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Haïti-Crise

Diriger un pays au rythme de Fè Wana mache (2ème partie)

Par Leslie Péan, 16 janvier 2013

Publié le dimanche 20 janvier 2013

Le chanteur Sweet Micky a surfé sur le dévoiement de la révolution sexuelle en Haïti. Il l’a fait sans nuance dans ses propos provocants. Et quand on le critique, il en rajoute une couche. Il passe de 100% KK à 200% KK puis à 400% KK. Conscient qu’il plait au public juvénile à cause de ses outrances verbales et comportementales, Sweet Micky plonge dans la politique de l’encanaillement délibéré de la population. Un encanaillement qui a pour objectifs de désamorcer la bombe sociale à travers la disparition des grands idéaux et la banalisation de la futilité. Avec une promotion rigoureuse des beuveries et des orgies. Une politique d’avilissement et de décrépitude qu’une génération a sucé dans les années du duvaliérisme jean-claudiste. À l’époque, la consommation de cocaïne battait son plein dans les boîtes branchées telles que Epicure, Copa, Roxy Bar, Caribeno, et Byblos. Haïti était devenue une des destinations en vogue du tourisme sexuel entre 1975 et 1985. On se rappelle comment les touristes canadiennes venaient avec leurs centimètres pour mesurer les mâles haïtiens réputés pour en avoir de gros qui arrivent au genou [1]. D’un autre côté, les homosexuels venaient chercher l’amour de leur vie. Ils faisaient « main basse sur une virginité (masculine) pour seulement vingt cinq dollars. » [2] Jacques Barros, directeur de l’Institut français en Haïti où il a passé dix ans, a noté qu’à cette époque, « les maisons closes prolifèrent. On vend des enfants à prostituer. » [3]

La réinvention de ce monde par les jeunes de cette période, au pouvoir aujourd’hui, n’a rien d’étonnant. Du passé composé, ces jeunes voudraient aller au passé recomposé. Avec subtilité et originalité. Ils étaient alors des adolescents dans le flou de l’âge qui attendaient leur tour, après la traversée du désert lavalas, pour rentrer sur la scène carnavalesque afin de se livrer à tous les excès. Renouer le fil d’une saga. Carnaval oblige ! dans une conjoncture où l’éthique s’efface au profit de la recherche du plaisir à tout prix. Cet état de l’évolution des mœurs devient la référence, le modèle culturel dominant avec ses goûts et dégoûts esthétiques. Sweet Micky est le pur produit de cet « esprit du temps » pour employer cette expression d’Edgar Morin [4]. Sweet Micky et ses amis ont de l’audace pour orchestrer une stratégie qui leur délivre le pouvoir sur un plateau.

Avec tout le désamour du monde

Le populisme sexuel rentre en politique pour faire de l’argent facile. Le modèle pour la jeunesse est tout tracé. Pourquoi s’embêter à étudier quand on peut gravir l’échelle sociale autrement ? On peut investir dans la bêtise, se faire un capital de popularité et engranger ensuite grâce à la publicité et aux techniques de communication de masse. Il suffit d’un peu de volonté et beaucoup d’audace face à une classe politique dont les membres agissent comme s’ils étaient constipés. La victoire est ainsi assurée. On aura un boom artificiel et l’apparence de prospérité qui en résultera sera suffisante pour passer le cap. La situation de jungle ainsi créée où les forts gagnent au détriment des faibles sera facilitée par le tourbillon dans lequel la société globale est emportée depuis 1986. Cynisme des militaires et errements des populistes effacent tous les repères. Les références sont brouillées et les règles bafouées.

À un moment où la société haïtienne tournait en spirale dans le vide, Michel Martelly avait saisi, par une intuition géniale, le caractère subversif du sexe. Peut-être même plus subversif que la dénonciation des méfaits de la dictature. Il s’est donc fait un agitateur au niveau du discours en jouant sur le sexe dans tous les sens. Avec l’âme bien trempée, il a gagné son pari culotté. En prise directe sur son temps. Et si la gauche, généralement pudique, n’a pas compris la révolution sexuelle tordue qui se déroulait sous ses yeux, la droite a vite compris qu’elle était dans son dernier retranchement et qu’elle devait au moins sauver ses billes. Elle s’est vite conformée et n’a vu aucun outrage dans les propos et agissements obscènes du chanteur. Elle s’y est même donnée à cœur joie. Sweet Micky exprimait ses fantasmes dans un domaine qu’elle connaît bien, habituée des lupanars discrets et des pratiques consistant à caser ses maîtresses comme secrétaires.

