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Haïti-Editorial

Quel système judiciaire contre le banditisme en Haïti ?

Devrait-on s’en remettre au FBI ?

Publié le lundi 12 novembre 2012

On attendait un démenti des dernières déclarations d’un responsable d’organisme haïtien de défense des droits humains sur le fait que les autorités haïtiennes n’ont pas, elles-mêmes, invité le FBI dans le dossier Brandt : ce démenti n’est pas venu. Pourtant, le chef de la police, Godson Aurélus, avait prétendu le contraire. La déclaration du responsable de l’Organisme des droits humains a été faite péremptoirement une semaine après celle de ce dernier. L’arrivée du FBI a même déjoué le dispositif traditionnel de « l’enquête se poursuit », de « l’impunité institutionnalisée », du « kase fèy kouvri sa », a ajouté le militant des droits humains.

Face au silence des autorités, on est en droit de croire au fondement de ces étonnantes révélations. Par voie de conséquence, on doit penser à l’existence d’une complicité plus large, plus institutionnalisée, chez nous, dans le phénomène du kidnapping et du banditisme en général. Quid de l’Etat de droit dans le luxueux magasin des 4 E ? Une interrogation judicieuse quand on mesure l’épaisseur du silence du chef de l’Etat, Michel J. Martelly, par rapport au brulant dossier Brandt ? Interrogation encore plus pertinente quand on se rappelle que le chef du CAT TEAM logé au Palais national (siège de la Présidence), ami personnel, dit-on, du chef de l’Etat, est épinglé dans cette ténébreuse affaire.

L’implication du FBI dans le dossier ne renseigne cependant pas sur les motivations particulières de l’agence fédérale américaine dans celui-ci. Le FBI relève d’ailleurs du gouvernement américain et n’est pas soumis à l’ordre juridique haïtien. De ce fait, nous ignorons les instructions qui lui ont été passées et ses objectifs spécifiques. Sans des précisions au sujet de ses motifs, comment peut-on s’assurere, qu’à la différence des autorités haïtiennes, le FBI voudra faire aboutir le dossier ? Jusqu’où le FBI est-il prêt à aller ? Au cas où le réseau présumé de l’homme d’affaires serait, comme l’a prétendu le secrétaire d’Etat à la sécurité publique, l’un des plus importants de la Caraïbe, l’establishment américain est-il prêt, via le FBI, à déstabiliser entièrement les réseaux mafieux haïtiens et caribéens au sein desquels se retrouvent les éléments de puissantes oligarchies par le biais desquelles s’applique l’ordre économique, social et politique défini par les bailleurs de fonds internationaux et les chancelleries des pays-tuteurs ?

De telles considérations conduisent à l’hypothèse que l’immixtion du FBI dans le dossier ne constitue pas, en soi, une garantie absolue de son aboutissement. On risque de s’étonner de constater que l’intérêt du « kase fèy kouvri sa » peut se manifester autant ici qu’ailleurs. Dans le même ordre d’idées, des informations utiles sur les réseaux mafieux peuvent beaucoup plus servir aux grandes puissances à les contrôler plutôt qu’à les démanteler. Le FBI, en ce sens, ne serait-il pas venu recueillir des données compromettantes sur les uns et sur les autres, au pouvoir et hors du pouvoir, afin que les pays-tuteurs, dont les Etats-Unis, puissent mieux tenir en respect ou en laisse, qui ils veulent, quand ils veulent ou de faire chanter qui ils veulent, le cas échéant ?

Serait-on naïf au point de croire que le FBI viendrait déstabiliser, sans tenir compte des intérêts du système international et régional prédéfini, en faveur de la « stabilité » telle que définie dans ce système, l’ordre bien ancré de corruption et de banditisme qui constitue le socle sur lequel repose le modèle économique, politique et social instauré en Haïti par les étrangers eux-mêmes ? Qui s’en prend généralement à l’opposition démocratique quand celle-ci s’avise de dénoncer et de partir en guerre contre cette « stabilité » qu’on vénère faite d’iniquités, d’illégalités, de violations, de malversations, de déséquilibres de toutes sortes ? Vous n’avez aucun mal à identifier la MINUSTAH, les pays amis d’Haïti, la communauté internationale…

Définitivement, la justice qu’il faut à Haïti ne viendra pas de la communauté internationale.La justice qu’il nous faut pour lutter contre le crime et le banditisme ne doit point souffrir des contraintes et des limitations imposées par les intérêts économiques et géopolitiques. Au mieux, une instance comme le FBI ne fera qu’inculper des individus. Mais, l’ordre du crime et de l’iniquité, intimement lié à l’ordre économique et politique, a toutes les chances de rester intact.

La justice qu’il nous faut pour anéantir le banditisme sera haïtienne et souveraine. Autrement, on en a encore pour des lustres à verser des larmes et à languir.

Il revient aux haïtiens, aux structures organisées, militantes et conscientes de la société civile, de s’engager dans la bataille en vue de la mise sur pied de ce système judiciaire. Autant que justice n’a pas été accordée aux haïtiens dans les cas de viol de soldats étrangers contre nos jeunes (hommes et femmes) ; autant que justice n’a pas été faite concernant les milliers de victimes du choléra, autant la justice ne nous sera donnée en cadeau dans le domaine du banditisme et du kidnapping, en particulier.

Il faut donc que nous en fassions notre affaire et que nous nous organisions en conséquence. Tout en comptant sur le concours éventuel d’entités étrangères dans la recherche des crimes et délits dans des cas donnés, c’est aux haïtiens et à leurs structures indépendantes et fortes qu’il revient de mener, dans l’intérêt de la société et du pays, la bataille contre le crime organisé et institutionnalisé. Il importe donc de s’assurer de l’existence d’une police judiciaire puissante, indépendante et libre de ses mouvements dans le cadre de la loi ; nous devrions pouvoir arriver à un stade où nul ne puisse être au-dessus de la loi. Partout dans le monde, y compris chez nos voisins les dominicains, la quête d’un système judiciaire juste, mais impitoyable, a porté ses fruits.

On ne peut donc pas s’en remettre au FBI pour l’enquête sur le kidnapping et le présumé réseau Brandt. Les organisations de la société civile, les partis politiques, la presse, les syndicats, les associations paysannes, scolaires et estudiantines, tous doivent conjuguer leurs efforts afin d’exercer la pression qu’il faut pour que le pays dispose enfin d’un système judiciaire à la hauteur des importants défis de l’heure. La justice est le pilier autour duquel doit être construit le système démocratique haïtien, dans une Haïti souveraine.

Marvel Dandin