5 mars 2012

Des poursuites seront exercées contre les journalistes « pour diffamation ».

Pour en arriver à cette décision, il a fallu que l’épouse du chef de l’Etat préside, le 23 février dernier, une réunion spéciale au Palais national à laquelle ont pris part, entre autres, le directeur général du Conseil national des télécommunications et le commissaire du gouvernement de la capitale.

Au Palais… Sous la houlette de l’épouse du chef de l’Etat…

C’est absolument curieux !

Ne risque-t-on pas de verser dans la diffamation si l’on se hasarde à dire qu’il n’était point nécessaire qu’une réunion se tienne au Palais autour de dispositions qui existent depuis déjà belle lurette dans le Code pénal !

C’est dire que les motivations étaient autres. Et que la presse dérange.

Certes, il existe des cas de diffamation. Ceux ou celles qui estiment en être victimes n’ont qu’à exercer le recours approprié par-devant qui de droit. Les médias et les journalistes concernés seront alors sanctionnés, s’il y a lieu. Cela aurait pour vertu de motiver davantage les uns et les autres à devenir véritablement professionnels.

La presse doit faire preuve de sens de responsabilité en appliquant rigoureusement les règles d’éthique et de déontologie professionnelle.

Force est cependant de constater qu’aujourd’hui, ce ne sont pas les délits de presse qui inquiètent le plus. Car, il existe bien des thèmes dérangeants et qui méritent d’être censurés afin que le pouvoir puisse « travailler », se plait-on à répéter.

Les dossiers qui dérangent véritablement et qui n’ont rien à voir avec la diffamation sont assurément ceux de la nationalité des dirigeants ; du dysfonctionnement de l’exécutif, avec la démission du premier ministre et les fresques rocambolesques des ministres et secrétaires d’Etat en contravention avec l’ordre constitutionnel établi ; des changements contestés et contestables des conseils municipaux ; de la remobilisation anarchique et suspecte de l’armée…

Pour qu’il puisse « travailler », il ne faut pas que le pouvoir soit critiqué. Il ne faut rien relever d’anormal dans les actes et les options. Le chef de l’Etat a récemment clairement réclamé le « kase fèy kouvri sa », quand il ne gronde ouvertement la presse, ne l’invective, ne l’ironise ou ne la passe en dérision .

Quand on réclame l’auto-censure, c’est à croire que la République dominicaine a réalisé ses avancées fulgurantes « dans le silence le plus parfait ». Il n’y a pas eu de critiques et de débats en territoire voisin. C’est faux que la justice ait fonctionné dans ce pays et ait combattu l’impunité jusqu’à jeter en prison des anciens chefs d’Etat. C’est faux que des médias puissants et de tendances diverses fonctionnent librement dans ce pays. On ment quand on dit qu’il existe des partis et des organisations politiques qui fonctionnent dans ce pays que plus d’uns présentent comme un exemple de réussite.

On pourrait en dire autant d’autres pays où le développement s’est réalisé dans un cadre démocratique. De nombreux pays de l’Amérique du Sud, en particulier le Brésil et l’Argentine, pourraient être pris en exemple.

Vous rendez-vous compte que, tel qu’il perçoit la presse, le pouvoir semble vouloir définir un postulat à savoir que développement et démocratie sont antinomiques ? Ce postulat s’appliquerait-il spécifiquement à Haïti, aux haïtiens, auquel cas ce serait un argument raciste, les haïtiens ne pouvant pas avancer en dehors de la dictature ? Faut-il, pour qu’on avance, recommencer à se parler par signes ? Alors, si c’est le cas, on voit bien vers quel système sociopolitique on voudrait que l’on retourne.

Mais, non. Il est pratiquement impossible de faire marche arrière. « Les choses sont bel et bien devenues nouvelles ». En plus des acquis démocratiques pour la défense desquels la population est toujours prête à se mobiliser, il faut noter que, contrairement aux années 60, l’information circule aujourd’hui à la vitesse de l’éclair, grâce au téléphone et à Internet.

Museler et contrôler la presse n’amèneront pas le développement et le succès économique. Encore moins le succès politique. L’opinion publique et les parlements des pays partenaires d’Haïti ne l’accepteront pas. Les bailleurs de fonds y verront le signe d’un refus de transparence et donc le risque encouru par les capitaux débloqués.

La dynamique diaspora haïtienne ne l’acceptera pas.

Quelle position, dans ce débat, des secteurs d’affaires haïtiens ? Particulièrement ceux qui comptent des investissements importants dans le pays ? Misent-ils sur l’obscurantisme ou sur la modernité ?

Non. Haïti n’a pas besoin de la répression et de la censure. C’est plutôt l’heure du débat courageux, libre et sincère, dans la contradiction utile, respectueuse et constructive.

Marvel DANDIN