> Editoriaux > Les dominicains : le sens de l’Etat et des intérêts

Haïti-Editorial

Les dominicains : le sens de l’Etat et des intérêts

Un exemple à méditer...

Publié le mardi 18 juin 2013

Les secteurs d’affaires dominicains sont bien défendus par le gouvernement de leur pays dans le dossier de la grippe H1N1. Par ricochet, tous les secteurs qui vivent de l’élevage en territoire voisin sont satisfaits de constater la célérité avec laquelle le gouvernement Médina a réagi à l’interdiction d’importation de produits carnés dominicains par Haïti. Une délégation dominicaine de haut niveau a en effet été dépêchée à Port-au-Prince en vue de réclamer la levée des mesures, la grippe en cause n’étant pas, selon Santo Domingo, la grippe aviaire. L’OPS, qui n’a pas montré pareille célérité dans le dossier du choléra en Haïti, a également vite réagi dans le sens des intérêts dominicains en affirmant ne pas comprendre la raison pour laquelle Haïti a adopté les mesures en question, le territoire dominicain étant libre du virus H5N1 à l’origine de la grippe aviaire.

Il faut admettre que la décision de Port-au-Prince a paru précipitée. Force est aussi de reconnaitre le droit d’un Etat quelconque d’adopter des mesures conservatoires quand il craint le pire dans des situations données. Il peut toujours les réviser dès qu’il est plus à même d’évaluer le danger qu’il appréhende. Cela relève des prérogatives que confère la souveraineté. Or, Haïti étant devenu l’ombre d’elle-même en ce qui a trait à l’autonomie ou, encore moins, à l’indépendance d’un Etat, on peut comprendre que sa décision dans le cas du virus H1N1 puisse paraitre osée et que des pressions soient exercées contre elle pour qu’elle révise sa position au plus vite. L’étonnement du représentant de l’OPS à Santo Domingo face aux mesures prises par Haïti traduit en quelque sorte ce sentiment. Il déclare en effet sans nuance ne pas comprendre les motifs d’une telle décision dont, comble de sacrilège dirait-on, son organisme n’a pas été informé au préalable.

L’enjeu pour les dominicains était de toute façon de taille. Le marché haïtien consomme une part significative de la production d’œufs et de volailles en provenance de la République dominicaine. Le « Centro de Inversion y Exportacion » (CEI-RD) souligne que la République dominicaine vend environ 700 millions de dollars par an en Haïti. A l’inverse, les exportations haïtiennes vers la République dominicaine représentent environ dix millions de dollars par an. Ces données datent de 2010 alors que, depuis, la tendance à la hausse des exportations dominicaines n’a cessé de progresser.
Hors des zones franches dont les exportations s’orientent majoritairement vers les Etats-Unis, Haïti représente la première destination des exportations dominicaines, soit 25% du marché, sans compter les exportations informelles et la contrebande, selon une étude de l’économiste Pavel Isa.

« Le marché haïtien est devenu la principale destination des exportations dominicaines devant les Etats-Unis et l’Union européenne », révèle El Caribe (édition du 7 mai 2013).

Haïti n’a toutefois aucun moyen de contrôler la qualité de la viande importée du territoire voisin. Les ministres de la Santé publique et du Commerce, Florence Duperval Guillaume et Wilson Laleau, ainsi que le secrétaire d’Etat à la production animale, Michel Chancy, ont posé la condition de la définition claire et définitive des modalités de l’exportation de produits carnés dominicains vers Haïti. Mais, avec la pression actuelle, Port-au-Prince sera-t-il en mesure d’imposer ses conditions ? Ne va-t-on pas assister, plutôt, à une rapide levée de l’interdiction et à une reprise des importations dans les mêmes conditions anarchiques ?

Au-delà de la position du gouvernement dominicain, la question de la position haïtienne par rapport à la grippe suspecte a suscité le débat au sein de la société civile dominicaine. Les médias en ont largement parlé. Cet état de fait constitue une donnée qui devrait porter la société civile haïtienne à être beaucoup plus sur la balle concernant les grandes questions nationales. L’affaire du choléra, par exemple, en dépit de son bilan impressionnant de plus de 7000 morts, n’a pas jusqu’à présent remué la société haïtienne. La plupart des gens des couches aisées ne se sentent pas concernés. La question ne fait pas débat dans les cercles mondains. Du côté du pouvoir, ce n’est certes pas le modèle dominicain qu’on suit. Entendez par là que nos dirigeants ne voient pas la nécessité de monter sur leurs grands chevaux et d’exiger réparation pour les victimes du choléra. Seule une minorité « zuit » d’activistes, opposants à « Tèt Kale » pour la plupart, juge nécessaire de battre la grosse caisse et de tenter l’impossible en vue de mobiliser le monde contre la MINUSTAH. Ils sont les instigateurs d’une pétition qui circule en Haïti comme en diaspora pour exiger des dédommagements pour les victimes de la maladie et le départ de la MINUSTAH.

