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Haïti-Débat

DES ÉCRITS D’ANTAN ÉTRANGEMENT ACTUELS, par Serge Fourcand

Publié le mardi 31 décembre 2013

C`est comme un coffret de modestes proportions, mais fort précieux, qui s`ouvre sur vingt petits bijoux façonnés par un maître de notre histoire nationale qui n’hésite pas à rappeler ses anciennes amitiés et son enracinement profond dans sa petite patrie, la Grande-Rivière du Nord. Au fil des 214 pages, nous allons de découvertes en découvertes dans un domaine que l`on aurait pu croire bien balisé après maints inventaires. Je veux parler de la récente parution d’une compilation d’une vingtaine d’articles à caractère historique de Jean Price-Mars réunis et présentés par Michel Soukar dans la collection ``Pages retrouvées`` (Éditions C-3) à l`occasion du trentième anniversaire de la Banque de la République d`Haïti (1).

Ce fut dans ma prime jeunesse que je commencai à me familiariser avec la personnalité et le cheminement intellectuel de Jean Price-Mars en lisant l`œuvre que lui avait consacrée Émile Paultre et qui était préfacée par mon grand-oncle Etzer Vilaire (2). Celui-ci professait pour Jean Price-Mars une amicale admiration et le choisit pour l`accompagner à Paris en vue de recevoir la distinction que l`Académie Francaise avait décidé d`accorder à l`auteur des ``Dix hommes noirs`` que Jean-Claude Fignolé dans sa brillante étude qu`il lui consacrait appelait très justement ``Etzer Vilaire – Ce méconnu`` (3).

Depuis, je suis resté un admirateur respectueux et fidèle de l’Oncle et c’est avec joie que je célèbre ici sa mémoire et remercie ceux qui en entretiennent la flamme, rappelant que cette année 2013 est celle du soixantième anniversaire de la parution de l`opus magnum de Jean Price-Mars (4) qui, en cette pénible fin d`année 2013, revêt une importance exceptionnelle qui nous oblige à ``revisiter Clio`` (5) pour rafraîchir notre mémoire de l’ enseignement de ce grand patriote lucide et courageux qui est toujours, et maintenant plus que jamais, d’une brûlante et douloureuse actualité.

Il est donc remarquable que ce soit justement en cette fin de 2013 que l`historien et publiciste Michel Soukar a ramené sous les projecteurs de l’actualité de l’édition quelques unes des perles trop longtemps enfouies dans l’ensemble considérable et précieux des articles et discours de Jean Price-Mars qui n’avaient jamais été réunis en volume.

Il avait déjà présenté dans la collection du trentième anniversaire de la B.R.H., Éditions C-3, la magistrale étude de Horace Pauléus Sanon, ``Essai historique sur la révolution de 1843’’, 264 p.p., avril 2013, puis regroupé dans un autre volume des pages retrouvées du même historien consacrées à Darfour, Boisrond-Tonnerre, Demesvar Delorme, Anténor Firmin ainsi qu`au ``Cap-Francais tel que vu par une Américaine``

Le troisième volume de cette collection était consacré à un thème qui en cette fin de l`année 2013 a valeur de rappel : ``Haiti et la restauration de l`indépendance dominicaine’’, avec des études de Pierre-Eugène de Lespinasse, Augustin Ferrer Gutierrez et Jean Price-Mars. De celui-ci est reproduit un texte majeur : ``La diplomatie haitienne et l`indépendance dominicaine (1858-1867)`` qui se termine sur ces phrases aux accents prophétiques… :

… `` si de 1871 à nos jours, Haiti, occupée à résoudre d`autres problèmes urgents, a implicitement renoncé à avoir une doctrine internationale de défense raciale, je crains, qu`au contraire, dans ce même laps de temps et plus particulièrement en ces dernières années, la République dominicaine n`ait intensifié ses efforts pour faire passer dans le subconscient collectif, de l`autre côté de la frontière, une doctrine de supériorité raciale très propre à rendre précaire la possibilité d`une paix durable entre les deux communautés``. Et la dernière phrase de cette étude a l`allure d`un verdict étrangement actuel et , avouons-le, accablant : ``Je me demande si l`intelligentzia haitienne s`est haussée à la grandeur tragique du problème et à la gravité de la situation`` (op.cit. p.256).

C`est une autre tonalité, car c`est une autre facette de son immense talent, que nous trouvons dans l`une des plus récentes parutions des éditions C3,, sous le titre ``Ceux d`autrefois ; et la lutte pour le pouvoir entre Florvil Hyppolite et Francois Légitime’’.

