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Haïti-Editorial

L’exemple vénézuélien…

L’arme du bulletin de vote !

Publié le lundi 22 avril 2013

Le système électoral vénézuélien devrait être une source d’inspiration pour les haïtiens en dépit de la controverse soulevée à l’issue de la présidentielle du 14 avril ayant porté au pouvoir le dauphin de Hugo Chavez, Nicolas Maduro. Le bulletin de vote vénézuélien vaut réellement son pesant d’or. Le suffrage universel direct est devenu une réalité indiscutable dans ce pays. La question n’est pas, au Venezuela, de constituer un appareil électoral chargé de trafiquer le vote populaire. Elle est plutôt de convaincre le peuple de la nécessité d’un choix déterminé. C’est la démarche du pouvoir chaviste. C’est aussi celle de l’opposition, adoptée sous la contrainte du chavisme qui a paralysé ou contré ses manœuvres déstabilisatrices.

Fiabilité et perfection ne sont pas forcément synonymes

Certes, le système électoral vénézuélien est loin d’être parfait. La contestation ayant suivi la publication des résultats en est la preuve. L’opposition a dénoncé que le président provisoire Maduro ne pouvait pas être en mesure de mener campagne et qu’il a illégalement utilisé les moyens de l’Etat dans cette perspective. Elle relève des irrégularités majeures lors du scrutin et, n’acceptant pas la défaite, elle a sollicité un audit du vote. Quoiqu’il faille admettre que l’opposition n’a pas absolument tort et qu’il s’est tout de même produit des irrégularités, il convient de noter que les observateurs internationaux n’ont pas tellement émis d’avis négatifs sur le scrutin qui s’est globalement déroulé dans le plus grand calme. Après au moins deux jours de violences, le Conseil National Electoral (CNE) a finalement accepté de souscrire à la requête d’audit du chef de l’opposition, Enrique Capriles. Ceci n’a toutefois pas empêché que Nicolas Maduro prête serment le vendredi 19 avril en présence de plusieurs délégations officielles internationales de haut niveau, à l’exception de représentants de Washington.

En dépit donc de ses insuffisances, le système électoral vénézuélien demeure suffisamment crédible. La dernière victoire de Chavez aux élections résulta d’un processus dont la fiabilité a été reconnue par l’opposition et les observateurs internationaux dont certains sont loin d’être des supporters du chavisme. Ce fut un tour de force réalisé par Chavez d’avoir pu, à la différence de ses grands alliés cubains, s’imposer à travers des scrutins successifs auxquels ses opposants ont pleinement participé. Il a ainsi pu démontrer que le socialisme qu’il préconise peut bien se frayer une voie dans le cadre d’un système électoral multipartiste, pourvu qu’il soit globalement crédible et souverain, c’est-à-dire honnête, démocratique et national. Cuba y parviendra-t-il un jour ? Eux-aussi, les cubains, doivent beaucoup apprendre de Chavez du point de vue de l’option électorale. Ce n’est certes pas une voie aisée pour les tenants de l’option socialiste anti-impérialiste. Mais, Chavez a montré qu’il est possible de s’imposer par les urnes. Il s’agit bien du socialisme du 21ème siècle.

L’éthique politique chaviste

En dépit des limites et des dérives de la révolution bolivarienne, la question de l’adhésion populaire au chavisme n’a pas été posée en termes de cooptation des votes et des cartes électorales via la participation à des programmes sociaux. Elle a été plutôt acquise à travers des programmes sociaux conçus autour de problèmes essentiels. Même les opposants à Chavez ont reconnu qu’il a vraiment aidé les plus pauvres et pas forcément à travers des pratiques manipulatrices ou démagogiques de charité et de saupoudrage. La démarche chaviste ne s’est pas engagée dans la voie tortueuse de la cooptation ou de la vassalisation de parlementaires et d’élus locaux par la corruption. Encore moins de politiciens et de membres de la fonction publique.

Une véritable campagne d’éducation populaire, passant par l’alphabétisation, est à la base de la conscientisation et de la formation idéologique d’une grande majorité de vénézuéliens. Dans le même cadre, la démarche chaviste a porté une grande majorité de vénézuéliens à croire désormais en l’existence d’un pays qui leur appartient, en la souveraineté nationale, en la capacité de tisser des liens fraternels avec d’autres peuples et en la possibilité d’un nouvel équilibre des relations internationales fondé sur la non-ingérence et la coopération horizontale.

L’on ne passera pas pour autant sous silence l’intolérance et la répression vis-à-vis des médias de l’opposition et le contrôle des médias publics. De nombreux médias publics ont été fermés. Même quand ces décisions ont été prises sur des bases légales, il n’en demeure pas moins qu’elles relèvent de la politique. Lors de la récente campagne électorale, l’opposition n’a pas eu libre accès aux médias publics.

Le fonctionnement du système électoral vénézuélien est également tributaire de la renonciation de l’opposition, soutenue par l’étranger et les anti-Chavez expatriés, à l’option putschiste. Après maintes tentatives de renverser le pouvoir chaviste par des moyens illégaux, et face à la forte mobilisation populaire, l’opposition s’est résolue à se mesurer à la révolution bolivarienne par la voie des urnes. La montée fulgurante du jeune leader de l’opposition Enrique Capriles, notamment face à Chavez lors des dernières élections, est le résultat tangible de cet engagement de l’opposition dans la voie démocratique. Reste à savoir si la contestation de l’élection du 14 avril n’ouvre pas la voie au retour à l’option putschiste.

