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Haïti-Editorial

AU BORD DU GOUFFRE : OPTIONS ET ISSUES

Publié le lundi 11 novembre 2013

Sans trop le laisser apparaitre, le pouvoir Tèt Kale doit être assez préoccupé suite à la piètre prestation de ses 3 ministres au Sénat. Suite aussi à l’appel au dialogue de la communauté internationale et à la manifestation populaire du 7 novembre à Port-au-Prince réclamant son départ.

Quelles peuvent être ses parades pour éviter le pire qui semble poindre à l’horizon ?

« REVER EN ROSE »

Dans le meilleur des cas, si nous voulons rêver « en rose » en prêtant aux dirigeants actuels une quelconque intelligence politique, l’on devrait s’attendre à un certain assouplissement, passant par l’arrêt des persécutions politiques, notamment contre Me André Michel et les frères Florestal ; cela devrait, ipso facto, inclure le départ du commissaire du gouvernement Francisco René et la mise à l’écart de son alter ego, le juge Lamarre Bélizaire.

Dans la même logique, un certain remaniement ministériel ne serait pas malvenu, assurant l’entrée au gouvernement de personnalités réputées plus crédibles que certains ministres devenus maintenant tout à fait encombrants. Il est vrai que rares sont ceux, jouissant d’une certaine crédibilité, qui voudront tenter l’aventure de cohabiter avec « Sweet ».

Toujours dans le rêve « en rose », l’on pourrait aussi s’imaginer que le pouvoir Tèt Kale et son CTCEP renonceraient à leur pré-calendrier électoral et cesseraient de provoquer la classe politique avec leurs prétendus 40 partis politiques déjà inscrits pour des élections qui ne se tiendront pas. Ils le savent bien.

« Rêver en rose », c’est également voir l’équipe au pouvoir annoncer clairement son refus de vouloir écarter en janvier prochain 10 nouveaux sénateurs et de chercher à dissoudre le parlement ; la voir aussi permettre l’entrée en fonction des 10 nouveaux membres élus de la CSCCA en ne cherchant pas à s’attribuer d’autres pouvoirs que ceux que lui reconnait la Constitution.

« Nan byen nan byen nèt » (pour parodier la macabre maxime « nan mal nan mal nèt »), Tèt Kale pourrait résolument décider de prendre un nouveau départ en annonçant officiellement le retrait des arrêtés présidentiels autorisant l’épouse et le fils du chef de l’Etat à devenir des comptables de deniers publics.

Sur la base de ces dispositions, le pouvoir Tèt kale pourrait entamer de sérieuses discussions avec les secteurs politiques et le pouvoir législatif en vue d’aboutir à un accord dans « les plus brefs délais », comme le suggère le communiqué de la communauté internationale.

« OPTIONS FUNESTES »

La préoccupation de l’équipe Martelly/Lamothe peut tout aussi bien donner lieu à des scénarios qui pourraient approfondir la crise et plonger le pays dans le chaos le plus total. On prétend que des conseillers mal intentionnés ont investi le Palais national. Il se dit que le pouvoir se « muscle » et s’apprêterait à réprimer dans le sang les manifestations populaires. L’exemple des attaques à l’arme à feu et au jet de pierres jeudi dernier contre des manifestants anti-gouvernementaux, est éloquent à ce sujet. Yap twoke kòn ak yo ! Yap foubi zam ! Yo pare pou yo !

Le scénario du durcissement passerait par le recours à des méthodes traditionnelles :
- Contre-manifestations aux bons soins de mercenaires-abolochos, dont des sinistres membres du FRAPH, grassement rémunérés par des fonds tirés du trésor public pour effectuer des actions punitives. Un exercice raté de cette formule remonte à la semaine dernière, au bicentenaire. Un certain « secteur populaire » négocie à prix fort ses services ;
- Cooptation de partis et de leaders politiques-abolochos ; les partis en question devraient dépasser la quarantaine dont se félicite Emmanuel Ménard ; des avocats-abolochos devraient également être incessamment recrutés ;
- Instrumentalisation de la police contre toute forme d’expression pacifique de l’opposition : formule en cours, comme en témoigne le zèle dont fait preuve la police dans la répression des manifestations. Il faut tout de même noter son comportement professionnel lors de la manif du 7 novembre jusqu’à son « réflexe gazier » aux abords du Palais national.
-Instrumentalisation politique de la justice : également en cours. Le président et 3 autres membres du CSPJ ne se feront pas prier pour s’allonger davantage « plat atè » ;
- assassinats et disparitions politiques ; des complots de l’Ave Poupelard contre des Jean Monard pourraient être produits en série ;
- Intimidation, musèlement de la presse, cooptation de journalistes ; il y en a qui ont déjà le ventre bien rempli ; musèlement de la presse.

