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Haiti-Editorial

Pour que les haïtiens ne soient plus humiliés en Haïti, en RD et partout…

Serions-nous de simples victimes de nos malheurs ?

Publié le lundi 7 octobre 2013

Les décisions et comportements racistes anti-haïtiens en République Dominicaine (RD) ou ailleurs devraient constamment nous renvoyer à nous-mêmes, à nos manquements, nos insuffisances, nos idiosyncrasies, nos incohérences, nos sottes turpitudes, notre anti-haïtianisme. Car, oui, nous sommes les premiers anti-haïtiens : par la façon dont nous traitons nos propres concitoyens, dont nous nous traitons nous-mêmes, dont nous dilapidons nos maigres ressources, dont nous détruisons allègrement notre environnement. Car, pourquoi voulez-vous qu’on vous respecte quand vous ne vous respectez pas vous-mêmes ?

Certes, il est utile et même de bon ton de protester contre les actes racistes des conservateurs nationalistes dominicains. Saluons en ce sens les réactions de compatriotes d’ici et de la diaspora, celles de citoyens dominicains et d’autres étrangers défenseurs de droits humains. Celles tout aussi bien d’organisations internationales. Et, encore, il faut davantage que ces réactions-là. Le rappel de l’ambassadeur d’Haïti à Santo-Domingo n’est pas à dédaigner. Mais, il faut que le gouvernement fasse davantage que cela s’il veut convaincre de sa réelle indépendance par rapport aux sphères d’influence dominicaines. Et là, on est en droit d’être des plus sceptiques.

Cependant, force est de constater que les réactions et les protestations ne suffiront pas à nous éviter d’autres gifles peut-être plus cinglantes que celles que l’on reçoit aujourd’hui, et pas seulement de la RD.

Les décisions et comportements racistes anti-haïtiens, en RD comme ailleurs, nous interpellent et sollicitent de nous des réponses urgentes et conséquentes à un ensemble de questions, dont voici quelques unes :

- Quelle politique de nos dirigeants en vue du développement de la production nationale, de la protection de celle-ci par rapport aux produits importés ? Eske politik fiskal nou pwoteje sa n pwodui pa rapò ak sa zòt ap vide sou nou ? Pouki nou blije achte tout kalte bagay ki pa sa nou gen bezwen pi plis, nan men etranje ? Pouki nou voye jete tout abitid nou te genyen nan domèn manje pou n tonbe konsome manje lòt peyi ?

- Quelle action d’envergure en vue de la création d’emplois, par la scolarisation intensive, le relèvement du niveau de l’enseignement, la formationde qualité et à grande échelle, l’alphabétisation, la promotion de la formation professionnelle et des métiers, le développement des moyennes et petites entreprises ? Anpil ti metye ak ti biznis, ti pwodiksyon, nou te konn fè (nan domèn kouti, kòdonri, atizana, konfizri, elatriye…) te ka ede nou kreye anpil djòb.

- Quelle politique culturelle en vue de renforcer l’identité nationale et de nous restituer notre fierté, notre dignité ? Pourquoi devons-nous nous prosterner face aux autres ? Pourquoi n’importe quel étranger, pourvu qu’il le soit, croit-il pouvoir impunément nous humilier, nous insulter, nous faire la leçon en tout ? Si nou te vle rasis tou, nou ta di nenpòt ti blan sòti pou mete nou ajenou. La question de l’émancipation et de la reconquête de la souveraineté s’impose, ainsi que la nécessité pour nous d’assumer pleinement notre destinée. C’ est à ce prix qu’on nous prendra au sérieux !

- Quelle promotion du civisme en vue de l’implication effective des haïtiens dans la résolution de leurs propres problèmes ? Ki wòl sitwayen yo nan sa k ap fèt ? Eske nou pa toujou nan lojik leta papa a, ak yon papa lidè, k ap fè pou nou ? Que dire de l’implication de tous dans le relèvement et la protection de l’environnement ? Dans l’organisation des élections, pour réduire la dépendance financière ? Dans la sécurité, dans la constitution d’une armée de réserve prête à la mobilisation, notamment en cas de catastrophes naturelles ?