Pour en revenir au dossier de la grippe éventuellement aviaire et à la réaction de Santo-Domingo par rapport à l’attitude de Port-au-Prince, il importe de noter que les autorités de la République dominicaine suivent une ligne qui date déjà de plusieurs années et qui atteste de leur sens aigü de l’Etat et de la responsabilité qui en découle. On sait que les dirigeants dominicains suivent toujours de très près ce qui se passe chez nous. A l’inverse, les nôtres n’en ont cure. On sait qu’au niveau de la chancellerie dominicaine, il existe pratiquement un département chargé des questions haïtiennes. Les dirigeants et l’élite de la République dominicaine se sont toujours fait un devoir d’inculquer à leur population une certaine idée d’Haïti et de ses habitants par rapport à leur propre pays. Quand une campagne a démarré pour dénoncer les mauvais traitements contre les braceros haïtiens des bateyes, les dirigeants dominicains ne sont pas restés les bras croisés. Quand a démarré la campagne internationale contre le sucre amer et le racisme anti-haïtien des élites dominicaines, l’establishment dominicain n’est pas resté impassible. Il n’y a pas une position d’Haïti dans les forums internationaux qui passe inaperçue pour les dominicains. Ils considèrent toujours Haïti comme une menace. D’où, en dépit de maintes difficultés auxquelles ils ont eu à faire face, le maintien de leur armée de plus de 60.000 mille hommes.

En 1937, pour afficher à sa manière son sens de l’Etat, le généralissime Leonidas Trujillo, a jugé bon de massacrer des milliers d’haïtiens, sous prétexte qu’ils étaient à l’origine des problèmes auxquels faisait face son pays. La République dominicaine a réagi avec vigueur en 1964 quand François Duvalier a menacé d’envahir son ambassade à Port-au-Prince. En 1991, elle a clairement exprimé sa position quand, à la tribune de l’ONU, le président Jean-Bertrand Aristide a fait des considérations la concernant qui n’étaient pas du tout à son goût. Il s’en est suivi des déportations massives d’illégaux haïtiens ou prétendus tels.

On n’est pas sans savoir les persécutions dont ont été l’objet feu la militante dominico-haïtienne Sonia Pierre, le prêtre défenseur des haïtiens Pedro Ruquoy et des associations tant haïtiennes que dominicaines engagées dans la lutte en faveur du respect des droits des dominico-haïtiens et des haïtiens vivant en territoire voisin.

Voilà donc un pays où les dirigeants savent où se situent leurs intérêts et prennent les décisions qu’il faut pour les défendre. Certes, nous n’allons pas verser dans l’exagération de les prendre pour des super-nationalistes à qui le peuple dominicain n’aurait rien à reprocher. Si c’était le cas, le capital étranger, européen et nord-américain, ne pèserait pas aussi lourd dans l’assiette économique dominicaine et l’essor économique constaté dans ce pays tiendrait du prodige. Non. Il ne s’agit pas de cela.

On sait aussi que, pour aussi vertueux qu’ils puissent vouloir se faire passer, la corruption sévit chez eux à une échelle pas du tout négligeable. Mais, ce qu’ils ont, c’est un noyau d’investisseurs nationaux qui ont un poids dans leur économie à cause de l’ampleur de ce qu’ils exportent en Haïti et ces derniers peuvent influencer la politique de leur pays. En même temps, cette situation engendre une dépendance de plus en plus grandissante de leur pays par rapport au marché haïtien. Ce qui suffit à susciter de la part des dirigeants dominicains une collaboration politique étroite avec l’Occupant international pour maintenir Haïti sous contrôle, entraver son développement, empêcher la reconquête de sa souveraineté, corrompre et soudoyer ses autorités, comme l’a révélé la journaliste Nuria Piera après les dernières élections en Haïti.

Outre les avantages du marché commercial haïtien, il faut signaler l’importance, pour les dominicains, de la main-d’œuvre bon marché d’Haïti tant dans leur pays que dans les zones franches établies à la frontière. Il existe également les juteux contrats de la construction et de la reconstruction remportés de plus en plus, et pour cause, par des firmes dominicaines présentes sur le terrain.

De notre côté, d’une époque à l’autre, des pseudo-dirigeants jouent de temps à autre la comédie de diriger un état, affichant aujourd’hui une posture nationaliste qui semble correspondre beaucoup plus à leur peur apparente d’une maladie qu’on dit plus redoutable que le choléra par le fait qu’elle menace beaucoup plus toutes les couches sociales par son mode de transmission aérien. Étant donné que, dans la population ou dans la société civile dite organisée, on a perdu la capacité de s’indigner face aux insultes et aux ignominies et vu le rôle de marionnettes de l’Occupant et des dirigeants de l’Etat voisin joué par les responsables haïtiens, il est presque sûr que les mesures vont être levées et que ‘’nos autorités’’ n’auront rien à expliquer si, en définitive, et par malheur, la maladie se révèle être la grippe aviaire. Alors, nou nan men gran mèt la, bon dye bon…
Marvel Dandin