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Haïti-Editorial

A PROPOS DE LA « RENCONTRE »

Le dossier du juge Jean Serge Joseph

Publié le lundi 22 juillet 2013

La ligne suivie par le gouvernement dans le dossier du juge Jean Serge Joseph est simple : nier et mettre au défi les accusateurs de prouver que les chefs de l’Exécutif aient bel et bien pris part à une réunion avec le juge, au cours de laquelle des pressions ont été exercées contre lui.

Cette position repose sur une argumentation dont certains éléments sont explicites et d’autres sous-entendus.

LES ARGUMENTS EXPLICITES :

- Ni le chef de l’Etat ni le premier ministre ne connait le juge et ne l’a jamais rencontré ;

- Le chef de l’Etat ne sait pas où se trouve le Cabinet Lissade et ne s’y est jamais rendu ;

- Le dossier étant en appel, il n’aurait pas pu être question de solliciter le juge qui en était momentanément déchargé ;

- Les accusations relèvent du complot ourdi par des acteurs connus ;

- En créant le CSPJ, le gouvernement a montré qu’il était en faveur de l’indépendance du pouvoir judiciaire.

LES ARGUMENTS SOUS-ENTENDUS :

- Tous ceux qui prétendent avoir entendu les révélations du juge sur la « réunion » ne sont pas crédibles ;

- A la limite, le juge pouvait avoir perdu la tête ou fut un parfait mythomane ;

- Il n’y a personne à pouvoir prouver qu’une réunion se soit effectivement tenue avec le magistrat ;

- Le juge était sous l’influence de l’opposition en décidant, dans le cadre d’un complot, de convoquer des hauts commis de l’Etat ;

- L’opposition essaie d’exploiter le décès du juge à ses propres fins.

GESTION D’ETAT DES PROBLEMES

Quand on analyse bien ce corpus argumentaire, on est en droit de se poser des questions sur ce que devrait être une attitude responsable et d’Etat dans cette affaire, si les autorités voulaient bien que l’opinion publique les prenne au sérieux.

Les autorités ne peuvent se contenter de lancer un défi à ceux qui les accusent, pour leur demander d’étayer leurs dires. Elles ont pour devoir de contribuer à la manifestation de la vérité. Le chef de l’Etat et le ministre de la justice qui ont déclaré n’avoir pas participé à cette prétendue réunion avec le juge, ont-ils dit quelque part qu’ils étaient disponibles à répondre aux questions du CSPJ et des commissions spéciales d’enquête du parlement ?

Pour clore toute controverse, le chef de l’Etat, le premier ministre et les autres officiels qui auraient participé à la réunion, ne pouvaient-ils pas, simplement, au-delà de tout verbiage, définir point par point leur emploi du temps ce jour-là ? Les activités des officiels ne peuvent pas, que nous sachions, être ni secrètes, ni clandestines. (Entre parenthèses : Me Louis Gary Lissade et le doyen du Tribunal civil de Port-au-Prince, Raymond Jean Michel, gagneraient à en faire autant : qu’avez-vous fait, Messieurs, au cours de la journée du 11 juillet ? Indiquez toutes les personnes qui peuvent corroborer vos dires sur votre emploi du temps. Communiquez tous les éléments qui puissent permettre de savoir ce que vous avez exactement fait ce jour-là).

Vu que, de l’avis de plus d’uns, le juge est décédé dans des conditions suspectes, ne serait-il pas indiqué que l’Exécutif prenne l’initiative de former ou de faciliter la formation d’une commission d’enquête indépendante, constituée de personnalités crédibles, sur les circonstances de ce décès ? Pourquoi, l’Exécutif qui se targue de vouloir établir un état de droit n’a, à aucun moment, annoncé son intention d’ordonner ou de commanditer une enquête ? Pourquoi l’Exécutif ne juge-t-il pas nécessaire, à l’instar de plus d’uns, que toute la lumière soit faite sur cette affaire ? Pourquoi se contente-t-il de protester contre les accusations portées contre lui ? Serait-il le seul à être convaincu de ce que le magistrat est mort de sa bonne mort ?

