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Haïti-Editorial

“L’affaire des anciens militaires”, quelle affaire !

"Kote n Gad"

Publié le lundi 26 mars 2012

Il importe au départ de s’entendre sur les termes. Faut-il parler d’anciens militaires, de militaires tout court ou de militaires démobilisés ? Car, selon que l’on adopte l’une ou l’autre de ces expressions, on soutient une idée ou une autre.

1-Ceux qui parlent d’anciens militaires, estiment que les Forces armées d’Haïti (FAD’H) ont été bel et bien démantelées. Que l’arrêté pris en 1995 par le président Aristide portant dissolution de l’institution militaire était bel et bien légal. Que l’armée n’existe que par le nom dans la Constitution, dans l’intervalle d’un amendement devant définitivement la rayer de notre vocabulaire et de notre histoire.

Rangeons, dans la catégorie des gens qui pensent ainsi, entre autres : ceux qui n’ont jamais crû que les FAD’H furent une armée digne de ce nom ; ceux qui sont convaincu qu’elles ont fait beaucoup de tort au pays et qu’elles méritent bien de disparaitre à jamais ; ceux qui ont toujours considéré comme démagogiques les tentatives d’assimilation des FAD’H à l’armée indigène de libération nationale.

2-Ceux qui prennent pour des militaires tout court les gens qui, après avoir « manu militari » occupé des espaces et des bâtiments publics, réclament aujourd’hui 18 ans d’arriérés de salaire, sont d’abord les concernés eux-mêmes ; ceux qui ont fait partie de l’armée et qui se gargarisent de l’idée saugrenue « qu’on est militaire pour la vie » ; ceux qui adhèrent au mythe du lien indéfectible entre Haïti et l’armée ; ceux qui, nostalgiques, se souviennent du bon vieux temps de « lame makout », « lame kraze zo », de la paix de cimetière qu’on ose aujourd’hui comparer à la sécurité.

Il faut dire que les tenants de cette thèse d’une armée mythique, à laquelle ils prêtent bien des vertus qui ne furent jamais les siennes, ne se donnent pas la peine d’expliquer pourquoi il y a tant de jeunes, hommes et femmes, dans cette « armée » prête à se défendre, comme le général Philippe Biamby (de regretté mémoire) était prêt, en 1994, à faire disparaitre les villes et à mettre debout la nation, face à l’envahisseur, au premier coup de canon. En se rappelant les militants « diri ak chou » du Champ-de-Mars, on voit bien de quel esprit guerrier il s’agissait. Car, on les a bien cherchés, ces combattants « de l’ombre » et leurs généraux de papier (diraient les poètes) quand le « blan » a redébarqué en 1994 !

Ne sommes-nous pas aujourd’hui face à cette rengaine guerrière et belliqueuse dont, le moins qu’on puisse dire, est qu’on en a suffisamment soupé ?

3-Ceux qui utilisent la notion de « militaires démobilisés » font peut-être preuve d’un certain sens de l’équité. En tenant compte du fait qu’une institution militaire existait bel et bien et que la plupart de ses membres, pères de famille, ont été illégalement renvoyés et qu’il faille en tenir compte. L’idée va plus loin, certains considérant qu’il faut faire en sorte de « désamorcer » la « bombe » qu’ils représentent. D’autres pensent qu’ils ont de l’expérience et que le pays devrait en bénéficier.

Trêve de sémantique, venons-en au fait, avec de pertinentes questions sur « l’Affaire de l’armée ». Des questions qui méritent des réponses qui ne sont certes pas à la portée de l’humble auteur de l’article. Vous en êtes donc prévenus.

*D’abord, il y a la question, maintenant galvaudée, à savoir qui arme, habille et nourrit ces hommes et femmes de l’armée ? Nous ne la posons plus, vu qu’elle est devenue un simple lieu commun.

*En tant que « militaires », ont-ils décidé du moment de la remobilisation à laquelle on assiste, par choix tactique ou par choix stratégique ? Car, il est étrange que cela arrive à un moment où, le gouvernement ayant démissionné, aucune décision ne peut être prise en leur faveur. Il n’y a d’ailleurs pas de budget.

