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Haïti-Editorial

Un « petit complot » pour un « GRAND »

Les acquis démocratiques en danger !

Publié le lundi 21 octobre 2013

Le dernier communiqué du Ministère de la justice sur le « projet d’assassinat » de notre confrère Jean Monard Métellus a cela de particulier qu’il présente tous les éléments d’une enquête ayant abouti : le lieu du complot, la tendance politique des conspirateurs, leur objectif politique, leur cible, le dispositif mis en place, le nombre de tueurs engagés et les véhicules dont ils se serviront. Tous les éléments d’une enquête complète se trouvent dans le communiqué.

Il est alors normal que, dans ce communiqué, le ministre Jean Renel Sanon précise que le commissaire du gouvernement a été instruit de mettre l’action publique en mouvement. Ce ne serait certes pas contre X, vu que toutes les informations sont disponibles. L’on s’attend donc à ce que, dans les heures suivant la publication du communiqué, les concernés soient appréhendés et placés « anba kòd », selon le slogan utilisé dans l’émission « Alo Lapolis » de la PNH.

COMPLOTEURS : PRENEZ LE MAQUIS !

Cependant, le problème est que ce communiqué a été publié. Bien imbéciles alors seraient les « comploteurs » de se laisser épingler. Pourquoi alors ce communiqué est-il sorti, si l’on voulait véritablement mettre la main au collet des « comploteurs » ? L’objectif serait-il donc d’intimider le journaliste et de le porter à se mettre à couvert ? Le communiqué annoncerait-il de préférence une offensive contre un secteur qui, chaque jour davantage, (les deux dernières manifestations de Port-au-Prince et du Cap en témoignent), se renforce et menace de prendre, ou de reprendre (suivez mon regard…) le contrôle de la situation ? Chercherait-on à stopper la mobilisation populaire anti-gouvernementale à forte connotation lavalas (n’en déplaise au MOPOD) ? De ce fait, tous les moyens seraient-ils bons, y compris la vieille formule des complots inventés, préfabriqués (konplo mitonnen, konplo malatyonn) menaçant la sûreté intérieure de l’Etat ?

Question de principe : il faut toujours considérer la possibilité de l’existence du complot de l’Ave Poupelard. La publication du communiqué serait, dans ce cas, une gaffe monumentale. Les bien-pensants pourraient tout aussi bien avancer que, ce faisant, le gouvernement, en désespoir de cause, aurait tenté de court-circuiter les comploteurs pour qu’ils n’aient pas le temps d’agir. Cette dernière considération entre dans le cadre des précautions d’usage dans le cadre d’un dossier dont on est supposé ignorer les fondements. Ceci pour dire que l’idée d’un éventuel projet d’un quelconque secteur de semer la pagaille, n’est pas forcément des plus farfelues. On a l’habitude de ces situations. Un secteur aurait bien pu exister dont l’objectif aurait bien pu être de perpétrer des actes susceptibles de provoquer le chaos. Mais, il incombe aux autorités d’identifier avec précision un tel secteur et de le mettre hors d’état de nuire. On n’y parviendrait certainement pas au moyen d’un communiqué invitant les concernés à se mettre à couvert.

Le présumé complot de l’Ave Poupelard offre sans doute aux secteurs politiques impliqués dans la contestation et la mobilisation antigouvernementales l’occasion de convaincre davantage de leurs intentions et de leurs méthodes pacifiques et démocratiques. Il leur importe tout aussi bien d’exercer le contrôle de leurs troupes, individu par individu, et de se prémunir à la fois contre le prosélytisme de mauvais aloi et les infiltrations toujours possibles. La vigilance devrait être de rigueur. Les « abolocho » politiques sont capables de tout.

Il est de la responsabilité des secteurs en question de bien s’assurer qu’il n’y aurait aucune « 5ème colonne », partisan du chambardement, désireux de remettre les pendules entièrement à zéro.

« MACHINATIONS »

Cette histoire de « complot » survient toutefois dans un contexte qui justifie toutes les suspicions.
L’affaire des frères Florestal constitue un mauvais précédent qui conduit à douter du complot de l’Ave. Poupelard. Souvenez-vous que l’un des Florestal se trouvait à l’hôpital quand l’homicide dans lequel on l’implique a été perpétré. L’unique faute commise par l’autre frère fut d’avoir pris la décision de quérir la police contre un agresseur prétendument dangereux. La police reconnaît avoir elle-même abattu la personne en question. Mais, voilà que les frères Florestal sont encore en prison…

Me André Michel fait face à de drôles d’accusations dans le cadre du même dossier. Mais, on sait qu’il est en réalité ciblé en raison de son rôle dans le dossier de l’accusation de corruption présumée contre l’épouse et le fils du chef de l’Etat. Un dossier pratiquement fermé depuis la mort suspecte du juge Jean Serge Joseph (13 juillet 2013).

