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Haïti-Editorial

Autour du « Carnaval itinérant ou rotatif »

Quelle vraie définition de la décentralisation ?

Publié le lundi 4 février 2013

L’idée de créer un événement carnavalesque annuel de grande envergure dans différentes villes de province n’est sans doute pas saugrenue. En ce sens, Jacmel a décroché ses lettres de noblesse depuis maintenant belle lurette. Cependant, la décision de trimbaler le carnaval de Port-au-Prince présente à coup sûr beaucoup plus d’inconvénients que d’avantages.

D’abord, ce carnaval, malgré toutes ses imperfections, a amplement démontré ses hautes potentialités au cours des ans. Il aurait suffi que des opérateurs culturels avisés et des organisateurs rompus aux normes de la gestion et du marketing soient mobilisés pour que ce carnaval rapporte énormément au pays. Les bénéfices accumulés auraient pu servir à mieux l’organiser chaque année et à impulser des initiatives culturelles départementales et régionales qui eurent pu non seulement créer des activités d’envergure dans ces zones mais encore enrichir le carnaval de Port-au-Prince de la représentation significative et effective de toutes les régions. Quelle merveilleuse mosaïque ce serait alors ! C’est à partir de ce moment que cet événement culturel mériterait véritablement le nom de carnaval national dont, pour des motifs évidemment politiques, on l’affuble aujourd’hui.

A force de ne plus réfléchir et encore moins de débattre des questions nationales, on se laisse entrainer à croire, sous l’influence pernicieuse du pouvoir, que le carnaval de Port-au-Prince, tel qu’il est généralement organisé, peut et doit faire le tour du pays. On avance l’idée que cette formule découle du fait qu’il n’y a pas assez d’argent pour organiser le carnaval en divers endroits. Mais, le tenir dans des endroits non appropriés coute-t-il beaucoup moins ? Certes, on dira que des investissements sont alors effectués dans les régions et leur resteront. Mais, allons donc ! Quelle durabilité de travaux effectués à la va vite juste pour donner le change ? Demandez aux Cayens. Ils vous répondront au sujet des retombées effectives et durables du carnaval de l’année dernière.

Il faut donc bien poser le problème, sans démagogie et encore moins sans recours à des arguments bassement régionalistes : il faut du temps pour la mise en place de structures adéquates pour la tenue dans une ville de province d’un carnaval tel que celui de Port-au-Prince. Car, c’est bien de cela qu’il s’agit : c’est le carnaval de la capitale qui est transporté en province. Avec tous les équipements, la logistique, les ressources, la vision qui vont de pair.

On peut donc s’interroger sur le fait de savoir si, en raison de leur configuration et de leurs structures particulières, toutes les villes de province peuvent, sans la préparation nécessaire, recevoir le carnaval de Port-au-Prince. Si, au niveau de certaines, comme l’a prouvé la ville des Cayes, les festivités peuvent se dérouler globalement de manière satisfaisante, tel peut ne pas être le cas ailleurs. On peut en ce sens se demander si le Cap-Haitien est vraiment prêt à accueillir comme il se doit l’événement quand on pense à la physionomie particulière de la ville et de ses rues et à la faiblesse de ses infrastructures hôtelières, hospitalières et sanitaires ?

Quid également de la Nationale numéro 1, et notamment du tronçon du Puilboreau ? Que dire de l’inexpérience des chauffeurs qui l’emprunteront ? C’est l’occasion de s’interroger sur le fameux projet de police routière claironné à maintes reprises par les autorités.

Il y a aussi la nécessité de placer en alerte et de pouvoir en moyens humains et matériels tous les centres hospitaliers du circuit de la Nationale No 1. A première vue, cela représente une mobilisation extrêmement cruciale dont les autorités devraient évaluer le coût.

En plus de ses considérations, il importe de déplorer que la pratique du carnaval de Port-au-Prince mobile aura pour conséquence de détruire les spécificités culturelles des régions. Car, elles ont leur propre histoire. La capitale aussi, et c’est pourquoi son carnaval lui appartient légitimement et ne devrait pas lui être exproprié pour quelle que raison politique que ce soit. Conserver son carnaval à la capitale n’implique pas ipso facto qu’il faille interdire à la province d’organiser, au même titre que Port-au-Prince, des festivités carnavalesques d’envergure. Encore une fois l’exemple de Jacmel est patent. Que l’on ne vienne donc pas nous présenter la décentralisation comme l’art de transposer telles quelles les réalités du centre à la périphérie !

On se souvient du contexte politique tumultueux dans lequel le Cap a été choisi unilatéralement par le chef de l’Etat pour accueillir le grand événement annuel. Faut-il croire que d’autres villes devraient s’inspirer de l’agitation politique qui a présidé à ce choix pour mériter à leur tour d’être choisies comme siège du carnaval par le chef ? Un tel choix ne devrait-il pas plutôt être guidé par d’autres critères et s’inscrire dans le cadre d’un vaste plan d’organisation de la province afin qu’elle puisse s’assumer en tout et que, pour le carnaval, c’est elle qui invite désormais Port-au-Prince et le monde ?

Enfin, en dépit des appréhensions suscitées légitimement par la démagogie politique, l’improvisation et l’amateurisme, remettons-nous en au “bon dieu bon” en souhaitant que le carnaval du Cap se déroule tout de même globalement bien !