Risques de déstabilisation/Nécessité du compromis

L’option de la déstabilisation et de la violence ne constitue tout de même pas la formule idéale. La voie non-démocratique peut être fort coûteuse pour l’opposition et les Etats-Unis qui la soutiennent. En raison de son poids sur le marché pétrolier, la déstabilisation du Venezuela peut avoir de sérieuses répercussions tant aux Etats-Unis (qui s’y approvisionnent abondamment) que dans le monde entier. Des formules d’accommodation doivent donc être coûte que coûte trouvées afin que l’instabilité ne s’installe au Venezuela. Ce n’est donc pas pour rien que, tout en souhaitant l’audit électoral, le secrétaire d’Etat américain John Kerry a exprimé la volonté de Washington de ne pas entièrement fermer les portes vis-à-vis de Caracas. La perspective est donc offerte au nouveau locataire du palais de Miraflores de tenter de redresser la barre et de permettre à la révolution bolivarienne de revoir sa copie en matière d’économie et de sécurité. Des pénuries inacceptables sont constatées dans ce riche pays pétrolier. L’insécurité y fait également rage. L’opposition reproche aussi au chavisme trop de largesses en ce qui concerne le programme Petrocaribe dont bénéficient les alliés du pouvoir, notamment Cuba et les autres pays membres de l’Alliance Bolivarienne des Peuples des Amériques (ALBA). En se disant ouvert au dialogue avec l’opposition et prêt à discuter même avec le diable, Maduro a sans doute montré qu’il comprenait la délicatesse de sa situation et celle du Venezuela.

Différentes composantes de la population vénézuélienne sont parties prenantes de l’ordre constitutionnel et républicain. Les secteurs d’affaires y sont impliqués, même si plus d’uns en leur sein sont hostiles au chavisme et ont tenté de le renverser par des moyens illégaux. Une large fraction du patronat vénézuélien était en effet impliquée dans le coup d’Etat contre Chavez en 2002. Il est vrai, qu’à la différence de secteurs d’affaires de certains autres pays, dont le nôtre, ceux du Venezuela ne sont pas uniquement motivés par la volonté de soutenir ou de porter au pouvoir des individus ou des groupes résolus à défendre et à entretenir les activités mafieuses, la contrebande, les trafics de toutes sortes, la corruption.

Le système judiciaire au Venezuela, est également de la partie. Un avis de la plus haute instance judiciaire a clos le débat sur l’impossibilité de Chavez de prêter serment à la date prévue par la Constitution, en janvier dernier. Un autre avis de la même instance a consacré le principe que le vice-président Maduro pouvait devenir président par intérim. Ce qui n’avait toutefois pas convaincu l’opposition selon qui c’est plutôt le président de l’Assemblée national, Diosdado Cabello, qui devait accéder au poste. La même instance a estimé inconstitutionnel le recomptage manuel des votes exigé par l’opposition au lendemain des élections du 14 avril.

L’armée, force incontournable dans un pays comme le Venezuela, s’est également engagée à respecter l’ordre constitutionnel. Il convient de rappeler que ce fut encore l’armée qui a déjoué le coup d’Etat militaire contre Chavez en 2002. C’est encore l’armée qui a ouvert une investigation sur certains militaires qui auraient secondé l’opposition lors des deux journées de violences postélectorales des 15 et 16 avril derniers.

Des partis et des organisations politiques, d’autres organisations de la société civile, jouent également leur partition au sein du système au point que, finalement, tout se joue sur le plan de la légalité et de l’ordre institutionnel.

Discipline de parti/Sens de l’intérêt national

Le sens de la mesure et des intérêts supérieurs de la nation prévaut également au sein du parti bolivarien (le Parti Socialiste Unifié du Venezuela, PSUV dirigé d’ailleurs par l’épouse de Nicolas Maduro). Tout le monde au sein du PSUV ne cherche pas à devenir chef. Le parti a jusqu’ici fait preuve d’unité autour de Maduro. Et dire que, selon la constitution, c’est le président de l’assemblée nationale, Diosdado Cabello, qui devait accéder à la présidence provisoire. Déjà, certains anticipaient une grave rivalité au sein du parti bolivarien. La discipline de parti et la nécessité de sauver l’héritage du « commandante Chavez » l’ont finalement emporté.

Le Venezuela bolivarien : pas que Petrocaribe…

Pour nous autres haïtiens, notre intérêt pour le Venezuela ne devrait pas se limiter à jouir des bénéfices de Petrocaribe. Le pragmatisme de MM. Martelly et Lamothe, passant par le port de la chemise rouge chaviste et l’annonce audacieuse de l’attribution du nom de Chavez à l’aéroport international du Cap-Haïtien, prive Haïti des enseignements salutaires de l’expérience bolivarienne. La possibilité de la mise en place d’un système électoral crédible en Haïti demeure un défi à relever. Il faut, pour cela, un clair engagement de tous en faveur de la démocratie et de la stabilité. Car, il est maintenant plus qu’évident que les mauvaises élections contribuent à enfoncer Haïti davantage dans les crises et dans la dépendance étrangère. Elles nous éloignent de la stabilité tant nécessaire au développement économique.

Les uns et les autres doivent continuer à vouloir remporter les élections. Les uns et les autres doivent aussi être prêts à les perdre dès que les processus sont crédibles, avec des administrations électorales indépendantes et souveraines, non piégées à l’avance, comme c’est le cas pour notre CT-CEP. L’histoire récente nous a malheureusement appris que le problème des élections frauduleuses en Haïti ne réside plus seulement dans le contrôle de l’appareil électoral par les pouvoirs en place, mais aussi dans la manipulation de plus en plus directe du processus et des résultats par l’étranger. La récupération de la souveraineté nationale passe par une remise en question de cette triste réalité et l’adoption de résolutions rigoureuses en faveur d’un projet national dans lequel nous pourrons tous nous retrouver, au-delà des divergences et des différences.

Marvel Dandin