Le chanteur est donc devenu son chouchou et il a habilement intégré sa vulgarité dans ce qu’elle véhicule de stéréotype pour Haïti. Car la rupture du charme de la discrétion avec Sweet Micky dissimulait plus qu’il ne montre l’échec collectif d’une société. Les possibilités d’une nouvelle zombification ont augmenté avec l’humanité parallèle qui se créée autour des vedettes de la chanson pop. Une humanité qui se veut un modèle pour l’immense peuple d’hommes, de femmes et d’enfants vivant sans espoir. Les excentricités et la célébrité de Sweet Micky ont donc contribué à lui assurer une présence médiatique de tous les instants et à lui faire un capital politique non négligeable. Transgressant toutes les limites, c’est avec tout le désamour du monde qu’il se débarrasse de son maquillage pour occuper la scène politique au rythme de Fè Wana Mache. Et il s’y donne allègrement dans la déchéance, la dérision, mettant ses mains partout, comme quand on touche une fille sous la table. Ce faisant il n’a fait qu’ajouter sa touche personnelle à la dégradation commencée par Jean-Claude Duvalier au début des année 1970.

La saveur des mots crus

Sweet Micky devenu président vit dans un autre monde. Celui du pouvoir. Celui des traquenards combinant histoires de gros sous (affaire Bautista), alliances de circonstances (cas Lambert), pourcentages, anciennes amitiés et ego colossaux. Ces traquenards ont généralement raison des bonnes intentions, quelles qu’elles soient. Le rapport de Sweet Micky à la politique est d’abord celui d’une star un peu délurée, d’une étoile qui doit briller. C’est son obstination têtue. Et il y tient coûte que coûte. Aussi, on peut lui refuser toutes les qualités du monde depuis la création, sauf une seule, son assurance constante devant la caméra. À l’église, au Vatican ou dans un houmfor. Il y répond avec un automatisme tout pavlovien. Il aime être regardé avec admiration et ravissement. Un mélange d’exhibitionnisme et de narcissisme dans le seul but de se donner du relief. Ce d’autant plus qu’avec la présidence, Sweet Micky a une revanche à prendre sur une société qui le considérait comme un saltimbanque laissant partout sur ses traces des odeurs de « bòz ».

La déchéance de la jeunesse haïtienne qui a refusé l’autorité des adultes désireux de leur apprendre à déterminer le bien et le mal dès la tendre enfance, est aussi celle des parents. Qui sont bloqués sur la question sexuelle des ados et ne savent pas comment s’y prendre pour les informer. Une carence majeure à laquelle le DVD Maguy nan gason [5](Maguy a goûté au sexe) » essaie de remédier. Sweet Micky a surfé sur l’hypocrisie de la société haïtienne devant le sexe. On se rappelle son carnaval Kale ZO ZO de 2002. Trublion insatiable, il ne ménage pas sa salive sur le sexe et les rapports sexuels qu’il traite avec la plus grande désinvolture. À l’opposé d’autres qui restent coi ou qui abordent ces sujets de manière détournée. À cet égard, on peut se référer à la polémique autour de la traduction créole de la pièce de théâtre « Les monologues du vagin » écrite en 1996 par la féministe américaine Eve Ensler, et traduite en plus de 50 langues. Finalement, le titre français a été retenu et la pièce a été ainsi jouée en français en Haïti en 2003 par la troupe Théâtre Éclosion [6].

L’obligation de se conformer à des normes et ne pas utiliser certains mots du trésor du créole haïtien est complexe. La dégénérescence actuelle révèle un manque de savoir-vivre et de civilisation, mais surtout une fausse parade pour ne pas, comme le dit Michel Foucault, « découvrir l’inconscient dans l’épaisseur de ce que nous pensons. » [7] On suit la chaîne signifiante qui va de l’ethnologie à la psychanalyse et vice versa pour appréhender cet inconscient culturel conditionnant notre savoir et qui nous terrasse dans la maîtrise de notre environnement et de nous-mêmes. Or, c’est avec la saveur des mots crus que Sweet Micky a paradoxalement bâti sa popularité en exploitant avec toutes ses limites un certain nombre de représentations inconscientes de la sexualité. Car, tout en se voulant moderne, il reprend à son compte d’une certaine manière les catégories du discours traditionnel de dépréciation de la femme et particulièrement de son vagin.

Le temps des « betiz pwòp »

Le snobisme a conduit bien des jeunes à le suivre dans cette voie de garage. Pourtant le registre scientifique, loin de toute transmutation, reconnaît au vagin d’autres nobles fonctions en plus de celle de donner la vie. Contrairement à Sweet Micky qui déblatère dans le grotesque, Naomi Wolf montre la puissance du vagin dans les rapports entre cette partie du corps de la femme et son cerveau pour la production de l’oxytocin, cette sécrétion cruciale qui crée et affine la perception, la confiance et la ténacité [8]. On est loin du dénigrement du corps féminin sous toutes ses formes promues à travers le viol, le discours sexiste et la violence contre les femmes.
Aujourd’hui donc, si la chanson de Shassy est provocante et bouleversante, elle l’est moins que celle de Mossanto, l’auteur de Fè Wana mache. Mais les deux suscitent dans la jeunesse un enthousiasme qui force à la réflexion. Une jeunesse qui a imité les défauts de ses parents en les aggravant. Une jeunesse sans bagage politique, mais hantée par les attraits du pouvoir et qui décide, avec spontanéité et sans compétences, de continuer les pratiques et habitudes obscurantistes qui ont ruiné le pays. C’est donc un monde à part dans lequel l’oisiveté est l’occupation principale et où toutes les manœuvres et tous les calculs sont permis. Oisiveté, mais pas inertie ni immobilité.