Il va sans dire qu’il ne s’agit ici de rien de nouveau. L’on peut se hasarder à entrevoir les conséquences de telles options. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on est quasi certain d’avoir déjà vu ce film d’un régime qui s’effondre pour avoir méconnu les règles les plus élémentaires de gouvernance démocratique.

Dans le contexte actuel, même si elle est encore disposée à administrer des coups de semonce à l’opposition, la communauté internationale, via la MINUSTAH, n’est pas prête à patronner un processus de rétablissement de la dictature en Haïti.

Les grands amis de gauche du régime de droite Martelly (Venezuela, Cuba, Equateur) ne seraient pas également dans leur peau dans une telle aventure.
Alors sur qui et sur quoi reposerait un projet dictatorial à la Duvalier comme semblent l’envisager certains tenants du pouvoir ?

« OPTIONS D’EN FACE »

Le « rache manyòk » pur et dur est tentant. Il peut passer par le « dechoukaj ». Les provocations des « bracelets roses » semblent y inviter. Tout pouvait en effet arriver jeudi dernier quand les manifestants anti-gouvernementaux ont été attaqués à Pétion Ville. Que se passera-t-il le 18 novembre quand Dessalines voudra à nouveau visiter Pétion, pour reprendre ce slogan déjà lourd de conséquences éventuellement funestes et qui traduit l’état d’esprit prévalant dans certains milieux politiques ?

La formule du « rache manyòk » a été maintes fois expérimentée. A chaque fois, le grand patron étranger a tout raflé, au grand dam des « ouvriers politiques ». C’est pourquoi, aujourd’hui, les acteurs politiques devraient pouvoir réaliser le grand complot de la construction d’une alternative viable et durable. Ils ne devraient pas s’en remettre au pouvoir Tèt kale pour une issue à une crise que ce dernier a lui-même fabriquée de toutes pièces. On est même convaincu à présent que ce régime ne vit pas sans crise. Il faut qu’il en crée, systématiquement. Même à des fins de diversion. Il est d’une impérieuse nécessité que les acteurs politiques anticipent la détérioration irréversible de la situation en posant sérieusement le problème de l’alternative à l’actuel statu quo. Il est donc venu le temps de l’accord national dont on parle depuis déjà fort longtemps.

Cela suppose l’existence de leaders et de partis prêts à voir plus loin que leur bout de nez, plus loin que leurs intérêts strictement personnels. Ces leaders et ces partis existent-ils ? Là est toute la question. Question d’autant plus troublante qu’on réalise que certains des acteurs semblent n’avoir pas pris conscience de leurs erreurs passées et seraient prêts à récidiver. Anpil moun nan popilasyon an ap mande kote yo gad, lè yo konstate sa.

Le problème politique du moment consiste à trouver la formule qui permette au peuple revendicatif de cesser d’être suiviste, de se faire chair à canon, ou simple rouleau compresseur aveugle et dévastateur. Comment l’amener à être conscient de la carence de notre faune politique en hommes et femmes d’Etat, responsables et compétents ? Comment l’inviter à une nouvelle dynamique de relation critique avec ses leaders de telle sorte qu’il cesse de les contempler, de les « voye monte », qu’il puisse exercer la pression qu’il faut sur eux pour les porter à se conformer aux exigences d’une réorientation totale des pratiques politiques en Haïti ? Qu’ils apprennent à privilégier l’unité et les intérêts nationaux. Qu’ils respectent leurs engagements en mettant effectivement en application les programmes annoncés. Qu’ils agissent dans le strict cadre de la Constitution et des lois.

Une nouvelle dialectique peuple-leader/leader-peuple s’impose donc comme la condition de la fin des manipulations, des déviations, des dérives. Comment y parvenir ?
C’est la tâche des militants conséquents et progressistes. Une tâche qui ne sera pas des plus faciles dans un pays où la majorité de la population est analphabète et pauvre et ne cherche en fait qu’à survivre. Des intérêts puissants, haïtiens et étrangers, se dressent également en obstacles sur cette voie, de sorte que les haïtiens soient toujours divisés.

Notre situation est d’une complexité telle que, pour en sortir, il nous faut aujourd’hui, à la veille du 210ème anniversaire de notre indépendance, l’habileté de Louverture, la tolérance de Pétion, l’intrépidité de Dessalines et l’esprit de grandeur de Christophe.

Marvel Dandin