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La Minustah, Mme Sandra Honoré et Nous

Par Ericq Pierre : LA MINUSTAH N’A PAS SA PLACE EN HAITI LA PRESENCE A SA TÊTE DE LA TRINIDADIENNE SANDRA HONORE NE CHANGERA RIEN

Mme Honoré ne pourra pas redorer le blason défraîchi de cette coalition disparate qui comptera en 2014 dix années de présence continue en Haïti

Publié le vendredi 5 juillet 2013

La Minustah, Mme Sandra Honoré et Nous

Par Ericq Pierre

A la mi-juillet, Mme Sandra Honoré, de Trinidad et Tobago, prendra ses fonctions à Port-au-Prince comme nouveau responsable de la Minustah. Si elle arrivait en Haïti comme Ambassadeur de son pays ou du Caricom, j’aurais invité mes compatriotes à l’accueillir avec enthousiasme. Mais, les circonstances étant ce qu’elles sont, je ne peux que prendre note qu’elle est le cinquième ou le sixième Représentant Spécial du Secrétaire Général des Nations-Unies et la première femme Chef civil de la Minustah. Je souhaite aussi qu’elle soit le dernier Chef de cette coalition et que son mandat soit le plus bref possible.

Certes, Madame Honoré et son pays ont toutes les raisons de se réjouir d’une promotion méritée au sein du Système des Nations-Unies qui n’est pas réputé pour faciliter l’avancement des ressortissants des petits pays. Etre chef d’une coalition militaro-policière à laquelle participent près de quarante pays , les uns plus différents que les autres, est un motif légitime de satisfaction et de fierté . J’admets aussi que sa présence à la tête de la Minustah constitue un progrès, après celle de l’inénarrable Nigel Fisher. Autre point positif : elle sera assistée de Carl Alexandre, juriste bien connu pour sa pondération et son sens de l’équité. Malheureusement, cela ne signifie nullement qu’elle pourra redorer le blason défraîchi de cette coalition disparate qui comptera en 2014 dix années de présence continue en Haïti .

A la vérité, mes expériences avec les Trinidadiens me prédisposent à accorder le bénéfice du doute à l’Ambassadeur Honoré. Au cours de ces dernières années, en effet, plusieurs collègues trinidadiens ont eu à intervenir au niveau des institutions financières internationales sur des dossiers d’importance pour mon pays . Ils l’ont fait avec beaucoup de professionnalisme et un remarquable sens de solidarité avec le peuple haïtien. Certes, ils agissaient dans le cadre de leur fonction officielle, mais je peux témoigner qu’ils sont allés très souvent au-delà de ce que la fonction exigeait. C’est pourquoi, je sollicite l’indulgence du lecteur pour citer nommément certains d’entre eux . Question de leur rendre hommage et leur dire que je n’ai pas oublié leur fair-play envers mon pays.

Je commencerai par M. Ewart Williams, Chef de Mission pour Haïti au FMI lors de la restauration de l’ex-président Aristide en 1994. Basé à Washington DC, Il a utilisé toutes ses connaissances des arcanes de l’institution, toute son influence et tout son savoir-faire , y compris l’organisation de rencontres spéciales à des heures très avancées de la nuit, pour aider la partie haïtienne à mieux ficeler ses dossiers et à mieux sérier ses arguments dans les discussions avec le Fonds.
Je veux aussi citer les Trinidadiens Euric Bobb, Chef de Cabinet de Enrique Iglesias, ex-Président de la BID, Luis Rodriguez, Administrateur pour la Caraïbe au Conseil d’Administration de la BID, Gérard Johnson , ex-Représentant de la BID en Haïti , Mark Sekou, Vice-Président de la Trinidad Citizen’s Bank qui ont joué , chacun dans sa sphère d’action, un rôle important dans la recherche de financement pour Haïti et dans la constitution des dossiers liés à l’annulation de la dette . Donc, le Trinidad, les Trinidadiens et nous , c’est une histoire de respect et d’amitié réciproques. Je n’aurais donc aucune raison d’attendre un comportement différent de Mme Honoré si elle était Ambassadeur de son pays en Haïti. Mais, comme Chef de la Minustah, je préfère réserver mon jugement.

Disons tout de suite que ce n’est pas la personnalité de Mme Honoré qui est en cause. C’est plutôt la coalition qu’elle est appelée à diriger. Une coalition dont il est difficile de définir le mandat réel aujourd’hui . En septembre 2004, trois mois après l’arrivée de la Minustah , dans un texte publié dans le Journal Le Matin , j’avais donné acte à l’Onu pour ses efforts en faveur de mon pays, " même si les fruits n’avaient pas toujours tenu les promesses des fleurs ". J’avais aussi souligné que " le mandat de la Minustah me paraissait trop vaste et trop vague " et que " sa durée n’était pas bien définie. " Ce mandat couvrait des domaines allant du respect des droits humains au développement des institutions, du désarmement à la réconciliation nationale, du redressement économique à la professionnalisation de la police, de la coordination de l’assistance externe à l’organisation d’élections, etc , etc.