La vision haïtienne du kann kale des Duvalier a poussé les frontières de la barbarie à des stades de plus en plus bas. Aujourd’hui, c’est tèt kale dans la course vers la consommation improductive du temps. Dans ce monde particulier, le Rap-Bòday s’offre comme loisir accessible aux jeunes désemparés par le marasme actuel. Devant l’expérience haïtienne actuelle, l’économiste Thorstein Veblen aurait sans soute révisé son ouvrage La théorie de la classe oisive [9] pour tenir compte des passions empreintes de grossièretés charriées par la moisson rose et blanc. Une moisson riche en sédiments de grivoiseries, de « betiz pwòp », pour employer le mot de Shassy, débitées au quotidien par un pouvoir qui a annoncé la couleur avec l’agression de l’Arcahaie. Deux jours plus tard, le secrétaire d’État à la sécurité publique, Reginald Delva, montrait le bout de l’oreille en disant que « les pneus enflammés représentent une menace pour le tourisme et l’investissement. » [10]

La reconstruction subjective

Le détournement de la jeunesse de ses préoccupations vitales a été rondement mené. La débauche avec la drogue, le crack, la marijuana et la musique obscène ont été les vecteurs d’une démobilisation réelle. La contre-révolution du zokiki (délinquance juvénile) est en train de casser la machine du changement. Sous le couvert du droit au bonheur donné à la jeunesse se cache une machine conservatrice voulant réduire à néant sa volonté de sortir de la misère et de l’oisiveté. Il existe une manière intelligente pour les jeunes d’écrire leur histoire sans verser dans les cauchemars qui les font tourner en rond. Pour qu’un jour Shassy et ses copines ne soient plus contraintes d’offrir leurs corps et leurs âmes à la délectation des voyeurs. Luttons ensemble pour faire éclore ce jour nouveau où la dignité de la femme, mais aussi de l’homme, retrouvera ses droits.

Il est possible qu’une gestion efficace des recettes publiques permettra certainement de réparer le réseau routier, la distribution d’eau potable, d’électricité, d’améliorer les services d’éducation, les soins de santé et même régler les problèmes de sécurité. Toutefois, il en sera tout autrement du rétablissement même à long terme des valeurs éthiques dans lesquelles grandissent les générations d’aujourd’hui qui ont plus de vingt ans. Pour un développement qui tienne compte de la nécessité de revaloriser les mœurs en dehors des normes du modèle du Fè Wana mache. La reconstruction doit être autant objective que subjective. Elle doit se faire autant dans les choses matérielles que dans les consciences. Loin de l’absence éthique, de l’ésotérisme, de l’empirisme mystique, de l’obscurantisme et de la gabegie.

Diriger un pays au rythme de Fè Wana mache (Suite et Fin) par Leslie Péan

1- Michel Cressole, « Voyage en Haïti chérie et maudite », Libération, Paris, 5 janvier 1983
2- Ibulaire, « La ronde des petits « bouzins », La Voix d’Haïti, 13-20 novembre 1985, p.6
3- Jacques Barros, Haïti : de 1804 à nos jours, Tome II, Paris , L’Harmattan, 1984, p. 771
4- Edgar Morin, L’esprit du temps (1950), Paris, Armand Colin, 2008
5- James Décatrel Maurice (réalisateur) et Raphaël Véus (promoteur), Maguy nan gason, DVD, Montréal, 2009
6- Depuis cette première représentation en Haïti au Café des Arts, la pièce a été reprise en 2012 au restaurant Le Vilatte et à Garden Studio. En diaspora, elle a été jouée en créole en 2007 à Miami, en 2009 et 2011 au Canada sous les noms Pawòl chat » et Pawòl chouchoun-n.
7- Michel Foucault, « Interview de Michel Foucault avec Pierre Dumayet à propos de « Les mots et les choses ». Paris, 1966
8- Naomi Wolf, Vagina – A New Biography, New York, HarperCollins, 2012, p. 88
9- Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir (1899), Paris, Gallimard, 1970, réed. Coll. « Tel », 2007
10- « 2012 a vu 363 manifestations violentes selon Réginald Delva », HPN et Radio Caraïbes, 7 janvier 2013

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