Un autre cas de machination semble être celui des trois militants politiques du Cap-Haitien accusés d’avoir été les instigateurs de la mort d’un citoyen survenue après la manifestation dont ils avaient été les initiateurs, le 30 septembre dernier. Jean Renel Sanon est également pointé du doigt dans ce dossier.

Au chapitre des machinations, il faut noter la récente « manœuvre politico-judiciaire » contre Liliane Pierre-Paul et notre station survenue dans un contexte général d’hostilité ouverte du chef de l’Etat, de certains éléments de sa sécurité rapprochée, vis-à-vis de la presse.

Y aurait-il donc, au sein du gouvernement, un laboratoire ou des experts spécialisés dans les montages et les scénarios destinés à justifier les actions politiques ?

LES « VRAIS MAITRES »

Que dit la MINUSTAH du complot de l’Ave. Poupelard ? Il ne faut jamais l’oublier, c’est elle qui contrôle le terrain. Certes, les autorités locales pourraient disposer de certaines informations concernant la sûreté intérieure de l’Etat. Mais, en aucune façon elles ne sauraient les traiter unilatéralement, sans que la mission militaro-administrative étrangère en soit informée. Nous ne spéculons pas à ce sujet. Il faut savoir à quel point les faits et gestes de la PNH sont contrôlés par la UNPOL (Police des Nations-Unies).

Que les autorités ne se mettent pas en tête qu’elles vont embarquer le « Blan » dans une aventure qu’il n’aurait pas entreprise. Il est toujours possible qu’il soit intéressé à démanteler l’opposition qui est en train de se fortifier. Si tel n’est pas le cas, les informations que les autorités haïtiennes déclarent disposer seront certainement évaluées par la mission onusienne. Les éventuelles actions, s’il doit y en avoir, ne se feront certainement pas sans elle.

Ce n’est pas que le « Blan » soit à 100% en faveur de l’établissement d’une démocratie véritable en Haïti. Mais, le rétablissement de la dictature, avec le système de persécutions et de répressions contre les opposants qui la caractérisent, ne parait pas être dans son champ de vision. Il revient donc aux dirigeants de clairement déterminer la marge qui leur est laissée dans l’architecture conçue par l’étranger. Car, ils ne sont pas aussi souverains qu’ils nous le font croire ou qu’ils le croient eux-mêmes. Sudre Dartiguenave vient à notre pensée pendant que nous dressons un aussi triste constat.

Leur marge de manœuvre est très mince. On a l’exemple du projet de rétablissement de l’armée : maintenant une véritable chimère, malgré l’existence, à Petite-Rivière de l’Artibonite, des 41 jeunes affublés du titre « d’officiers et de soldats ingénieurs et techniciens ». C’est en définitive une force de « défense civile » qui est construction. Dans son dernier rapport sur Haiti, le secrétaire général des Nations Unies, Ban-Ki-moon, ne fait aucune mention de force militaire mais plutôt de la PNH à laquelle beaucoup d’appui sera apporté pour l’augmentation de son effectif, la professionnalisation de ses membres et sa dotation en équipements.

Qu’on ne s’y méprenne pas : comme pour l’armée, ce ne seront pas les dirigeants haïtiens qui décideront seuls du sort du parlement en janvier 2014. Personne ne sait encore ce que décidera le « Blan » pendant que nos dirigeants font semblant d’être les grands décideurs à bord. C’est triste de constater qu’en définitive, négociations ou pas, ils ne décideront de rien. A moins que ce qu’ils auront décidé bénéficie d’un large accord et s’inscrit, pour l’essentiel, dans le schéma tracé par l’occupant.

LE CIEL S’OBSCURCIT

Le moins qu’on puisse dire en conclusion est que ce communiqué du Ministère de la justice ne présage rien de bon : la sécurité de Jean Monard Métellus est menacée. Celle d’autres journalistes tout aussi bien. Le message est reçu 5 sur 5 par les concernés. Il devrait l’être également par les responsables politiques. Dans la marge laissée par le « Blan » des malheurs peuvent arriver… Dans la logique de la création du chaos et de l’anarchie, programmés ou non, on est tous exposé dans le secteur en lutte pour la démocratie. Que les complots existent, qu’ils n’existent pas, le communiqué du 18 octobre 2013 du Ministère de la justice ouvre la voie, non seulement à toutes sortes d’interprétations, mais surtout (et c’est archi-dangereux) à toutes sortes d’actes qui peuvent être commis tant par le pouvoir que par des secteurs politiques qui s’en inspireraient. Cela semble annoncer de graves événements…

Marvel Dandin