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Haïti-Editorial

Au Royaume de l’absurde et du paradoxe !

Publié le lundi 23 avril 2012

- Cela fait maintenant plus d’une semaine que le chef d’Etat, Michel J. Martelly, malade, se trouve hors du pays. Dans une déclaration préenregistrée, il affirme être, de son lit d’hôpital, en parfait contrôle de la situation du pays.

On est bien à l’heure de la technologie de pointe, avec les NTIC et la télécommande ! L’impression générale est cependant que l’Etat n’existe pas, qu’il n’y a pas de pilote dans l’avion. C’est d’ailleurs plus qu’une impression, du train que vont les choses.

- La controverse s’installe au sujet de la maladie pour laquelle le chef de l’Etat est soigné. Le chef de l’Etat avait prôné le changement et la rupture avec l’ancien système. On a drôlement l’impression d’être en plein dans l’ancien système quand on est tenu dans l’ignorance de la nature réelle des problèmes dont souffre le premier mandataire de la nation.

Des bulletins médicaux vaudraient mieux que des communiqués d’une instance de propagande, si l’on veut bien parler de rupture et de modernité.

- Doublement démissionnaire, puisqu’après avoir tiré la révérence M. Conille avait cessé de liquider les affaires courantes, il a pourtant tenté, la semaine dernière, de « reprendre les rennes », de « combler le vide » ou de « sauver le régime » contre une « illégitimité renforcée ». Car, déjà démissionnaire, le gouvernement « vit » ou « survit » grâce à l’exercice effectif du pouvoir par le chef de l’Exécutif.

En l’absence de ce dernier, qui dirige si le premier ministre doublement démissionnaire est mis en échec par les hommes et les femmes aux bracelets roses ? Quelle légalité des actes posés par l’actuelle équipe gouvernementale ?

- Il est vrai que l’étranger se porte garant de la « stabilité ». C’est pourquoi on ne saurait croire au vide parfait. Car, « s’il n’y avait vraiment personne dans la maison », la fameuse « chaise du Palais en ruine » serait bien chancelante à l’heure où nous parlons. Le « Blan » veille au grain, connaissant mieux que nous notre histoire tumultueuse.

La question, cependant, est la suivante : cette vigilance est-elle à toute épreuve ?

- Le ministre des Affaires étrangères du gouvernement hostile à son propre chef, Laurent Lamothe, est en passe de devenir premier ministre. Le Sénat lui a déjà ouvert les portes de la Primature. Pourtant, des sénateurs qui ont voté en sa faveur s’insurgent contre l’attitude du gouvernement dont il fait partie par rapport au premier ministre démissionnaire.

A rappeler que le vote du Sénat a fait fi d’un rapport de sa propre commission spéciale sur la nationalité, un rapport qui a soulevé des doutes énormes sur la nationalité et la résidence au pays du candidat à la Primature.

A noter aussi que le concerné a été désigné par le chef d’Etat que des parlementaires ont eux-mêmes qualifié d’« étranger ».

- Alors que, partout ailleurs, un scandale du genre de celui révélé par la journaliste dominicaine Nuria Piera sur le président haïtien, aurait provoqué des vagues et emporté n’importe quel chef d’Etat concerné, voilà que l’affaire a fini par prendre, chez nous, l’allure d’une simple banalité. Car, ce n’est pas une mince affaire qu’un chef d’Etat reçoive directement de l’argent de l’étranger. On n’en parle presque plus. De même que de la sensationnelle affaire de la multi-nationalité présumée du chef de l’Etat. Qui pis est, des membres du gouvernement, clairement identifiés comme détenteurs de passeports étrangers, continuent librement à « liquider » « leurs » affaires courantes.

- Tout aussi bien classée, l’affaire des contrats conclus dans le cadre de la Loi d’urgence. On n’en parle plus. L’ancien premier ministre Jean Max Bellerive s’est donc vainement inquiété. La commission ayant produit le rapport d’audit a donc fait faux bond. Ainsi que le premier ministre Conille qui l’avait commanditée.

