> Editoriaux > Pour que les années soient bonnes …

Haïti-Editorial

Pour que les années soient bonnes …

Publié le lundi 6 janvier 2014

Souhaiter une bonne année en Haïti ne saurait avoir la même signification qu’un vœu pareil formé ailleurs.

Une année ne saurait être bonne en Haïti si la situation économique continue de se détériorer au rythme que l’on a vécu en 2013, avec une aggravation inquiétante de la situation des plus pauvres. Les programmes sociaux du gouvernement sont manifestement limités par rapport à l’immensité des besoins. Les dernières tentatives de voyages clandestins par la mer et les tragédies subséquentes enregistrées au cours du dernier trimestre de l’année écoulée dans les eaux des Bahamas ou des Iles Turcs and Caicos, en disent long. Il en est de même de l’enthousiasme affligeant de nombre de compatriotes qui dorment à la belle étoile devant le siège du Consulat dominicain à Pétion Ville pour avoir la « chance » de solliciter un visa dominicain. De même aussi de l’affluence qu’on constatait il y a peu devant le siège du Consulat du Brésil de files de demandeurs de visa pour ce grand pays émergeant de l’Amérique Latine. Le flot des clandestins à la frontière n’a pas également cessé. On passe encore et toujours et de plus en plus « anba fil ».Quoiqu’on dise de l’anti-haïtianisme des dominicains, ici et ailleurs, il existe un problème haïtien en République dominicaine. Notre misère déborde les frontières terrestres et maritimes. Nous représentons réellement une menace pour nos voisins caribéens, américains et latino-américains.

Les récentes tragédies maritimes et le drame du 24 décembre 2013 à Carrefour, lorsque 8 femmes ont perdu la vie en tentant de décrocher leur kit salutaire à l’occasion de la distribution de produits alimentaires par la Fondation Eric Jean-Baptiste, constituent à la fois des illustrations de l’ampleur de la détérioration de la situation et des sujets de réflexion sérieuse sur les perspectives de sortie. Que faire ? N’est-ce pas l’occasion de procéder à une évaluation sans complaisance des programmes sociaux ? Ont-ils atterri ? Quel est leur impact véritable ?Quid de la politique économique et de la relance de la production nationale ? Quelle approche des problèmes de fond par ce gouvernement et la communauté internationale qui le soutient ? La politique des « plats chauds » conduira-t-elle à bon port ?

Haïti est un pays disloqué sous tutelle internationale. Comment organiser le pays sans disposer de son contrôle politique ? Comment assurer son contrôle politique sans résoudre le problème de l’unité nationale ou en dehors d’un consensus d’une masse critique significative de citoyens épris d’un idéal de changement ? Comment y penser sans un renversement de rapport de forces au sein de la société en faveur du changement véritable passant forcément par une entente nationale vecteur de consensus autour de la reprise en main du destin du pays par les haïtiens et de l’élaboration de programmes et d’idéaux aptes à renforcer les institutions et à en assurer le fonctionnement ?

L’année ne sera pas meilleure que les précédentes si Haïti ne parvient pas à ce point d’équilibre social et politique et si le pays, écartelé, divisé, persiste à fonctionner dans le chaos, en dehors du jeu normal des institutions. Pour que les choses deviennent normales, il faut que les institutions puissent exister et exécuter les missions que leur assignent clairement les lois. La séparation des pouvoirs ne doit pas être, en ce sens, un vain mot. De multiples événements nous ont enseigné que nos problèmes proviennent tant de la dislocation et de la tutelle évoquées plus haut que de l’inadéquation des institutions par rapport aux problèmes qu’elles ont à résoudre, mais surtout de leur inexistence même. Car, si elles existaient et fonctionnaient et que seule leur efficacité était en cause, on aurait pu les réformer, les moderniser. Mais, elles n’existent tout simplement pas.

Le pouvoir législatif pourra-t-il remplir en 2014 sa mission de contrôle de l’action gouvernementale ?

Le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ) s’affranchira-t-il cette année de la tutelle de l’Exécutif ?

La Police Nationale d’Haïti (PNH) voudra-t-elle ne pas se comporter en « bras armé » du gouvernement en 2014 ?

La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) aura-t-elle de nouveaux dirigeants légitimes et remplira-t-elle sa mission de contrôle des procédures de déblocage et de gestion de fonds publics ?

Le Conseil national de passation des marchés publics (CNMP) renaitra-t-il de ses cendres « après la disparition de Robert Marcello » en mettant un terme, en 2014, à la pratique indécente des contrats de gré à gré, source de corruption et d’enrichissement illicite ?

Pensez-vous que l’année sera bonne si un Conseil électoral, quel qu’il soit, ne se place pas au-dessus des partis et des pouvoirs d’Etat pour remplir souverainement, c’est-à-dire sans diktat de l’international, sa mission d’organiser des élections justes et honnêtes ?

De quelle bonne année pourra-t-il s’agir si le choléra continue de faire des ravages et que les dirigeants haïtiens persistent à ne pas exiger de l’ONU des dédommagements dont le montant aurait pu servir à endiguer l’épidémie ?

L’année ne sera pas bonne si, également, les politiciens continuent de passer à côté des problèmes véritables en cherchant systématiquement à tirer leurs marrons du feu. La population en a assez de leurs errements et de leur hypocrisie. Elle réclame d’eux un langage et des engagements clairs. Plus de slogans creux ! Mais, des alternatives viables et sérieuses. De la constance également dans les positions et les lignes suivies. Assez de « woule m plizyè bò » ! Soyez quelque part où l’on puisse vous repérer, Messieurs les leaders politiques !

L’année ne sera pas bonne si les autorités persistent à ignorer les récriminations concernant les problèmes du Programme de scolarisation universelle gratuite obligatoire (PSUGO). Des générations entières d’écoliers sont concernées par les dysfonctionnements engendrés par le programme dans le système éducatif. L’avenir de l’école est sérieusement compromis si des redressements urgents ne sont pas opérés. Que faire, également dans ce domaine ?

L’année ne sera pas bonne si le gouvernement et le patronat font la sourde oreille aux revendications des ouvriers, des enseignants et du secteur syndical en général.

Et puis, la dégradation sans cesse accélérée de l’environnement ! Que nous réserve la nature cette année si nous continuons à ne pas assumer nos responsabilités par rapport à notre environnement ? Certes, si nous nous engageons à quelque chose cette année, cela ne nous épargnera pas des revers éventuels. Mais, on pourrait limiter les dégâts. Et, en gardant la ligne, d’année en année, on pourrait aboutir à des situations bien meilleures que celle d’aujourd’hui. Mais, il faut commencer ! Résolument !

Pour que l’année soit bonne : il faut créer beaucoup plus de place, chez les dirigeants comme dans la population, dans la diaspora à l’esprit de tolérance, au sens du compromis, au principe du dialogue permanent. Par la préservation des libertés publiques (droit de manifester, liberté de réunion, liberté d’expression) la promotion de la justice et la lutte contre l’impunité, l’on pourrait faire échec à la formule traditionnelle de résolution des conflits par la violence.

On voit mal comment les années puissent être bonnes en dehors de l’accomplissement de tout ce qui vient d’être dit. Mais, comme on peut douter de notre capacité à répondre cette année, ou à court terme, à toutes les exigences définies dans la présente réflexion, on est donc en droit de se demander s’il est vraiment de bon ton de se souhaiter une bonne et heureuse année 2014…

Marvel Dandin

Editorial Marvel Dandin, 06-01-14(Pour Que Les Années Soient Bonnes) by Radio Kiskeya on Mixcloud