> Editoriaux > Affaire Brandt : beaucoup plus de questions que de réponses…

Haïti-Editorial

Affaire Brandt : beaucoup plus de questions que de réponses…

Gare à la "sotte" euphorie !

Publié le lundi 29 octobre 2012

Pour impressionnante qu’elle ait pu être, l’arrestation de l’homme d’affaires Clifford Brandt ne cesse de soulever des interrogations pour lesquelles des réponses adéquates sont attendues.

1-D’abord, devrait-on penser que Clifford Brandt ait été le seul et unique personnage important au sein du gang dont il était le chef présumé ? S’agissait-il d’un réseau ? Si oui, quels en sont les différents éléments, à divers échelons de la société ?

On s’imagine que Brandt, s’il est vraiment concerné par les accusations portées contre lui, a dû compter des alliés sûrs et bien placés dans le secteur privé et dans l’administration publique. Avait-il des contacts particuliers au sein du système bancaire ? Au sein de la police ? Si oui, de quels contacts s’agit-il ? L’investigation les concerne-t-il ? Y aurait-il donc d’autres « Gran nèg » au sein du présumé réseau Brandt, auquel cas son arrestation ne signifierait point le démantèlement ipso facto du réseau en question ?

C’est l’occasion pour nous de rappeler que le mode opératoire de la pègre haïtienne (et des réseaux mafieux d’autres pays) implique qu’une frange importante des forces de sécurité soit toujours sous contrôle. Pendant longtemps, les réseaux mafieux ont contrôlé des pans entiers de l’armée, puis de la milice. Depuis la disparition des Forces armées d’Haïti (FAD’H), ils ont certainement jeté leur dévolu sur la PNH, en plus de la disponibilité de leurs propres forces de frappe paramilitaires.

2-N’y aurait-il pas un « Blan » derrière l’arrestation de Brandt ? La Police Nationale d’Haïti (PNH) dispose-t-elle du pouvoir de procéder désormais à des investigations dans le cercle fermé des intouchables que constituent historiquement les membres de l’oligarchie haïtienne ? Si, compte tenu de la citoyenneté réputée étrangère des otages, il n’y avait pas un « Blan » dans l’investigation, la PNH oserait-elle procéder à l’arrestation d’un aussi gros poisson ?

La question est d’importance au regard de la nécessité pour la police et la justice haïtiennes de pouvoir, librement, mener des investigations envers et contre tous, de procéder à l’interpellation ou à l’arrestation de qui elles veulent, sur la base des données d’enquêtes. Il ne doit pas y avoir de gens qui échappent à la justice en raison de leur statut social, de leur richesse, de leur origine, de leur couleur et leur appartenance politique. A-t-il donc fallu un « Blan » pour que Brandt soit appréhendé ? Si ce n’est pas le cas, devrait-on se réjouir de ce que soit finalement venu le moment où des investigations vont pouvoir être menées dans tous les compartiments de la société, dès qu’il s’agit de la recherche de crimes et délits.

3-Tel que se présente actuellement le système judiciaire haïtien, est-il en mesure de juger souverainement un homme comme Brandt ? Les dernières gymnastiques du CSPJ nous laissent perplexes à ce sujet. La loi sur le kidnapping étant particulièrement sévère vis-à-vis des auteurs confirmés d’un tel acte infâme, y a-t-il des juges sur qui on peut compter pour l’application ferme et courageuse de la loi au cas où la culpabilité de l’homme d’affaires serait établie ? Ne risque-t-on pas d’assister à de sordides manœuvres dilatoires pour qu’on n’arrive pas à une telle extrémité ? N’est-ce pas, aussi, un marché ouvert pour des tractations juteuses auxquelles s’apprêteraient à participer volontiers juges, avocats et commissaires du gouvernement ? Est-ce que les pots-de-vin ne vont pas couler à flot Quelle justice possible dans l’état actuel du système judiciaire ?

4-Autre question d’importance : Clifford Brandt, comptant aujourd’hui pas mal d’alliés naturels au pouvoir, ne devrait-il pas attendre d’eux un quelconque support ? Même un petit geste ? Le fait qu’il soit gardé à Oméga (Carrefour) plutôt qu’au Pénitencier national (Prison centrale) n’en constitue-t-il pas déjà un ? S’étonnera-t-on de constater la création d’une prison spéciale en sa faveur, comme ce fut le cas pour l’ex-Premier ministre Neptune pendant la transition Alexandre/Latortue (2004-2006) ? Le gouvernement Martelly/Lamothe qui ne cache pas ses options pro-oligarchie traditionnelle, (certains craignent même, à tort ou à raison, que l’équipe au pouvoir ne finisse par relancer la question de couleur) est-il prêt à lâcher un Brandt ? Restera-t-il les bras croisés face à une action judiciaire qui aboutirait aux plus extrêmes conséquences le concernant ?

C’est l’occasion de s’interroger sur la véritable politique de l’actuel gouvernement contre le banditisme et le kidnapping en particulier. L’arrestation de Brandt est-elle le fruit d’une éventuelle politique dans ce domaine ou la simple conséquence d’un mauvais concours de circonstances pour l’intéressé qui aurait frappé là où il ne fallait pas...