- Des agents de l’ordre organisent le désordre au nom de l’ordre et de la justice. Il est vrai qu’en plus d’autres problèmes cuisants et récurrents, ils en ont marre d’être systématiquement la cible des bandits. Que l’impunité vis-à-vis de ces derniers est proverbiale. Cependant, ils devraient être les premiers à savoir que nul ne droit se faire justice à lui-même, parce que c’est une des raisons de leur existence. Dura lex sed lex. Et, la loi doit être une pour tous. Pour les policiers aussi. Et surtout, car l’exemple doit venir d’en haut. Le rappeler n’est pas s’opposer à la police et encore moins ne pas compatir à ses douleurs quand elle est aussi lâchement frappée.

- Des individus, dont certains armés, présentés comme des « militaires » démobilisés, occupent des espaces et organisent même, certaines fois, des parades. Mieux encore, ils se rendent au parlement où, entres autres revendications, ils demandent la ratification urgente du premier ministre désigné. C’est de la politique ! Ce ne serait donc pas des militaires, qui ne devraient pas en faire. Serait-ce donc la fameuse milice dont faisaient état les mauvaises langues ? D’autant que : pour une armée démobilisée depuis maintenant 17 ans, la présence de jeunes hommes et de jeunes femmes au sein de la troupe est surprenante. Tout aussi curieux, l’effectif de 15.000 avancé par les prétendus chefs de troupes, alors que l’armée défunte, dont une bonne partie s’est reconvertie au sein de la PNH, ne comptait pas plus de 8.000 hommes ?

Le comble du paradoxe dans l’affaire des "militaires démobilisés" est qu’ils aient pu se remobiliser au grand dam des Etats-Unis qui s’y opposent jusqu’à aujourd’hui et que cela ait pu aussi se produire sous "l’occupation des Nations Unies".

- Près de 95% des parlementaires détiennent des armes illégales, selon un d’entre eux, le député Arnel Bélizaire. Le député Rodriguez Séjour vient de le reconnaitre. Qui protège la République si ses propres législateurs sont dans l’illégalité par rapport à la délicate question de la détention d’armes à feu ?

Mais, il y a plus concernant la sécurité rapprochée des parlementaires, du chef de l’Etat lui-même, des ministres, des directeurs généraux : est-elle assurée rien que par des policiers ? Les armes dont disposent les « body guards » sont-elles toutes légales ? Le haut commandement de la police sait-il qui est qui dans la sécurité des chefs ?

A propos des chefs : que remarquez-vous aujourd’hui dans les rues ? N’importe quel véhicule dispose de sirène et de gyrophare. Les véhicules officiels aux vitres teintées, les véhicules immatriculés Service de l’Etat et des véhicules privés aux vitres teintées ne respectent aucune règle de la circulation. Ils sont toujours en « emergency ». En train sans doute de régler les affaires de la République…

- Il ne reste aux juges qu’à ériger des barricades enflammées pour se faire entendre de l’Exécutif dans la question de l’entrée en fonction du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ). Les juges sont des sages et ne devraient pas se trouver dans la triste situation de devoir faire la grève. D’ailleurs, ils n’ont pas le droit de faire la grève.

L’Exécutif reste froid à leurs revendications et cherche sans doute la meilleure façon de les démobiliser. Car, il semble que de ce point de vue l’heure de l’indépendance de la justice n’a pas encore sonné.

- Campus universitaire de Limonade : alors que le chef de l’Etat pense à en confier la gestion à l’ancienne Gouverneure générale du Canada, Michaelle Jean, et que le Rectorat de l’Université d’Etat la remet à un comité intérimaire, le ministre des affaires étrangères, Laurent Lamothe, signe un contrat de gestion de la même entité avec la République dominicaine, à un moment où, en sa qualité de ministre démissionnaire, il n’avait plus aucun droit d’engager l’Etat haïtien.

La liste des paradoxes et des situations absurdes est sans doute plus longue. Jamais, on ne saurait les exposer tous dans un texte d’éditorial. Ceux qui figurent dans le présent texte suffisent à rendre compte de la gravité de la situation de notre singulier petit pays. Une situation qui risque d’empirer si les citoyens ne se réveillent et ne décident d’assumer pleinement leur destinée.

Marvel DANDIN