- Quel sens de l’intérêt national de nos politiciens et des ‘’partis politiques’’ ? Quelle est leur capacité à subordonner leurs intérêts mesquins à ceux du pays et à éviter, autant que faire se peut, les situations de conflit, les « chire pit », les « lese frape », les « leve kanpe », « anba pa monte, anwo pa desann, nan mitan rete rèd » ? « Se pa sa n ap fè depi dik-dantan ? Alòs, kòman w ap ka gen estabilite ki se pretèks zòt pou vin kontwole w, okipe w, men tou ki se, tout bon vre, kondisyon pou ekonomi w vanse ? Kòman w ap ka atire envestisman etranje lè dezòd tabli lakay ou tout tan tèt kale, lavalaseman oswa makoutikman ? » Kòman w ap ka gen yon lòt imaj, pou w atire touris, lè tout tan se san, tout tan se kouri, tout tan se lòbèy ak leta oswa pati politik, oswa lidè politik, youn oswa lòt kap konpòte yo an delenkan, mal pou wont, k ap rache-koupe, pyafe sou Konstitisyon ak lalwa, òganize epi goumen nan eleksyon fo mamit ki pa janm reyalize nan delè nòmal ?

- Quelle vision du pays et du développement d’une élite économique majoritairement compradore, rapace, insatiable, « patripoche », qui refuse de s’identifier au pays, à la population et à sa culture ? Quelle véritable dimension d’une éventuelle frange de cette élite qui voudrait s’ériger en bourgeoisie nationale, avec des investissements lourds dans des secteurs vitaux ?

- Que dire des latifundistes absentéistes (les "grandon") et tout aussi bien de l’Etat, qui refusent de céder leurs terres à la paysannerie pauvre pour que, avec des moyens et des techniques modernes, elle puisse les faire fructifier ?

Notre pays est hors-norme. Nous sommes des hors-la-loi. Genyen ki gen rezon di yo se bandi legal. Nous défions toute sorte de logique. Nous sommes aussi, et encore, des comédiens. Nous jouons le théâtre d’un pays. Mais nous sommes encore loin d’en être un. Nous faisons semblant d’être président, premier ministre, parlementaires, maires. Mais en fait nous ne savons rien de ces rôles. Du moins, nous ne voulons pas remplir ces fonctions telles qu’elles sont définies dans les textes.

- Quel système de justice sommes-nous disposés à établir pour garantir l’existence d’un état de droit, pour que l’impunité cesse de prévaloir et que les conflits soient résolus dans un cadre institutionnel, que personne ne cherche à se faire justice, que quiconque n’ait recours à la force et/ou à la violence pour imposer ses vues ou défendre ses intérêts ? Sommes-nous prêts à combattre véritablement la corruption, à sévir contre la gabegie administrative afin d’aboutir à une meilleure répartition des richesses et à un fonctionnement plus adéquat des services publics ?

- De quelle capacité et de quelle compétence sommes-nous prêts à faire montre pour garantir effectivement la sécurité des vies et des biens ? A quand l’édification d’un cadastre ? Ce qui serait le premier pas vers la résolution du problème de l’insécurité foncière, avec bien sûr, la contribution agissante d’une justice ferme et impartiale contre les spoliateurs de tout poil ?

L’impossibilité pour nous, depuis plus de deux siècles, de répondre tant soit peu aux exigences contenues dans les questions que nous venons de soulever, explique absolument toutes les avanies et les humiliations dont nous sommes aujourd’hui l’objet. Il suffit de séjourner quelques jours dans la diaspora pour se rendre compte de l’ampleur du désarroi. On a définitivement honte d’être haïtien. On ne brandit plus avec fierté sa nationalité. On est la honte de tout le continent, pour ne pas dire du monde entier ! Alors, pourquoi nous respecterait-on en République Dominicaine, aux Etats-Unis, aux Bahamas, au Brésil, partout ?

L’impossibilité pour nous, depuis plus de deux siècles, de répondre tant soit peu aux exigences contenues dans les questions que nous venons de poser, explique les errements, les déséquilibres, les turpitudes, les exodes, la ‘’déshaïtianisation’’, la perte de la souveraineté nationale. Tant que des réponses sérieuses ne seront pas apportées à ces questions, les haïtiens continueront à risquer leur vie en mer, « ak anba fil kay vwazen ». Ils continueront à languir et à se faire humilier pour un visa. Ils se feront exploiter et avilir partout où ils croiront pouvoir trouver du travail.

En conclusion, l’on ne devrait pas se draper dans un nationalisme de façade pour réagir aux insultes dont on est l’objet. Regardons-nous de près, de très près. A la loupe. Sans complaisance. Et, comme des hommes, comme des femmes dignes de leurs noms, concluons un pacte pour la renaissance, à quelques jours du 210ème anniversaire de notre indépendance.

Marvel Dandin