Des vingt chapitres de ce volume, dix-sept sont des tableaux finement ciselés qui restituent la silhouette de quelques unes des personnalités proches de l’Oncle. Parmi celles-ci, je nommerai d’abord un éminent juriste, un patriote haitien de grande vertu et d’un courage à toute épreuve, dont je conserve pieusement, outre son portrait, chacun de ses beaux romans, tous aimablement dédicacés au garçonnet que j’étais, quand ‘’Jean-Ba’’—comme l’appelaient ses familiers- visitait mon grand-père Jean Joseph Vilaire et, pour voir celui-ci qui ne s’éloignait guère de sa modeste étude notariale, n’hésitait pas à braver les embûches de la route conduisant à Jérémie.

Voici le portrait de notre éminent romancier que trace Jean Price-Mars : ‘’né sur le plateau du Limbé, chargé de gloire et d’héroisme…un Haitien complet, intégral, irréductible… (il avait vécu) une enfance inquiète, tourmentée de malheurs publics et privés, tour à tour enfiévrée d’ambitions et alourdie de misères’’ qui n’empêcha point sa mère de donner en lui ‘’à la communauté haitienne cet exemplaire d’homme magnifique par la plénitude du développement physique et l’’ampleur exceptionnelle des qualités intellectuelles et morales… et qui… (face à la) débâcle des valeurs, aimait mieux de temps à autre porter sa misère en écharpe plutôt que de s’agenouiller devant les dieux d’argile… ’’ (6).

L’hommage de Price-Mars à J.B. Cinéas commandait un style et un ton que celui-là maîtrisait admirablement et que nous retrouvons, dans le volume dont nous faisons une brève recension, dans les tableaux qu’il brosse de David Jeannot, de Raymond Vilaire Cabêche, de Damoclès Vieux, ainsi que du grand ethnologue et musicologue cubain, Fernando Ortiz (7).

L’étude la plus extensive de ce volume est consacrée aux luttes politiques de la période 1888-1889. Elle s’ouvre sur un portrait du héros de la Grande Rivière du Nord, Séide Télémaque ; cette présentation sert de prélude à l’exposé de ‘’ la lutte pour la présidence de la République entre le Nord et l’’Ouest en 1888. Le caractère régionaliste du conflit qui devait déboucher sur la présidence éphémère de F. D. Légitime est souligné par l’historien qui relève que le président provisoire de l’assemblée constituante qui, avant même d’adopter la constitution éphémère de 1888, procéda dans des conditions litigieuses et que dispute Price-Mars, à l’élection de Légitime à la présidence, était Alain Clérié (le grand-père de Jean Joseph Vilaire,le grand ami de J.B. Cinéas), qui incarnait, parmi les autres grands électeurs, le Sud qui, pour une fois, réussit à arracher le pouvoir suprême au Nord traditionnellement tout-puissant.

Aussi, l`on se saurait s`étonner que, dressant le portrait de Rosemar Pluviose, Price-Mars rappelle que sa ville natale, la Grande Rivière du Nord, fief de Seide Télémaque, avait ``un statut militaire sui-generis``, tout en soulignant qu`entre 1903 et 1908 son commandant n`était nul autre que le général Eugène Magloire dont le fils devait accéder à la présidence en 1950.

Les chapitres 6 et suivants s`éloignent des contentieux politiques pour traiter des sujets plus légers.

Délaissant le ton solennel et parfois prophétique qu’il adopte parfois, et tout à fait exceptionnellement (sans jamais succomber à la tentation de l’’emphase ou de la grandiloquence), Mars choisit, lorsque le personnage et les circonstances s’y prêtent, un ton enjoué et charmant pour évoquer les péripéties de la vie de certaines de ses connaissances, Il nous les présente alors avec ‘’ tendresse et perspicacité ‘’ comme l’écrit Michel Soukar dans sa présentation intitulée ‘’Les dits de l’Oncle’’ (8).

Citons à titre d’exemple le portrait qu’il dresse de Cyriaque Célestin, cet ‘’ ancien Haitien, vadrouilleur, blagueur, sensuel, mais pas méchant’’,

Le même humour s’exprime lorsque Mars nous dépeint Probus Blot qui ‘’ avait créé autour de lui la légende d’un Don Juan irrésistible, multipliant les succès retentissants et les duels avortés’’ avant d’ entrer dans la politique active, dans les rangs des Firministes d’abord, puis comme rival de Rosalvo Bobo qui lui disputait, sans succès, la main-mise sur la ville du Cap-Haitien. Cette carrière militaire tourna court avec l’ occupation américaine et Probus Blot revint à son autre passion , la poésie.

Price-Mars nous campe aussi des personnages qui se trouvent en butte aux bizarreries des élections haitiennes ou aux jeux malicieux des militaires coureurs de jupes.

Gardons-nous, toutefois, de banaliser les ‘ ‘pages retrouvées’’ les plus simples de Jean Price-Mars.

