> Editoriaux > Dossier du premier ministre désigné : nouveau défi pour la « crédibilité » du (...)

Haïti-Editorial

Dossier du premier ministre désigné : nouveau défi pour la « crédibilité » du parlement

Le parlement haïtien encore une fois face à son destin

Publié le dimanche 18 mars 2012

Le dépôt par le premier ministre désigné Laurent Lamothe de ses pièces au Sénat, offre une nouvelle occasion au parlement haïtien de démontrer à la fois sa capacité et son sérieux dans l’accomplissement de sa mission.

Sa capacité : il faut qu’il fasse preuve de compétence dans l’analyse des dossiers soumis à son appréciation. Il devrait alors faire appel à des experts avant de se prononcer sur la qualité et la validité des documents. Vu qu’une investigation était en cours concernant la nationalité de l’actuel candidat à la primature, cette question devrait être réglée afin que l’on n’ait pas à y revenir deux ou cinq mois après l’intronisation du nouveau chef du gouvernement.

Son sérieux : contrairement au traitement de faveur dont a bénéficié le dossier de M. Conille, les parlementaires devraient passer au crible les documents en question à la lumière de l’article 157 de la Constitution se rapportant aux critères d’éligibilité au poste de chef du gouvernement.

L’esprit de « deal » ne devrait présider à aucune des décisions qui seront prises, les conditions définies à l’article 157 de la loi-mère étant absolument objectives.

Le parlement haïtien souffre historiquement d’un problème d’image devant la population. Cela explique que celle-ci ait été à maintes reprises utilisée, à travers le temps, contre cette instance. On connait les différents épisodes de « Vive Salnave ! » consistant en l’envahissement des sièges de parlements par la populace en furie.

La plupart des gens ne comprennent pas le rôle et l’utilité du parlement, particulièrement dans un système qui se dit démocratique, dans le contexte d’un pays sous pilotage étranger. Cette incompréhension est naturellement renforcée par le laxisme et les motivations très souvent mesquines et partisanes des parlementaires, le vote de lois impopulaires, le cautionnement de régimes anti-démocratiques et, bien souvent, leur allégeance aux acteurs étrangers œuvrant pour le contrôle du pays.

En dépit de son importance et de sa nécssité, l’investigation menée autour de la nationalité de M. Martelly n’est pas faite pour arranger les choses. De nombreuses personnes, en mère-patrie et en diaspora, certaines orientées par le pouvoir, sont hostiles au parlement en raison de ce dossier. Elles n’hésitent pas à faire leur la thèse selon laquelle les parlementaires bloquent le pays.

Paradoxalement, au lieu de faire marche arrière, c’est plutôt la poursuite sérieuse de l’enquête, i.e. avec rigueur et objectivité, qui devrait avoir raison des détracteurs du parlement.

Dans ce contexte d’hostilité entretenue, le parlement n’a d’autre chance que d’être encore plus déterminé à réaliser consciencieusement son travail.

Certes, on ne saurait béatement encourager les parlementaires à assumer pleinement leurs responsabilités sans s’inquiéter de certaines pratiques auxquelles on souhaite justement qu’ils renoncent. On n’est pas près d’oublier les antécédents, certains récents, créés dans l’étude superficielle et même expéditive de dossiers soumis par des candidats au poste de premier ministre. Saura-t-on d’ailleurs jamais quand les résultats de l’analyse des parlementaires sont corrects ou pas, s’interrogent à bon droit certains, se référant au fait que ces derniers justifient toujours leurs actes par leurs motivations politiques, se targuant de surcroit d’appartenir à une « assemblée politique ».

On n’est pas également près d’oublier que nombre des parlementaires actuels ont appartenu à la 48ème législature qui vota la loi scélérate sur l’Etat d’urgence et de création de la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH).

Par rapport aux parlementaires, on nourrit aujourd’hui certaines appréhensions quand on constate que nombre d’entre eux s’obstinent à recommander un amendement constitutionnel dont le texte n’est pas divulgué, mais qui a bizarrement déjà reçu l’adhésion de la communauté internationale.

Nos parlementaires n’ont-ils pas le devoir de renseigner davantage sur leur option dans ce domaine, de sorte que la population soit édifiée et leur apporte, éventuellement et en connaissance de cause, tout le soutien qu’ils méritent ?

On reproche aux parlementaires bien d’autres actes dont nous ne publierons volontairement pas la liste dans ce texte, notre propos n’étant pas de les acculer, encore moins de les accabler, mais plutôt de les encourager à assumer véritablement leurs responsabilités constitutionnelles.

A ce titre, il convient de relever tout de même avec honnêteté qu’en dépit des imperfections tant dans la démarche que dans le contenu, l’enquête sur la nationalité représente jusqu’ici un rare exemple de courage et de responsabilité du parlement haïtien. Outre le fait qu’elle permet au public d’apprendre et de découvrir des données et des aspects importants de la vie et de l’identité des dirigeants du pays, elle aide aussi à poser dans toutes ses dimensions l’épineuse question de la nationalité dans les hautes sphères de l’Etat.

L’occasion est donc offerte aux uns et aux autres de débattre de la question et de déterminer quelle partie prendre par rapport aux intérêts supérieurs de la nation.

A ce carrefour difficile de l’histoire nationale, on émet donc des vœux pour l’existence d’un parlement qui se mette à la hauteur de sa tâche.

Co-détenteur de la souveraineté nationale, on souhaite qu’il œuvre à garantir cette souveraineté par rapport à tous les problèmes qui rongent le pays et à ceux qui menacent davantage son intégrité et son indépendance.

On a bien le droit de rêver de ce parlement qui produit les lois qui nous font besoin, adapte celles qui existent déjà, défend la Constitution et contrôle l’Exécutif comme il se doit.

C’est en rêvant d’une telle institution que nous parviendrons vraiment à la construire.

Marvel DANDIN