Pourquoi la Minustah ne partage pas avec le peuple haïtien l’évaluation qu’elle a faite de ses prestations en Haïti ? En 2004, M. Koffi Annan, Secrétaire Général de l’Onu , indiquait que la Minustah n’allait pas partir de sitôt et qu’elle était en Haïti pour 10, 15 , 20 ans. Sur quelle base cette durée avait-elle était établie ? Dans le texte mentionné plus haut, j’avais exprimé quelques réserves et fait quelques propositions/considérations à ce sujet . Comme à l’époque Haïti avait un gouvernement de transition de facto , je pensais que la situation allait être clarifiée sitôt qu’on aurait un président et un parlement élus. Malheureusement, il ne s’est rien passé.

Je suis convaincu que la Minustah a fait de son mieux, mais que ce n’est malheureusement pas suffisant, que son mandat reste aujourd’hui encore trop vaste et trop vague. Je sais aussi que plusieurs compatriotes font des affaires avec la Minustah, que sa présence crée des dizaines et peut-être des centaines d’emplois dans un pays ravagé par le chômage et qu’elle rend de menus services ici et là aux autorités et à la police nationales. Est-ce que cela justifie une présence indéfinie ? Est-ce pour continuer à rendre ces menus services qu’elle devrait rester encore cinq ans et même dix ans de plus ? D’autre part, la présence de la Minustah n’empêche-t-elle pas la population haïtienne d’apprécier comme il se doit les efforts de la PNH et de lui témoigner le respect qui lui est dû ? Questions à méditer.

Au mois de février dernier, Nigel Fisher avait tenté de redéfinir et d’actualiser le mandat de la Minustah, expliquant que sa présence " visait à soutenir Haïti pour le renforcement de la sécurité et de la stabilité, pour l’appui à la gouvernance démocratique et à la légitimité de l’Etat, pour l’établissement de l’état de droit et le respect des droits de l’homme, etc. " Il en avait profité pour nous faire perfidement la leçon sur ce que la souveraineté devrait signifier pour les Haïtiens tout en rejetant malicieusement l’idée qu’Haïti était ouverte aux affaires, caressant ainsi dans le sens du poil l’opposition au gouvernement . Je m’étais étonné que certains leaders de l’opposition se fussent empressés de l’appuyer sans aucune nuance et sans même se rendre compte qu’ils avalisaient du même coup sa conception à la fois paternaliste et minimaliste de ce que devrait être la souveraineté pour les Haïtiens. Mes compatriotes, toutes tendances confondues, devraient lire (ou relire) sereinement les considérations de M. Fisher sur la souveraineté , lesquelles ont apparemment reçu la bénédiction de l’Onu.

Quant à la légitimité de l’Etat, j’ai beau chercher, je n’arrive pas à voir comment la Minustah peut contribuer à la renforcer, en maintenant dans le pays une présence indéfinie. Au contraire, plus la durée de cette présence est illimitée, plus le gouvernement -et l’Etat- sont à légitimité limitée. Je suis aussi persuadé que cette présence sert d’alibi à plusieurs segments de la société haïtienne et au gouvernement pour ne pas prendre leurs responsabilités. A ce propos, l’Histoire retient déjà que le Président Martelly figure parmi les six présidents haïtiens qui ont dirigé le pays en s’accommodant de la présence d’une force militaro-policière étrangère. Ces présidents s’appellent : Sudre Dartiguenave, Louis Borno, Sténio Vincent , Jean-Bertrand Aristide, René Préval et Michel Martelly. Sténio Vincent lui a eu au moins le mérite d’assister à la désoccupation du sol quand le dernier Marine a laissé Haïti le 1er Août 1934. Cela fera quatre-vingts ans l’année prochaine. (Pour mémoire, jusqu’à ce que le Président François Duvalier transforme le 18 Novembre -Bataille de Vertières- en fête de l’Armée, cette fête était célébrée le 1er Août de toutes les années post-occupation.)