*Une « quelconque autorité » a-t-elle eu le toupet de les induire en erreur en leur faisant croire que c’était bien l’heure du « leve kanpe jeneral » ?

*Quel « stratège », parmi eux ou dans les hautes sphères du pouvoir, a dû leur lancer le signal du ralliement quand les « chers grands amis d’Haïti » et leur très chère mission onusienne, ont clairement fait savoir que l’armée n’est pas une priorité pour le pays. Certes, on dira qu’on s’en fout de l’étranger. Mais, ne tentons pas d’être aussi malins : tout le monde sait que l’armée dont on se réclame « charlemagnepéraltement » aujourd’hui était à la solde du « Blan », de ses bottes à ses képis. Et, dans la situation catastrophique dans laquelle se trouve actuellement le pays, qui peut s’imaginer qu’une armée puisse être reconstituée sans l’aide conditionnée de la communauté internationale, particulièrement des Etats Unis ?

Or, ils ont officiellement dit non ! A moins qu’ils jouent sur plusieurs tableaux. Car, après tout ce qu’on a vu de cette communauté internationale là, on peut bien se demander si elle est absolument bien intentionnée, ou, tout au moins, suffisamment avisée ?

*Qui pousse à remobilisation anarchique ? Dans quel but ? Faudrait-il accréditer la thèse de certains selon laquelle ce à quoi on assiste va se transformer en milice et que ce n’est pas une armée, dans le sens classique du terme, qui est en train d’être constituée ?

Les tenants de cette thèse prétendent qu’il s’agit de la mise en place d’une force, nominalement constitutionnelle, vu que l’armée existe bel et bien dans la charte fondamentale, mais dont la mission principale serait de voler au secours du pouvoir, si la situation l’exige.

*Pour leur part, certains osent voir dans cette remobilisation à « pas forcés » la création d’un phénomène dont la manipulation, malgré le grave risque de guerre civile qu’elle fait courir au pays, peut servir à ruiner la crédibilité de la police et porter son chef à se retirer « honorablement ».

D’autres questions demeurent :

*Combien de militaires avaient été intégrés dans la police, au moment de la formation de celle-ci ? Combien sont-ils encore en son sein ? Car, ils n’avaient pas été tous « châtiés ». Soyons sérieux, dirait Manigat ! Des statistiques à ce sujet ne permettraient-elles pas d’avoir une juste idée du nombre de militaires qui ont été véritablement jetés sur le pavé ?

*Combien d’entre eux avaient bénéficié des indemnités versées par la Commission des militaires démobilisés constituée pendant la transition Alexandre/Latortue (2004-2006) ? Car, l’Etat ne semble pas leur devoir à tous 18 ans d’arriérés de salaire !

*Combien d’anciens militaires sont décédés dans le séisme dévastateur du 12 janvier 2010 ? Car, leur effectif devrait bien diminuer après la catastrophe.

*Pourquoi tant d’effervescence alors qu’une commission présidentielle réfléchit à la question de l’armée et devrait prochainement publier son rapport ?

*Pourquoi la question du rétablissement de l’armée doit-elle être posée sur le terrain de l’illégalité et de la confrontation avec les institutions ? L’armée garante de l’ordre, de la discipline et de la Constitution… ??? !!!

*Alors qu’une large fraction de l’opinion publique est favorable à la question de l’armée, pourquoi, ne pas en faire un thème de grand débat national, afin que l’institution qui sera construite dans ces conditions soit véritablement nationale ?

*Et enfin, une interrogation qui peut paraitre excessive : la question de l’armée, telle qu’elle se présente aujourd’hui, ne vise-t-elle pas à distraire, à détourner l’attention sur des dossiers importants, comme celui de la nationalité des dirigeants du pays ?

Ces questions, et d’autres, méritent d’être soulevées afin que nous sachions « Kote n Gad ».

Il est clair que les problèmes du pays ne découlent pas de l’existence ou non de l’armée. On peut avoir une armée. On doit en avoir une, disent d’autres. Mais, toute la question réside dans le fait de savoir comment s’y prendre pour qu’elle soit : nationale, non-budgétivore, respectueuse de la Constitution et des lois, soumise à l’autorité civile, apolitique, apte à garantir la sécurité des côtes, des frontières et de l’espace aérien.

Marvel DANDIN