Les kidnappeurs, de quelque horizon qu’ils soient, devraient-ils se sentir en danger avec le gouvernement Martelly/Lamothe, à partir du cas Brandt ? Des cas de kidnapping enregistrés dans le Sud-Est et dans le Centre après l’arrestation de ce dernier nous indiquent que non. Les réseaux provoquent ouvertement l’autorité établie. Les derniers enlèvements prouvent que la lutte contre le banditisme ne peut se faire au coup par coup, mais au moyen d’une politique globale et incisive portant sur divers aspects du phénomène. La justice doit aussi jouer sa partition de façon plus systématique par l’application rigoureuse des sanctions contre les coupables avérés.

5-Quelle attitude sera celle des membres de l’oligarchie face à l’implication d’un des leurs dans le kidnapping contre leurs propres fils ? Devrait-on s’attendre, de leur part, à une quelconque solidarité de « classe » avec Brandt, malgré qu’ils aient été victimes eux du kidnapping qui lui est attribué, pour ne pas ouvrir le flanc à une éventuelle campagne anti-bourgeoise et anti-mulâtre ? Faudra-t-il donc qu’ils fassent bloc même dans l’ignominie ? Vont-ils garder un silence complice sur les actes délictueux perpétrés au quotidien contre le pays par des rapaces bien connus du secteur ? Vont-ils se contenter de réagir à tout ce qui s’apparente à des attaques contre l’oligarchie, aux amalgames simplistes sur base de préjugés de couleur et/ou d’hostilité de classe ?

Devrait-on, au contraire, assister à l’émergence d’une conscience morale au sein de l’oligarchie, devenue alors une véritable élite, en faveur de la justice envers et contre tous ? Cette bourgeoisie accepterait-elle publiquement, sans anticiper sur le jugement d’un de ses membres, que ce dernier soit normalement jugé et condamné, le cas échéant ? Existerait-il une frange de l’élite économique prête à afficher une telle position de sorte que, dans le grand public, on renonce aux amalgames en cessant de prendre la « bourgeoisie » pour un bloc monolithique, au point que les actes des uns rejailliraient inévitablement sur les autres ?

6-Le cas Brandt n’offre-t-il pas l’occasion de reprendre l’investigation de nombreux actes de kidnapping enregistrés dans le pays depuis 2004 ? Aucun doute n’existe sur l’implication, dans l’abominable phénomène, des membres de l’Opération Bagdad (Mars 2004-Juillet 2005) et donc du secteur politique dont ils assuraient la défense et qui les avait tout aussi bien commandités. Mais, on rapporte aussi que certains des hommes de main (les chimères) impliqués dans cette cynique entreprise étaient également soutenus par des nantis qui, pour des raisons diverses, étaient de la partie. Des entreprises, situées dans l’œil du cyclone de Bagdad, n’ont bizarrement pas été inquiétées par la déferlante terroriste. L’unité dans le mal a-t-il donc prévalu, à un certain moment, entre des éléments des couches défavorisées, des classes moyennes politiques et de l’élite économique ? Intéressant domaine d’investigation…

Le fait que certains ténors du secteur des affaires disposent de leurs armées et d’un arsenal militaire par l’intermédiaire de leurs propres agences privées de sécurité, peut aider à débroussailler bien des pistes concernant les tristes événements qu’on a enregistrés pendant cette ténébreuse époque et encore aujourd’hui.

7-Quid maintenant, à partir du cas Brandt, de la nécessité d’investiguer les fortunes accumulées dans le privé comme dans le public probablement à partir de la criminalité, du trafic illicite des stupéfiants, de la contrebande ? Que font, à ce sujet, l’Inspection Générale de la Police Nationale d’Haïti (IGPNH), le Bureau des Affaires Financières et Economiques (BAFE) et le Bureau de Lutte contre le Trafic des Stupéfiants (BLTS) de la DCPJ, l’Inspection Générale des Finances, l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), l’Unité Centrale de Renseignements Financiers (UCREF), la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CSCCA), les Commissions anti-corruption du Parlement.

8-Un autre domaine tout aussi intéressant d’investigation : celui du mode de résolution de conflit au sein de l’élite économique ou des modalités de la compétition au sein de celle-ci. Les méthodes de résolution de conflit et de compétition ne rappellent-elles pas bien souvent celles de la mafia de Chicago des années 20 ? Outre les accointances des uns et des autres dans les gouvernements successifs, pour consolider les intérêts et tenir en respect les rivaux, des rapaces de l’élite économique disposent de leurs propres moyens d’action. On a signalé le phénomène des armées privées. L’élite économique ne serait donc pas aussi monolithique qu’elle le parait ! Les rapports de force en son sein méritent d’être analysés afin de mieux saisir ses contours comme univers particulier.

9-Enfin, la dernière question et pas du tout la moindre : quelle contribution réelle de la mission militaro-civile internationale à la lutte contre le banditisme après 8 ans de présence dans le pays ? Comment se fait-il que les gangs parviennent toujours à atteindre leurs objectifs ? Quel bilan réel de la coopération de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) avec les autorités haïtiennes dans les domaines de la formation de la police, de la mise sur pied d’un système de renseignement, de la réforme judiciaire, de celle du système carcéral, de la surveillance des côtes et des frontières ?

Ces questions et d’autres méritent d’être analysées afin que l’on ne verse pas dans l’euphorie d’une action d’éclat, alors que les problèmes risquent de durer plus longtemps qu’on ne le souhaite et que la situation peut même empirer.

Marvel Dandin