Au chapitre 4 du volume considéré ici, lequel est consacré à Helvétius Ménard, Mars fait remarquer que ‘’ Depuis l’occupation militaire de notre pays par les troupes américaines en 1915, beaucoup de gens ont pris l`habitude de signaler qu’il y a une découpure entre les hommes qui participaient à la direction des affaires publiques avant cette période et ceux qui leur ont succédé. On a appelé les premiers ‘’anciens Haitiens’’ avec une nuance péjorative de mépris et les autres devenaient probablement ‘’ les adaptés’’ au nouveau régime’’. Et Mars de préciser son rappel ‘’ J’ai connu, écrit-il, des commandants d’arrondissements et des commandants de communes si attachés à la protection des populations dont ils avaient à défendre les intérêts qu’ils étaient aimés et respectés de tous’’.

A ceux qui seraient tentés de reprocher à Mars d’idéaliser le ‘’passé haitien’’, qu’il me soit permis de rapprocher cette dernière phrase d’une citation de Hannah Arendt :

``….la liberté consistait à participer aux affaires publiques, et les activités liées à ces affaires ne constituaient nullement un fardeau mais procuraient à ceux qui les exerçaient en public un sentiment de bonheur qu’ils ne pourraient puiser nulle part ailleurs.’’ (9).

Ils sont donc beaux et grands et d’une portée universelle la sagesse et le talent qui caractérisent la pensée et l’œuvre de Jean Price-Mars. On ne peut que remercier l’auteur de cette édition qui nous a présenté ces écrits jusque- là épars à travers maintes publications rarissimes.

La pensée du Docteur Jean Price-Mars est toujours d’actualité et en chacun de nous devrait revivre pour que vive Haiti. Notamment au moment où chaque haitien de gré ou de force est bien contraint d’accepter d’une part la réalité de la géopolitique et d’autre part l’importance capitale du double facteur racial et culturel , car les deux contraintes se combinent pour expliquer le rôle extraordinaire joué par les États de la Caricom dans la défense , non seulement des intérêts des Dominicains d’ ascendance haitienne , mais ,il faut encore le dire, l’honneur même de l’État d’Haiti. Nos sœurs et nos frères de la Caraibe anglophone ont justifié pleinement les risques, les travaux et les peines de ceux qui défrichèrent la voie haitienne vers la Caricom.

Si , dans le cadre de mes propos honorant la mémoire de Jean Price-Mars, je mentionne ce fait d’une brûlante actualité, c’est parce que quand j’effectuai en 1974 la première démarche auprès d’un chef de gouvernement de la Caraibe, les deux clefs qui m’ouvrirent les portes furent, d’une part, un appel du grand Haitien exilé de ce temps, Thomas Désulmé, qui obtint de chacun des Chefs de gouvernement de la Caraibe un accueil bienveillant pour un ministre du gouvernement qui le maintenait hors de sa terre natale et, d’autre part, la mémoire de Jean Price-Mars, et je suis contraint de citer ici quelques lignes de mes Mémoires (10)`

‘’Sir Eric William, que je rencontrai en tout premier lieu, nourrissait une grande sympathie pour le pays de Toussaint Louverture et une réelle admiration pour Jean Price-Mars, dont il évoqua la personnalité dès la première minute de notre entretien, dans l`intimité de sa villa toute simple du quartier de St Ann`s, à Port of Spain :``Monsieur le Ministre – me dit-il – Comment expliquez-vous que votre pays a toujours préféré choisir des Sténio Vincent plutôt que des Jean Price-Mars comme président…``>> Ma réponse dû le toucher par sa sincérité car il décida sur le champ d`écrire à ses principaux collègues de la Caraibe pour me recommander à leur bienveillante attention.

Haiti avait réussi sa percée caraibéenne grâce à la mémoire de Jean Price-Mars.

En 2013, nous sommes tous contraints des reconnaître que Jean Price-Mars demeure, volens nolens, pour tous les Haitiens, même ou surtout pour les plus humbles et les plus humiliés, une ultime référence et un protecteur irréfragable.

Serge Fourcand
Montréal, décembre 2013


Notes

(1) Jean Price-Mars <

(2) Émile Paultre <>, Port-au-Prince, Imprimerie de l`État, 1933. Une deuxième édition est à signaler qui est accompagnée d`une étude complémentaire sur ``La vie et l`oeuvre de Jean Price-Mars depuis 1930, Éditions des Antilles, Port-au-Prince, 1966.

(3) Jean-Claude Fignolé <> imprimerie centrale, Port-au-Prince, 1970.

(4) Jean Price-Mars <>, Port-au-Prince, 1953.

(5) Leslie F. Manigat <<Éventail d`histoire vivante d`Haiti>> collection du Chadac, Port-au-Prince, 2006

(6) Op.cit. p.139 ss.

(7) Fernando Ortiz <>, Editorial Letras Cubanas, ciudad de la Habana, Cuba, 1981.

(8) Op.cit. p.21.

(9) Hannah Arendt <>, Quarto Gallimard, Paris 2012.

(10) ‘’Entre le vice et la violence (Haiti,1971-1975), Les Éditions du CIDHCA ,pp.86-87