Une commission indépendante, composée de personnalités crédibles, permettrait sans doute à l’Exécutif de confondre les diverses personnes (magistrats, avocats et proches de la famille du défunt) qui se seraient délibérément lancées dans cette entreprise de dénigrement du chef de l’Etat et des membres de sa famille ?
Quel effort du gouvernement en vue de dissiper les doutes sur le fait que la fameuse conférence de presse de l’Hôpital Bernard Mevs, ait été coordonnée par la primature ? Certains journalistes auraient été alertés de la tenue de la conférence par un téléphone d’un fonctionnaire de la primature.

Les autorités gagneraient également à expliquer pourquoi les démentis concernant la « réunion » ne soit venue qu’après le décès du juge alors que, la veille de sa disparition, des médias avaient fait état de cette réunion et des pressions que le magistrat avait subies à l’occasion. Les dépêches, datées, sont sur le web. Tout à fait vérifiables. Dans la matinée de samedi, des médias ont encore fait état de cette réunion. Il n’y a pas eu de démenti pendant toute la journée du samedi. Les démentis concernant la « réunion » ne sont venus qu’après le décès.

LA CORRUPTION : UNE CONSTANTE

En dehors de quelques dossiers particuliers, la corruption (réelle ou supposée) se retrouve au centre des dossiers et des dénonciations dans lesquels se démènent le gouvernement Tèt Kale et ses alliés.
Citons, de façon non exhaustive, les révélations de la journaliste dominicaine Nuria Piera ; l’utilisation des fonds d’urgence ; l’octroi de contrats de gré à gré ; l’arrêté autorisant des déblocages de fonds en faveur d’œuvres dirigées par des membres de la famille présidentielle, pour ne citer que ces dossiers.

NIER, NIER ET RE-NIER

Il convient de noter que, pour l’occupant autant que pour le gouvernement d’Haïti et ses alliés, il faut toujours nier, sans ménagement, tout ce qui peut engendrer des difficultés.

Quand le choléra éclate en octobre 2010 et que le contingent népalais a été identifié comme étant à l’origine de cette catastrophe qui a coûté la vie à plus de 7,000 haïtiens et rendu malades un nombre encore plus impressionnant, la MINUSTAH qui a été accusée a nié son implication. Les dirigeants haïtiens (Préval, puis Martelly) soutiennent ce déni, comme Sudre Dartiguenave en 1920, sous l’Occupation, avait nié par-devant la commission Mayo qu’il y avait beaucoup d’haïtiens à avoir été victimes d’actes de barbarie des Marines….

Quand un certain Sherlson Sanon dénonce des actes criminels qu’aurait commis le conseiller spécial du président, J. Lambert et un actuel sénateur membre du cercle présidentiel, E. Zenny, ces derniers nient et fustigent des soi-disant politiciens qui chercheraient à ternir leur réputation.

L’ambassadeur des Etats-Unis nie que Martelly soit américain après que celui-ci ait fait de même.

Le chef de l’Etat nie avoir ordonné l’arrestation d’un député en fonction.
Aujourd’hui, il nie avoir connu et rencontré le juge Jean Serge Joseph.

Ce dossier ne semble pas devoir « s’évaporer » sans laisser de trace. Le cumul de dossiers compliqués devient inquiétant. Ils sont de plus en plus encombrants pour l’équipe Tèt Kale et pour ceux-là qui l’ont propulsé à la tête du pays par les procédés électoraux que l’on connait et qu’on a déjà dénoncés à maintes reprises.

Tous les dossiers et scandales enregistrés au cours des deux premières années de Martelly et jusqu’à aujourd’hui, peuvent devenir très lourds à trainer. Face à l’amoncellement des nuages, on est tenté de dire que tout autre qu’un pouvoir Tèt Kale serait préoccupé et envisagerait les moyens de redresser la barre avant que le navire, déjà sur une mer démontée, ne sombre sous les vagues, à la prochaine tempête…

Marvel Dandin