Pour en revenir à l’Ambassadeur Honoré, il faut espérer qu’elle n’a pas gardé de ses expériences antérieures avec le dossier d’Haïti des souvenirs qui pourraient l’influencer négativement . En effet, Chef de Cabinet et bras droit de Luigi Enaudi, alors Secrétaire-Général Adjoint de l’OEA, Mme Honoré était en première loge pour se faire une idée du drame du peuple haïtien, éternelle victime des dirigeants qu’on lui impose ou qu’il choisit. On se souvient que Luigi Enaudi, en charge du dossier d’Haïti à l’OEA, avait effectué, entre 2002 et 2003, près de deux douzaines de missions infructueuses à Port-au-Prince pour essayer de négocier une entente entre le Président Aristide et les différentes oppositions à son régime. Il en gardé une certaine amertume. Et même une amertume certaine. Et il est évident que si les protagonistes de la crise haïtienne d’alors avaient aidé l’OEA et Luigi Enaudi à négocier un " accommodement raisonnable " , il n’y aurait pas eu de Minustah. Et bien des déboires et des situations d’humiliations auraient pu être évités. Je pense notamment au choléra et aux multiples cas de manque de considération pour le peuple haïtien qui forment l’énorme passif de la Minustah en Haïti.

Ceci dit, nous devons admettre que nous sommes les premiers responsables de ce qui nous arrive. La plupart des tragédies dont notre histoire est remplie sont le fruit de nos turpitudes et de l’absence dans notre idiosyncrasie des concepts de compromis et de concessions. D’où les conflits interminables que nous entretenons et où en fin de compte toutes les parties perdent , et le pays avec elles, parce qu’elles ont ou bien surestimé leurs forces ou bien sous-estimé la capacité de résistance des autres. Nos politiciens , au pouvoir et dans l’opposition, savent-ils que le refus absolu de propositions de compromis et de concessions traduit généralement une grande insécurité et une faiblesse de l’intelligence qui empêche à la fois de vaincre, de composer ou de convaincre ? Il est donc plus que temps que nous cessions d’adopter des attitudes excessivement partisanes qui font de nous la risée des autres et que nous apprenions à ne pas exacerber inutilement les passions de nos partisans ni à flatter leurs bas-instincts.
La Minustah devra donc se retirer du pays plus tôt que plus tard. En écrivant cela, je ne peux m’empêcher de penser à tous ces amis, étrangers et haïtiens morts au service d’Haïti et de la Minustah, durant le séisme . Je suis cependant convaincu que leur mémoire sera beaucoup mieux honorée si la Minustah part avant que son échec soit totalement consommé.

Il faut se rendre à l’évidence. Pratiquement toutes les catégories socio-professionnelles acquiescent au départ de la Minustah, sans parler des organisations paysannes, des étudiants et des partis politiques. Il y a aussi cette Résolution du Sénat. L’Onu et la Minustah qui se targuent de vouloir contribuer au respect et à la consolidation des institutions haïtiennes ne peuvent pas faire comme si cette Résolution n’avait jamais existé. Une telle attitude traduirait dans les faits le peu de respect qu’elles professent vis-à-vis de l’une des plus importantes institutions du pays.

Il ne suffira donc pas de déclarer que les mesures sont en cours pour réduire les effectifs de la Minustah et d’annoncer qu’elle partira bientôt . Mme Sandra Honoré devra, au nom de l’Onu et de la Minustah, travailler avec le Parlement, le pouvoir exécutif, la société civile, sur une feuille de route avec des échéances précises, y compris une date de départ qui sera respectée quoi qu’il arrive. Je propose que ce départ se matérialise l’année prochaine , à l’occasion du dixième anniversaire de la présence de la coalition en Haïti.

Si l’on attend que les conditions optimales se réunissent pour que la Minustah parte, elle ne partira jamais. Et la situation pourrait dégénérer dangereusement . Dix ans, c’est beaucoup de temps. Si la Minustah n’a pas été en mesure de faire une différence en dix ans, ce n’est pas en lui accordant cinq ans ou dix ans de plus qu’elle pourra faire cette différence. Les autorités haïtiennes et l’ONU devront donc résister aux pressions des lobbyistes haïtiens et étrangers qui mettent tout en œuvre pour retarder le départ de la Minustah. Quant à Mme Honoré, son mandat sera très productif aux yeux d’une forte majorité d’Haïtiens si elle se donne pour objectif de convaincre l’ONU que la Minustah a terminé sa mission et qu’elle peut partir la tête haute l’année prochaine. Autrement dit, après dix ans, la Minustah peut tout naturellement afficher MISSION ACCOMPLIE, DECLARER VICTOIRE et laisser le pays.

Pour sa part, le Président Martelly qui est, de mon point de vue, l’un des présidents d’Haïti les plus volontaristes et aussi l’un des plus fiers , devrait faire de ce départ une de ses priorités. Comme Sténio Vincent. L’Histoire a retenu que ce dernier, élu avec l’aval de l’occupant, avait pu œuvrer et manœuvrer avec succès pour le départ des Marines. Pourquoi l’histoire ne se répéterait-elle pas avec le président Martelly ?

Rochasse091@yahoo.com 8 juillet 2013