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Haïti-Editorial

La nouvelle illusion du rétablissement d’un système autoritaire

Publié le lundi 18 février 2013

La communauté internationale s’inquiète de nouveau de l’évolution de la situation en Haïti. Le Conseil de sécurité des Nations Unies, les pays amis, le nouveau chef de la MINUSTAH, Nigel Fisher, tous expriment des préoccupations par rapport, notamment, à l’impasse constatée dans la question électorale et à la dépendance renforcée de la justice par rapport à l’Exécutif. Ils en sont venus jusqu’à invalider le slogan leitmotiv de Martelly “Haiti is open for business”. Ce n’est pas encore le cas, disent-ils. Le processus d’octroi des contrats reste encore compliqué et la justice n’est pas encore suffisamment indépendante pour garantir les intérêts et l’évolution normale et équilibrée du système néolibéral (s’entend).

L’accent est mis sur la question des élections qui doivent se tenir avant la fin de l’année, selon le calendrier de la communauté internationale. Il va sans dire que le gouvernement Martelly/Lamothe avait un calendrier différent. On n’a pas besoin d’être grand clerc pour savoir et comprendre que le pouvoir, à l’instigation des deux super conseillers ex-sénateurs Joseph Lambert et Youri Latortue, lorgnait une fin de mandat de 10 nouveaux sénateurs en janvier 2014.Le paradoxe dans cette histoire est que des parlementaires de la majorité présidentielle PSP (Parlementaires pour la Stabilité et le Progrès) se soient engagés dans une telle stratégie tout à fait préjudiciable à la solidité de leur propre pouvoir, le Législatif. La communauté internationale ne semble vraisemblablement pas être partie prenante de cette option qui pourrait amener à de nouvelles controverses et à l’approfondissement de la crise politique. Ne soyez pas étonnés d’apprendre que les chefs d’Etat et de gouvernement du CARICOM, dont le 24ème sommet se tient à Port-au-Prince ce lundi et demain, expriment officiellement la même position.

Dans ses récentes prises de positions, Nigel Fisher se prononce en faveur d’élections inclusives et crédibles. S’agirait-il d’élections du type de celles qui ont amené au pouvoir l’équipe Tèt Kale ? Bien sûr que non cette fois-ci. L’internationale a dû constater que pareilles élections ne conduisent pas à la stabilité qu’elle affirme rechercher en Haïti. Tout au moins, elles n’ont eu pour effet que de mettre en selle des individus qui, pour n’avoir pas mérité d’accéder au pouvoir, tentent avec maladresse de l’apprivoiser et, surtout, de l’exploiter à des fins strictement mesquines. Ceci explique les errements au plan de la gouvernance et la tentation de recourir à l’autoritarisme pour obvier à l’impréparation et aux insuffisances. Il est un fait indéniable que l’incapacité de délivrer ouvre généralement la voie à l’autoritarisme. D’où l’orientation actuelle constatée au niveau du pouvoir Tèt Kale avec des violations de plus en plus manifestes des libertés publiques, des menaces sur la liberté de la presse et la liberté d’expression, l’arrivée au gouvernement d’éléments connus pour leur appartenance à la droite.

Le type d’élections souhaité par la communauté internationale est sans doute celles qui peuvent entrainer le moins de contestations possible. Car, elles doivent favoriser au moins un minimum de stabilité qui puisse permettre à la mission internationale de commencer à envisager sérieusement son retrait. Il en est effectivement question. Des pays membres contributeurs de celle-ci ont longtemps exprimé leur fatigue par rapport à Haïti et ont clairement fait savoir au Conseil de Sécurité qu’ils ne disposent plus d’assez de ressources pour continuer à soutenir la mission. La question du départ de celle-ci est donc posée, contrairement à l’idée fort répandue ici que la MINUSTAH voudrait définitivement s’installer dans le pays.
Au fait, ce que les politiciens haïtiens au pouvoir n’ont jusqu’à présent pas réalisé, c’est que, pour l’internationale, ce qui importe le plus c’est la permanence et la continuité du système d’alternance en vue de la stabilité d’un modèle de démocratie qui écarte définitivement la perspective de la confiscation du pouvoir par un secteur politique donné. L’internationale tient fermement au principe de l’alternance qui offre l’opportunité d’exercer périodiquement des influences favorisant les redressements éventuellement nécessaires dans le cadre du modèle prédéfini. Qu’un anti-impérialiste accède au pouvoir dans un quelconque pays de la périphérie, ce n’est pas le premier problème du centre dominateur. Bien souvent, ceci est vu comme un accident historique. Les problèmes commencent à partir du moment où « l’intrus » entreprend de se pérenniser tout en mettant en cause les intérêts supérieurs du centre. Certes, au Proche-Orient, les impérialistes s’accommodent de certains systèmes autoritaires qu’ils contrôlent de fort belle manière. Mais, le concept du contrôle est différent pour d’autres sphères, dont celle dans laquelle nous nous trouvons.

Un tel raisonnement n’encourage pas à croire que nous soyons tout à fait à l’abri d’une nouvelle aventure dictatoriale. On l’a vu avec le coup d’Etat de 1991. Mais, comme vous avez pu également le constater, ce fut véritablement une aventure. Et les militaires l’ont appris à leurs dépends. Ceux de la droite qui, aujourd’hui encore, voudraient reprendre l’expérience anti-démocratique, doivent savoir que leur sort ne sera pas différent.

Quand on dit que l’internationale est favorable à des élections qui conduisent à la stabilité n’entendez pas par là qu’Il doive s’agir d’élections parfaitement démocratiques. Le minimum possible sera accepté. C’est plutôt aux haïtiens qu’il revient de lutter afin que leurs scrutins soient absolument crédibles et ouvrent l’accès à des dirigeants légitimes et respectés. Personne ne le fera à leur place. C’est pourquoi il faut poser sérieusement le problème du financement des élections. Il faut être intraitable sur la composition du conseil électoral et l’orientation de son travail. Tout doit donc être fait pour que l’ensemble du processus électoral soit fiable et aboutisse à des résultats satisfaisants. Ce doit être l’affaire de tous et pas seulement de quelques valeureux sénateurs de la république.

Il découle de toutes ces considérations que la voie de la concertation, de l’équilibre et du compromis se révèle la plus judicieuse pour parvenir à stabiliser Haïti. Le dialogue national devra être définitivement lancé. Ceux qui rêvent d’organiser de nouvelles élections contestées dans le pays ne font que préparer la tempête qui les emportera comme leurs tristes prédécesseurs.

Dans un pays aussi pauvre et dévasté qu’Haïti, la démocratie, le partage raisonnable du pouvoir, la séparation et l’équilibre des 3 pouvoirs, le « Pote kole », le respect des libertés publiques, sont loin d’être des options fantaisistes auxquelles on peut recourir selon les caprices des uns et des autres. [jmd/RK]