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Économie d’une langue et langue d’une économie, par Leslie Péan, 23 février 2013

Publié le dimanche 24 février 2013

La corrélation entre le prestige d’une langue et le pouvoir politico-économique que détient le groupe qui la parle dans un espace donné est un axiome que le comportement du gouvernement haïtien vient de révéler encore une fois. Le gouvernement haïtien vient de rater une occasion de reconnaître les travaux des chercheurs haïtiens en proposant l’adoption du français par la CARICOM contrairement aux recommandations reçues. Et ceci, malgré le fait que 61 pour cent d’usagers dans la CARICOM parlent le créole ou encore en dépit de la proposition faite à Kingston (Jamaïque) les 13 et 14 janvier 2011 par la Dominique et Sainte-Lucie, que le Créole soit la deuxième langue de travail dans la CARICOM. Et enfin en négligeant le fait que le premier ministre Kenny Anthony de Sainte-Lucie ait prononcé son intervention en créole ce 18 février 2013.

Quel paradoxe alors qu’Haïti n’a jamais depuis son existence fait autant, au cours des 25 dernières années, pour promouvoir le créole comme langue de communication des Haïtiens. Comme notre créole le dit bien, nou sanble nap mache ak 2 bouji nan men nou, youn pou nou jwenn, lot la pou nou pa jwenn. On pourrait partir de cet événement pour tenter d’éclairer la lanterne des partisans et des adversaires du créole.

La démagogie du tout voum se do, comme nous le faisons depuis deux siècles avec toutes les questions sérieuses, ne peut être d’aucun secours. En effet, il faut un débat national sur cette question. Un débat scientifique à mille lieux des échanges carrément byzantins qui ont lieu sur la toile pour amuser la galerie. Des échanges dans lesquels les protagonistes affichent, sans le vouloir, vraiment leur incapacité de déterminer l’essentiel par rapport au secondaire, le fondamental par rapport à l’accessoire. La pauvreté des idées de nos compatriotes s’exprimant sur la toile est abyssale. Ne rien leur dire, c’est les encourager à la production de leur propre exclusion dans un monde de plus en compétitif. Haïti ne peut faire aucun pas en avant avec si peu de savoir. Il n’empêche que ce sont nos frères et sœurs, qu’on les aime bien, mais il faut qu’on leur dise la vérité. Au nom de la liberté et la démocratie, à partir d’un culturalisme de mauvais aloi, l’imbécillité s’impose et parle fort. Toutes les idées se valent, disent avec trompette les « bandits légaux ». La communauté qui pense justement que la langue constitue le point nodal de notre incapacité en tant que peuple de monter à l’assaut des citadelles d’iniquité a du pain sur la planche.

Sortir de l’exclusion sans démagogie

Le comportement des autorités gouvernementales indique que la révolution linguistique prônée par les partisans du créole ne saurait réussir sans une révolution sociopolitique et économique mettant fin à l’exclusion des masses populaires. En effet, le coût de traduction de livres scientifiques en créole est prohibitif par rapport aux possibilités actuelles de l’économie haïtienne. Rappelons qu’un pays de 8 millions d’habitants comme Israël en 1986 traduisait 462 titres tandis que tous les pays arabes ne traduisaient que 268 titres pour la même année. L’intérêt pour le savoir exige des pratiques spécifiques de traduction d’ouvrages scientifiques surtout dans les nouveaux champs qui s’y développent à un rythme exponentiel. Ces pratiques de traduction sont supportées par un petit pays dont la population est moindre que celle d’Haïti tandis que ses voisins arabes qui dépassaient l’Occident sur le plan scientifique vers le 8ème siècle ont régressé dans une politique d’enfermement. On n’est plus au temps où les Arabes avaient conquis la majeure partie de l’Espagne. Surtout quand on sait que les « Arabes n’auraient traduit, depuis le règne du Calife al-Mamoun, que 10 mille livres, soit le nombre des livres que traduit la seule Espagne en une année (1). »

L’économie nécessaire pour sortir le créole de son ancrage individuel pour lui donner un ancrage institutionnel doit être pensé avec réalisme loin de toute mentalité arriérée et néo-coloniale. Pour qu’arrive un temps de bilinguisme actif où le choix de la langue d’expression (créole ou français) ne charrie pas une connotation précise dans la psychologie des locuteurs et auditeurs. Travail d’autant plus difficile du fait que nous vivons à une époque où le système d’oppression jwe nan loloj nou au point que beaucoup ne peuvent plus faire la distinction entre le vrai et le faux (2). Il importe de tenir compte de ces questions si nous voulons avoir une stratégie économique permettant à Haïti de s’engager dans la voie du progrès avec la participation de tous ses enfants au cours du 21ème siècle.

(1) Arab Human Development Report 2003, UNDP, p. 67.
(2) Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme — Le système totalitaire (1951). Paris, Seuil, 1972, p.224.