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Haïti-Réflexion

Par Lyonel Trouillot : Chanson, Front de Gauche et Pays à Nous

Le sacré, l’amour, la révolte, le souvenir de ces temps durs du jean-claudisme quand Manno écrit ses premières chansons. Comment ne pas constater que les discours revendicatifs ne savent parfois même pas à quelle tradition ils appartiennent, quelles voix ont précédé les leurs ?

Publié le mercredi 25 septembre 2013

Il y aura vingt ans dans un an que j’anime les vendredis littéraires. Il y a eu les quelques interruptions forcées, une fois par les balles, une autre par la terre en colère. Des soirées mémorables : je me rappelle Edouard Maunick lisant un livre entier, son Toi, laminaire, poème fleuve en réponse au livre de Césaire, et me disant plus tard que, jamais, dans sa carrière de poète-lecteur, il n’avait connu une telle qualité d’écoute. Je me rappelle cette nuit de la poésie, Lobo disant jusqu’à quatre heures du matin. Quand les choses durent, on a tendance à croire que le meilleur est passé. Le vendredi 6 septembre, Jean Coulanges, Wooly Saint-Louis-Jean et Manno Charlemagne m’ont rappelé que le meilleur ne passe pas, il perdure, se réinvente en prenant des formes différentes.

Ce vendredi littéraire place à la chanson avait quelque chose d’exceptionnel : le sacré, l’amour, la révolte, le souvenir de ces temps durs du jean-claudisme quand Manno écrit ses premières chansons, l’art de ruser avec la dictature, et cette idée que les peuples ont toujours une vie devant eux. Tout y était, par ce sacré pouvoir qu’a la chanson de nous rappeler à notre devoir de merveilles.

Mais c’est septembre. Et septembre c’est des onzièmes jours du mois qui se suivent et ne se ressemblent pas. Il y a quarante ans, au Chili, un général à la triste mine modifiait le cours de l’histoire avec l’aide de plus puissants que lui et d’une bourgeoisie affairiste. Parmi les pertes humaines, toujours trop nombreuses, l’homme qui chantait le droit à paix, la condition des ouvriers, d’autres choses réelles et simples, et possibles, et souhaitables. Il aura sa revanche, cet homme aux doigts coupés à la hache, le stade qui fut le lieu du crime porte aujourd’hui son nom. On se dit, avec Wooly qu’il faudra traduire sa chanson : te recuerdo Amanda et la proposer, peut-être, à ces jeunes qui ont créé la chorale de l’université d’Etat et reprennent des chants traditionnels ou porteurs de revendications et d’espoir. Pour saluer leur travail, leur engagement. Et comment ne pas se demander combien de jeunes aujourd’hui connaissent Victor Jara ? Comment ne pas constater que les discours revendicatifs ne savent parfois même pas à quelle tradition ils appartiennent, quelles voix ont précédé les leurs ?

Comment ne pas se dire aussi que ce pays a épuisé toutes les voies de la droite, toutes les mascarades développementistes, toutes les simagrées carnavalo-charismatiques, et ne pas plaider, sans sectarisme, pour un rassemblement des voix qui s’entendent sur la nécessité d’une distribution plus équitable des richesses, sur l’égalité comme principe objectif de la liberté, sur l’exercice et l’expression des libertés individuelles ?

La droite ose être à droite. La gauche n’ose plus être à gauche. Une certaine gauche, en tout cas. Elle n’inspire pas confiance, parce qu’elle n’ose pas être radicale, et abandonne ainsi les discours revendicatifs à eux-mêmes. Elle ne parvient pas à convaincre les étudiants, les paysans, le peuple des villes, qu’elle parle pour eux. Elle n’offre aucun rêve, aucune espérance collective. Il n’y a pas de vraie gauche sans charge émotionnelle appelant à se battre pour soi dans un épanouissement collectif. En 90, la gauche avait laissé cette tâche à Jean-Bertrand Aristide. Il l’a assumée de la manière que l’on sait. Peut-être faut-il que nos politiques de gauche (re)commencent à écouter des chansons, à croire qu’ « un jour viendra… couleur d’orange… un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront… » Je persiste à croire que seul un grand rassemblement de gauche sauvera ce pays de ses dérives inhumaines.

Mais cela presse ! Je trouve cette confiance dans certaines chansons. Merci à toi, Jara, dont la voix nous parle encore quarante ans après ces temps d’horreur. Merci à vous, Jean, Wooly et Manno ; merci à vous de la chorale de l’UEH. Puissent l’OPL, la PAPDA, ACAAU, la Fusion (si elle est encore à gauche) et les autres (je mets les premiers noms qui me viennent sans aucune exclusive ni préférence) moins connus mais qui ne travaillent pas forcément moins, les cercles, les groupuscules (j’utilise le mot sans jugement de valeur, la rigueur quelquefois n’attire pas le grand nombre)), les individus de bonne foi qui, faute de mieux dans l’appui des discours revendicatifs et « populaires », ont pactisé avec des dérives dont ils reviennent peu à peu, écouter vos chansons et assumer ensemble, dans l’inconfort des divergences, l’idéal qu’elles expriment

Lyonel Trouillot